La rue Lamartine va sur 341 mètres de la rue Marguerite de Rochechouart à la rue des Martyrs. Elle a eu plusieurs noms avant de rendre hommage au poète du Lac.
Elle s'est appelée rue Coquenard (on trouve sur certains documents Goguenard). Une chapelle qui dépendait de Saint-Pierre de Montmartre y avait été édifiée, dédiée à Notre Dame de Lorette, ce qui permettra à la rue de prendre ce nom de Notre Dame de Lorette (rien à voir avec la rue actuelle). La chapelle sera détruite pendant la Révolution après avoir été vendue comme bien national et dans le même mouvement éradicateur, la rue redeviendra Coquenard!
Ce n'est qu'en 1848 que Lamartine prend la relève, lui qui, outre sa renommée romantique et le grand succès de son Lac, est apprécié pour sa participation à la Révolution de 1848.
Lamartine (Baron Gérard)
La rue lui va bien, dans ce quartier proche de la Nouvelle Athènes où vivent quelques unes des gloires romantiques.
Début de la rue Lamartine à partir de la rue Marguerite de Rochechouart.
Prenons notre rue par son commencement, rue Marguerite de Rochechouart... Et commençons en musique et en fêtes! En effet, du 1 au 3 actuels se trouvait une guinguette qui attirait les Parisiens, étant hors des murs de la ville (ce qui arrivera un peu plus tard à Montmartre quand les limites de la ville seront repoussées jusqu'aux barrières).
Guinguette au XVIIIème siècle. Chez Ramponneau.
L'endroit s'appelait le Grand Salon et il était si accueillant qu'il pouvait recevoir plus de huit cents personnes les soirs de fête ou de carnaval. Il était un lieu de rencontre idéal entre une clientèle populaire et des dames et messieurs de la "bonne société" venus s'encanailler. Voilà encore des prémisses de nos cabarets montmartrois!
Le Grand Salon laissera place en 1815 à une caserne où la discipline ne sera pas la même!
Au 4 où aujourd'hui on trouve un hôtel, je sais grâce à Pierre, fidèle ami et Montmartrois de naissance qui habita cette rue, qu'il y eut une laiterie aujourd'hui disparue...
Le 5 fut le siège en 1947 d'une revue communiste "Regards" qui créée en 1932 privilégiait, en avance sur son époque, le photo reportage.
Willy Ronis (de la colonne de la Bastille)
Quelques grands photographes comme Cartier-Bresson, Capa ou Willy Ronis y participèrent. La revue déménagea pour le faubourg Poissonnière jugé plus populaire.
Willi Müzenberg
Il y eut également à cette adresse les bureaux de l'agence de presse "Nouvelle Allemagne" créée par Willi Münzenberg, opposant sans concessions à Hitler puis à Staline, réfugié en 1933 à Paris où il s'occupa de l'édition Carrefour en langue allemande. Il fréquenta les intellectuels français (Gide, Malraux, Aragon, Romain Rolland) avant d'être interné par Daladier dans un camp pour étrangers en 1940. On retrouva son corps pendu à un arbre. Sans doute aidé dans sa fuite du camp par un espion stalinien a t-il été exécuté par ce dernier.
Le 6
Il suffit de passer sur le trottoir du 6 pour partir en voyage, loin de Paris, dans des pays d'Orient fleuris et parfumés. Depuis bientôt un siècle cette boutique attire les gourmets, les amateurs d'épices et de sensations! Le slogan l'affirme : "Les clients d'Hératchian vivent plus longtemps". C'est certainement vrai à voir s'attarder ente les grands sacs de graines et d'épices de vieux amateurs aussi alertes et souriants que les enfants de l'école d'en face!
Les 10 et 10 bis nous accueillent avec des créatures sensuelles et "perruquées"! Ce genre de fantaisies architecturales sont un des charmes de Paris...
Au 11 se développe une aile de l'école maternelle et de l'école élémentaire de la rue Buffault qui remplacèrent une école de filles. Belle architecture du début du XXème siècle avec frises de céramiques.
La rue Buffault que nous passons sans nous y arrêter aujourd'hui possède une belle synagogue qui vint remplacer celle, trop exigüe qui exista à l'emplacement du 23 rue Lamartine et qui fut détruite en 1859
Le 13
Devant le 13, le 18 décembre 1941, un groupe de résistants des bataillons de la jeunesse avec Marcel Bertone, Louis Coquillet et Maurice Touati incendièrent un camion de la Wehrmacht comme ils l'avaient fait la veille rue Mayran.
Louis Coquillet
Bertone fut arrêté et fusillé au Mont Valérien en avril 1942 avec Coquillet et Touati arrêtés peu après l'attentat.
Au 18 est né un philosophe qui pour certains d'entre nous a été cause de longues (et fécondes) heures de dissertations : Henri Bergson (1859-1941).
Il eut le prix Nobel en 1927 et certains de ses ouvrages sont une source intarissable de réflexions et de plaisir.
Quelques citations pour ouvrit l'appétit!
"Choisir donc exclure.
Certains ont défini l'homme comme "un animal qui rit". Ils pourraient aussi le définir justement comme un animal dont on rit.
La route que nous parcourons dans le temps est jonchée des débris de ce que nous commencions d'être, de tout ce que nous aurions pu devenir.
L'humanité entière, dans l'espace et le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avance ou en arrière de nous.
Laissez faire Vénus, elle vous amènera Mars.
Imaginer n'est pas se souvenir.
Le timide peut donner l'impression d'une personne que son corps gêne et qui cherche autour d'elle un endroit où le déposer.
Nous méconnaissons ce qu'il y a encore d'enfantin, pour ainsi dire, dans la plupart de nos émotions joyeuses."
Le 23. Emplacement de l'ancienne synagogue.
Le 28
Détail du 28
Au 28 se trouvait "la cour aux ânes" où les paresseux pouvaient louer ces animaux pour monter jusqu'au sommet de la Butte.
Avec le percement de nouvelles rues et l'amélioration de la voirie ce commerce disparaîtra au milieu du XIXème siècle pour migrer vers les Champs Elysées et le jardin d'acclimatation.
Carrefour avec la rue de Maubeuge.
Les numéros pairs de la rue passent du 28 au 42! Entre les deux la rue de Maubeuge a été percée en détruisant en 1868 tout immeuble qui se trouvait sur son chemin.
Ainsi a disparu le 32 où vécut et mourut, un an avant la destruction de son hôtel, l'un des grands architectes du XIXème siècle Hittorff (1792-1867)que ses coreligionnaires jaloux de son succès appelaient avec mépris 'le Prussien" parce qu'il était né en Allemagne. Il est un de ceux qui ont marqué durablement Paris de son génie.
Il suffit d'égrener la liste de ses réalisations d'abord sous Charles X puis sous Napoléon III pour être impressionné:
L'église Saint-Vincent de Paul, la place de la Concorde (les colonnes rostrales, les fontaines), les mairies du Vème et du 1er, la place du Panthéon, le théâtre du Rond-Point, le cirque d'hiver, la rue de Rivoli, les immeubles de la place de l'Etoile, la gare du Nord!.... sans parler de restaurations et d'aménagements dans cette ville qui lui doit tant et qui a réduit en poussières sa maison!
Le 33 m'est cher car il fut un des domiciles parisiens de Baudelaire, un poète lié à Paris comme nul autre. On lui connaît pas loin de 50 adresses dans la capitale jusqu'à la dernière, en 1867, au cimetière du Montparnasse.
Le 33
Dans notre quartier, nous l'avons rencontré rue Pigalle où il vécut à deux reprises, en 1848 et surtout en 1852-54. En 1848 il vit encore avec Jeanne Duval au 46 mais après des ruptures, des retrouvailles, des tumultes il se sépare d'elle, sans se séparer vraiment, et il vit dans un modeste appartement du 60 rue Pigalle en 1852-1854.
C'est en juin 1846 qu'il vient habiter quelques semaines au 33 de la rue qui s'appelait encore Coquenard. Et c'est tant mieux car il n'aurait pas apprécié de vivre dans une rue qui portait le nom d'un poète qu'il appréciait peu : "Tous les élégiaques sont des canailles!"
Le 39 en ravalement
Il y eut au 39 un hôtel dont cette carte postale a gardé le souvenir...
54-56
Aux 54-56 s'élevait l'église des Porcherons nommée ainsi par les habitants d'un quartier qu'on appelait aussi village des porcherons à cause du château et des terrains qui avaient appartenu à la famille Porcheron (parfois orthographiée Pocheron).
Cette église était en fait dédiée à Notre-Dame de Lorette. Rappelons que la rue Coquenard sur laquelle elle s'ouvrait s'appela un temps rue Notre-Dame de Lorette (aucun rapport avec la rue actuelle). La rue redevint "Coquenard" avec la révolution qui entraîna la vente de l'église comme bien national, suivie de sa destruction. Il faudra attendre 1836 pour que s'élève la nouvelle église Notre-Dame de Lorette.
Parfois l'ancienne chapelle Notre-Dame de Lorette est confondue avec l'église Saint-Jean Porte Latine située non loin de là, entre les rues de Chateaudun et du Faubourg Montmartre.
Cette confusion vient de ce que peu après la destruction de Notre-Dame de Lorette en 1796, elle prit son nom qu'elle garda jusqu'à sa propre destruction en 1846 après l'inauguration de l'église actuelle. De quoi embrouiller tout le monde et notamment les guides et brochures touristiques. En effet trois édifices consacrés portèrent ou portent sur quelques centaines de mètres carrés le même nom : l'église actuelle, St Jean Porte Latine et la chapelle des Porcherons!
Voilà! Nous avons terminé notre balade rue Lamartine sur l'évocation de cette chapelle où venaient prier les gens du quartier. Nous faisons à notre tour une prière païenne à Chronos, sans espoir qu'il nous entende tant elle est rabâchée !
Ô temps suspends ton vol! et vous heures propices,
Pas de Montmartre sans amoureux! Et c'est vrai! Il suffit que deux amoureux se posent sur la Butte pour qu'aussitôt leur vienne l'impérieuse envie, que dis-je, la nécessité de s'embrasser!
Square Louise Michel.
Square louise Michel.
Le plus célèbre des baisers de photographe est celui de l'Hôtel de Ville de Doisneau. Pas question de rivaliser avec le géant! Mais, petite consolation, les baisers de Montmartre sont vrais. Ce ne sont pas des acteurs qui les ont joués!
Square Louise Michel.
Square Louise Michel.
Ils traversent les saisons et les climats, ils font partie de Montmartre comme les peintres et les oiseaux!
Bassin des Tritons
Rue Cardinal Dubois.
Square Louise Michel.
Parvis du Sacré-Coeur.
Square Louise Michel
Square Louise Michel
Mur des "Je t'aime". Square Jehan Rictus.
Square de la Turelure.
Square Louise Michel.
La plupart de ceux que j'ai volés se sont posés dans le square Louise Michel ou devant le Sacré-Coeur, là où Paris s'offre aux regards avec ses toits argentés, comme une mer où naviguent les monuments, les nefs des églises et les mâts des tours...
Rue Cardinal Dubois.
Square Louise Michel.
Square Louise Michel.
Square Louise Michel.
Parvis du Sacré-Coeur.
Square Louise Michel
Parvis du Sacré-Coeur.
Rue du Mont-Cenis.
Escalier devant le parvis du Sacré-Coeur.
Square Louise Michel.
Square Louise Michel.
Rue Cardinal Dubois.
Métro Abbesses.
Square Louise Michel.
Rue Cardinal Dubois.
Square Louise Michel.
Square Louise Michel.
Parvis du Sacré-Coeur.
Mur des "Je t'aime" square Jehan Rictus.
Ces photos vont du printemps à l'hiver mais ne fait-il pas toujours soleil quand on s'aime?
Certes les femmes sont peu nombreuses à être honorées dans les rues de Paris mais à Montmartre depuis quelques années elles trouvent une place moins chiche et font reculer peu à peu la suprématie masculine!
Commençons par une artère importante s'il en est, bordée d'anciens music halls et d'hôtels : le boulevard de Rochechouart. Peu de gens savaient qu'ils portaient le nom d'une femme, aussi la mairie a t-elle décidé il y a peu d'ajouter le prénom de la dame. Le boulevard de Rochechouart est ainsi devenu le boulevard Marguerite de Rochechouart.
Marguerite de Rochechouart (1627-1727) est la 43ème abbesse de Montmartre. Son nom sur les plaques de la rue ont été comme sur le boulevard complétés par son prénom: rue Marguerite de Rochechouart.
Quant à la station de métro Barbès-Rochechouart elle est l'une des 5 qui soit féminine avec Louise Michel, Marie Curie, Rosa Parks et Simone Veil. Et encore... Marguerite partage t-elle les quais du métro avec Barbès et Simone avec l'Europe (métro Europe-Simone Veil)!
Rue Catherine de La Rochefoucauld vue de la Tour des Dames.
Deux autres rue et une impasse proches du boulevard et qui font partie dans le IXème arrondissement du Montmartre d'avant la barrière des Fermiers Généraux rappellent également une abbesse, c'est la rue Catherine de la Rochefoucauld, 45ème abbesse, de 1731 à 1760 et la rue et l'impasse Louise-Emilie de la Tour d'Auvergne, abbesse de 1727 à1731.
Impasse Louise-Emilie de la Tour d'Auvergne.
Là encore la mairie a depuis peu ajouté le prénom au patronyme. Bonne initiative car bien des passants qui se rendaient rue de la tour d'Auvergne ou rue La Rochefoucauld ignoraient qu'elles portaient le nom de femmes qui faisaient partie de l'histoire et avaient marqué durablement notre quartier.
Après le boulevard Marguerite de Rochechouart, sur le boulevard de Clichy, la promenade est sous le patronage de Coccinelle (1931-2006) qui ne fut pas une abbesse mais une artiste qui, étant née dans la peau d'un mâle eut le courage d'assumer sa vérité profonde, sa nature réelle. Jacques Charles Dufresnoy après une vaginoplastie devint Jacqueline Charlotte Dufresnoy avec pour nom de scène Coccinelle.
Elle connut un grand succès chez Michou et dans quelques uns des plus célèbres cabarets. Elle enregistra des disques, joua au théâtre ou au cinéma, bref elle eut une vie d'artiste reconnue et aimée.
Cette plaque est la première en Europe qui rende hommage à une artiste trans.
Avenue Rachel
En poursuivant notre balade sur le boulevard de Clichy, nous arrivons, peu avant la place, sur l'avenue Rachel
Avenue Rachel
Cette avenue conduit au cimetière Montmartre, villégiature "éternelle" de bien des gloires montmartroises.
Rachel (Jean auguste Barre)
Rachel Félix (1821-1858) fut une tragédienne et une véritable star qui, en pleine époque romantique, triomphait en interprétant les pièces classiques. Ironie du sort, elle n'est pas enterrée dans le cimetière Montmartre où mène son avenue mais au Père Lachaise.
En remontant vers les Abbesses, donnant dans la rue Joseph de Maistre, une charmante demoiselle nous attend. Elle a pour prénom Constance et pour titre de gloire d'avoir été la fille de Monsieur Doré, propriétaire des terrains sur lesquels la rue a été construite.
Rue Constance
Une impasse qui s'ouvre sur cette rue porte un nom qu'on pourrait croire féminin "Marie Blanche". Cette impasse qui avant 1873 s'appelait Sainte-Marie n'a rien à faire dans notre liste puisque en réalité Marie Blanche est un homme, un gros propriétaire! De même la place Blanche et la rue Blanche voisines n'évoquent-elles pas une demoiselle mais font référence à la barrière de la croix blanche (blancheur due aux charrois qui venaient des carrières de gypse) qui s'élevait à cet endroit.
Pas d'ambigüité sur la placette qui est plutôt un terre-plein entre les rues Joseph de Maistre et Lepic. Anne-Marie Carrière (1925-2006) serait étonnée sans doute de se trouver là, assise entre deux chaises.
Elle est, pendant les années fastes des chansonniers, celle qui apporte sa verve, sa bonne humeur son humour dans un milieu presque exclusivement masculin. Elle s'est produite dans divers cabarets dont le Théâtre des deux ânes un peu plus bas.
Encore quelques mètres et nous arrivons dans une des rues les plus "bohême chic" de Montmartre, la rue des Abbesses qui se prolonge par la place du même nom et la station de métro idem.
Voilà donc réunies sur la même plaque toutes les abbesses, de la première, la reine Adélaïde de Savoie à la 46ème et dernière, Marie Louise de Montmorency Laval qui paralysée, sourde et aveugle, fut guillotinée le 8 thermidor de l'an II (26 juillet 1794).
Est-ce pour effacer ce souvenir peu glorieux que la rue de Laval où Salis ouvrit son 2ème Chat Noir fut rebaptisée en Victor Massé, compositeur illustrement inconnu?
Donnant sur la place des Abbesses, la rue Yvonne Le Tac est en partie édifiée sur les terrains de l'ancienne abbaye (l'Abbaye d'en-bas) et elle a envoyé aux oubliettes Antoinette qui était le nom d'origine de la rue.
Elle rappelle le rôle héroïque pendant la guerre de celle qui dirigea l'école située au n° 7 et qui passa par les camps de Ravensbrück et d'Auschwitz.
Nous ne sommes qu'à une centaine de mètres du funiculaire dont l'accès est situé sur la place Suzanne Valadon.
La mère d'Utrillo est moins connue que son illustre rejeton et pourtant elle est un grand peintre (devrais-je dire une grande peintresse?) dont l'importance commence à être reconnue.
L'acrobate ou la roue (musée de Montmartre)
De la place Suzanne Valadon au square Louise Michel il n'y a qu'un pas.
Ce jardin vertical qui a inspiré les peintres, surtout les naïfs, porte le nom de la grande dame de la Commune, humaniste, combattante, artiste....
On sait que c'est là, au sommet de la Butte, que commença la Commune. On sait aussi que Louise Michel fut institutrice à Montmartre. Elle a pris avantageusement la place de Willette qui a été effacé des plaques pour cause d'antisémitisme militant. Si la basilique veille sur notre quartier, c'est bien Louise Michel qui en est l'âme!
Au pied de la Butte deux espaces ont été baptisés "places" ces dernières années pour rendre hommage à des femmes. Entre la rue Ronsard et Nodier, un triangle planté de magnolias porte le nom de Louise Blanquart (1921-2008), militante ouvrière, féministe, écologiste (bref elle coche toutes les cases pour plaire à notre mairie!)
En réalité elle fut dans la première partie de sa vie une fervente catholique sociale avant de perdre la foi, d'adhérer au Parti communiste qu'elle quitta à son tour pour devenir "verte".
La deuxième placette qui du temps des omnibus s'appelait place des hirondelles est celle de Jeanne Bohec (1919-2010), une des grandes résistantes qui en Bretagne formait des groupes de saboteurs. Elle garda de son engagement son surnom de "plastiqueuse à bicyclette".
Il nous faut escalader de nouveau les escaliers (dont pas un ne porte un nom de femme) pour traverser deux rues parallèles aux noms féminins : Berthe et Gabrielle.
On pourrait penser, la mythologie montmartroise étant flamboyante, que notre Gabrielle est la fameuse Gabrielle d'Estrées aimé du Vert-Galant à l'ombre de l'abbaye. Il n'en est rien. Il s'agit de la fille aînée du propriétaire des terrains sur lesquels fut construite la rue!
Rue Gabrielle
Quant à Berthe, elle n'eut pas de grand pied mais fut elle aussi fille de propriétaire! La vieille rue du village s'appelait auparavant rue du Poirier, du nom de l'arbre légendaire qui s'élevait dans la cour de la guinguette du "Poirier sans pareil" rue Ravignan.
En poursuivant l'ascension, nous passons devant les moulins, faisons un signe amical au passe-muraille et arrivons, rue Girardon, devant le square Suzanne Buisson.
Suzanne Buisson est une femme de combat, féministe qui veut que la femme "soit affranchie des servitudes domestiques et devienne indépendante sentimentalement, économiquement et intellectuellement". Résistante farouche contre Pétain, elle est arrêtée et torturée. Elle ne livra aucun secret et fut déportée par l'un des derniers convois pour Auschwitz où elle fut assassinée comme résistante et comme juive.
Square Suzanne Buisson
A quelques pas du square une jolie place tout en courbe porte le nom de Dalida dont la maison rue d'Orchampt, à trois cents mètres de là, reste un lieu de pèlerinage.
En descendant l'escalier sur la place Dalida, nous arrivons rue Caulaincourt où, à la hauteur de la rue Lamarck, une dernière placette rend hommage à une dame dont à ma grande confusion de montmartrois j'ignorais le nom : Suzanne Denglos-Fau (1922-2002)
Elle fut pourtant présidente de la République de Montmartre, et comme son mari André Fau, écrivit des poèmes.
Il y a d'autres rues féminines dans l'arrondissement mais je m'en suis tenu à Montmartre où elles sont 6% ce qui est au-dessus de la moyenne parisienne de 4% (en ne prenant pas en compte les saintes et la Vierge).
Depuis que j'habite Montmartre j'ai vu inaugurer ou rebaptiser le square Louise Michel, La place Louise Blanquart, la promenade Coccinelle, la place Jeanne Bohec, la place Anne-Marie Carrière... le mouvement est lancé... Et je serai au premier rang le jour où Louise Michel entrera escortée des milliers de femmes de la Commune dans le Panthéon où elle retrouvera celui qui l'appelait "ma chère fille", Victor Hugo!
Liste des rues, places, jardins au nom de femmes à Montmartre :
Ier janvier 2021! On se presse sur la Butte pour regarder se coucher le premier soleil de l'année! (rue Azaïs)
2 janvier. Papa Kangourou. Place du Tertre.
3 janvier. Rue d'Orchampt, les plus étroits trottoirs de Paris!
4 janvier. Quoi qu'all' fait?
5 janvier. Saint-Pierre par soir pluvieux
6 janvier. Epiphanie.
7 janvier. A l'heure du couvre-feu. La Butte couve sous les braises.
8 janvier. La statue qui danse.
9 janvier. Au diable la distanciation sociale!
10 janvier. rue du Calvaire... Comme un tableau.
11 janvier. Les pigeons difficiles!
12 janvier. Pas de masque pour Superman.
13 janvier. Soir mouillé rue Paul Albert.
14 janvier. Magie nocturne quand Montmartre se fait cinéma. Passage Cottin.
15 janvier. Rue Saint-Rustique.
16 janvier. La neige passagère
17 janvier. Porte du rêve, rue La Bruyère.
18 janvier. L'atelier d'Yvon Taillandier, rue de l'Agent Bailly.
19 janvier. La dame aux pigeons. Square Louise Michel.
20 janvier. Le réverbère. Rue Saint-Eleuthère.
21 janvier. La lune est en avance. Rue Utrillo.
22 janvier. La poupée se dégonfle rue Feutrier.
23 janvier. Des mutants?
24 janvier. Fêter un mariage en rose et bleu!
25 janvier. Les nuages pour voyage.
26 janvier. Le blues du matin bleu.
Le 27 janvier. Paul Albert nettoyé au karcher.
28 janvier. Bivouac place des abbesses.
29 janvier. Les artistes réduits à la mendicité. Une ville sans musiciens est condamnée à mourir de froid. (Place des Abbesses)
30 janvier. Lévitation devant le Sacré-Coeur.
31 janvier. C'est qui Dalida?
Et voilà! Janvier finit sa course et le virus continue la sienne. Le 4ème cavalier de l'Apocalypse parade sur un vitrail de l'église Saint-Jean. C'est le cavalier des épidémies et de la mort. Sur les 4 vitraux prévus, deux seulement ont été réalisés, ceux du 4ème et du 2ème cavalier. Celui de la guerre et celui des épidémies!
Demain commence février et s'il y avait un cavalier ce serait celui du mimosa puisque partout les petits soleils fleurissent.... Alors bienvenue au cavalier du mimosa!
Sa dernière demeure est une maison avec un toit de tuiles et une fenêtre. Il est là à regarder ce qui se passe à l'extérieur, avec contre son épaule sa femme aimée.
Assurément nul ne passe devant sa tombe sans être attiré et séduit. L'envie est grande de faire signe et d'attendre que s'ouvre la fenêtre.
On peut lire sur le granit le nom des habitants : Platon (1888-1968) Papoue (1908-1961). Et entre les deux noms : poétiers.
Poétiers? voilà un "métier" original qui tient du poète et du potier!
Une rapide enquête nous révèle que Platon n'est pas le philosophe de l'Antiquité dont on ignore l'endroit où il a pu être inhumé mais Platon Argyriadès.
Son père Panagiotis Algyriadès connu sous le nom de Paul Argyriadès est un avocat à la cour d'Appel de Paris, très engagé socialement.
Il crée "l'Almanach de la question sociale" où écrivent Louise Michel, Jaurès, Zola, Mirbeau et où dessinent quelques Montmartrois célèbres : Gill, Willette, Steinlen.
Steinlen
Platon (c'est le nom de créateur qu'il choisit) est diplomé de l'école de Sèvres en 1910 et il commence tôt sa carrière de céramiste.
La Dame à la rose
Le meilleur sans doute de son œuvre est réalisé pendant les années art-déco. On pressent alors le créateur original qu'il aurait pu être.
Le baiser du faune
Attiré par l'émulation artistique de Montmartre, il habite à l'hôtel avant d'occuper la célèbre maison de Mimi Pinson .
Dans ce Montmartre encore populaire il rencontre une jolie demoiselle de douze ans plus jeune que lui. C'est Papoue qui va devenir sa femme et restera à ses côtés jusqu'à sa mort en 1961. C'est elle que nous voyons avec lui derrière la fenêtre dans le cimetière.
6 bis rue Ravignan.
Quand le vieux Montmartre est la proie des promoteurs, la maison de Mimi Pinson est rasée. Platon et Papoue vont alors vivre rue Ravignan, au 6bis.
98 rue Lepic.
Il installe son atelier 98 rue Lepic. C'est là qu'il produit assiettes, cendriers, livres-vases qui lui assurent un revenu confortable.
Il passe l'été à Domois à Belle Île, non loin de l'endroit où Monet avait passé trois mois en 1886.
Le village à Domois (Platon)
Il a sur place un atelier breton où il produit assiettes et objets pour touristes.
Pourquoi se définit-il avec Papoue comme poétier? C'est qu'ils aimaient tous deux la bonne vie franche, le grand air breton comme l'atmosphère bohême de la Butte. Et Platon aimait peindre des poèmes (volontiers érotiques) sur ses livres-vases.
Papoue meurt 7 ans avant lui mais déjà dans la maison du cimetière, il s'était peint avec elle. Le rendez-vous était pris.
Derrière le mur, le Lapin Agile (maison aux volets verts)
Il ne faudrait pas que s'estompe cette peinture de fidélité et d'amour dans ce cimetière, près du cabaret où le lapin agile s'échappe, bouteille à la main de sa casserole, pour venir partager un verre avec Platon et Papoue....
Une jeune artiste (Junio) les a peints, jeunes eux aussi pour l'éternité!
Une rue qui sonne humour, irrévérence, rire énorme, mauvais goût et joie de vivre!
Le professeur Choron
... Et non! Ce n'est pas le professeur es-humour noir qui lui a donné son nom mais c'est elle qui le lui a donné. Enfin disons plutôt que c'est lui qui le lui a "emprunté"!
Il n'était pas né quand cette courte artère fut créée en en 1866 à l'emplacement d'une impasse : la cour Saint-Guillaume.
Une précieuse photo de Marville nous montre cette cour en impasse avec, au fond, les immeubles qui seront démolis en 1896 pour permettre la jonction avec la rue des Martyrs.
La cour Saint Guillaume en 1866.
La nouvelle rue mesure 230 mètres. La photo nous permet de voir que rien ne subsiste de la cour Saint-Guillaume sinon l'immeuble d'angle sur la droite (aujourd'hui 5 rue Rodier et 6 rue Choron). Toute la partie gauche de la rue (numéros impairs) a été détruite pour permettre l'élargissement de la voie à 12 mètres.
En 1868 la rue est baptisée du nom d'Alexandre Emile Choron (1771-1834) musicien et pédagogue, auteur de nombreux ouvrages sur la musique. Sous Napoléon 1er il fut nommé Directeur de la Musique des Fêtes Religieuses. Plus tard il devint régisseur de l'Opéra avant de créer en 1817 l'Institution Royale de Musique Classique et Religieuse.
Le premier immeuble "historique" de la rue Choron est le 4, à proximité de la rue de Maubeuge.
Il s'agit de l'immeuble qui abrita Hara-Kiri à ses débuts en 1960. Georget Bernier (1929-2005) qui en fut le créateur avec Cavanna et Fred, choisit de prendre pour patronyme le nom de la rue. Cavanna donne pour titre cette adresse au livre qu'il écrit en 65.
Cavanna et Choron
Quelques uns des meilleurs dessinateurs et caricaturistes de l'époque les rejoignent : Wolinski, Reiser, Cabu...
On sait que le journal fut interdit après la couverture jugée irrévérencieuse "Bal tragique à Colombey, un mort" qui présentait ainsi la mort de De Gaulle, associée à l'incendie de la discothèque qui fit 146 morts à Saint Laurent du Pont.
Mais le journal avait déjà quitté la rue Choron pour la rue Montholon voisine. Le professeur Choron et ses complices créérent alors Charlie...
Cabu
Rappelons-nous en passant quelques unes des pensées du professeur Choron qui pourront nous plonger dans un abîme de réflexion intense!
"C'est terrible d'allonger la vie en prolongeant seulement la vieillesse."
"C'est toujours le chauve qui trouve le peigne dans la galette des rois."
"Celui qui écoute aux portes la prend souvent en pleine gueule."
"Comme la tartine, l'ivrogne tombe toujours du côté qui est complètement beurré."
"Qui sème le vent court après son chapeau."
Nous traversons la rue Rodier, ancienne rue Neuve Coquenard. On voit sur la photo de Marville, sur la gauche au milieu du cliché l'immeuble d'angle de la cour Saint Guillaume, seul rescapé de l'ensemble des maisons.
Rue Choron 1910
Peu d'immeubles remarquables dans cette rue qui commençait en fanfare!
5 rue Choron
Au 5 nous trouvons le bureau de poste typique des années 30 qui privilégient les baies vitrées et le rythme simplifié des façades.
Le 7
Le 7 est un bel immeuble post haussmannien, un des rares dans la rue à porter l'année de construction, 1879, et la signature de son architecte: H. Descaves.
Henry Arsène Descaves (1840-1896), fils d'architecte, était installé à Paris où il réalisa plusieurs immeubles de rapport dont le 8 rue Hippolyte Lebas dans la rue parallèle à la rue Choron.
Les 8 et 8bis
Le 8 bis abrite le secrétariat de l'église Notre-Dame de Lorette ainsi qu'une grande chapelle et des salles de réunion.
Le 9
Le 10
Les 9 et 10 presque jumeaux...
Le 14
Avec le 14 nous arrivons au carrefour avec la rue Milton. Les immeubles sont à pan coupé, donnant l'impression qu'ils entourent une placette.
Le 16
Autre immeuble à pan coupé le 16....
Il abrite une galerie aux trésors "l'estampe moderne" où sont proposées de rares affiches guettées par les amateurs.
C'est à cette adresse que vécut quelques années et mourut le peintre Jules Armand Hanriot (1853-1930).
Nymphe endormie (Hanriot)
Cet artiste connu pour ses tableaux de nus féminins et ses illustrations de livres érotiques, fait partie à son corps défendant de l'histoire de la peinture.
Madame Manet (Suzanne Leenhoff) par Manet
En effet, jeune et sans le sou il est accueilli et hébergé par Manet et il a une aventure comme on dit avec Suzanne Leenhoff la femme de son hôte.
Nu dans la clairière (Hanriot)
Il est plus jeune qu'elle de 24 ans, ce qui a endormi la méfiance du mari lui même volage mais qui entra dans une rage folle quand il apprit cette liaison. Il menaça de mort l'ingrat qui prit ses jambes à son cou et disparut.
Il se réfugia à Arcachon où il continua à peindre des femmes nues et à illustrer des ouvrages divers et variés, parfois érotiques.
Angle Milton-Choron, l'école publique.
De l'autre côté on trouve des bâtiments de l'école publique du 5 rue Milton. En 1870, c'est un temple protestant, une école mixte et un pensionnat qui furent édifiés à cette adresse, entre les rues Lebas, Milton et Choron.
Façade du temple protestant rue Hippolyte Lebas
Les bâtiments conservés ont été transformés en école primaire en 1962.
Le 15
Côté impair il ne reste qu'un long immeuble un peu pesant qui se termine avec son pan coupé sur la rue des Martyrs et qui porte gravée son année de construction : 1895.
Le 18
Côté pair le 18, harmonieux avec une belle entrée ornée d'un macaron....
Le 20
Le 20 porte la signature en partie effacée de son architecte et sa date de construction : E. Guigardet 1881. Cet architecte est très actif à Paris dans le dernier quart du XIXème siècle. On lui doit entre autres le 2 rue Belgrand, Place Gambetta, 227 boulevard voltaire...
Georges Manzana Pissarro
Dans cet immeuble le fils de Camille Pissarro, Georges Manzana-Pissarro (1871-1961) eut pendant quelques années son atelier.
Louveciennes (Manzana-Pissarro)
Evidemment influencé par son père et les nombreux artistes qu'il fréquentait il commença à peindre comme néo impressionniste.
Son engagement politique le rapprochait des libertaires.
Par une ironie du sort, il commence à avoir du succès avec ses toiles néo impressionnistes alors qu'au début du vingtième il s'en détachait et changeait de style.
Influencé par Gauguin et par l'art japonais, il crée un univers particulier, orientalisant. Il s'intéresse aux objets, meubles, tapis, tapisseries, verreries. Cette partie de son oeuvre reste à redécouvrir.
Je ne résiste pas au plaisir de partager quelques unes de ses toiles où l'on peut rencontrer Matisse, Gauguin, les estampes japonaises dans un univers qui est pourtant bien à lui!
Après de telles merveilles, nous passons vite devant l'immeuble de briques du 22 avant d'arriver devant le 24, dernier numéro pair de la rue dont l'adresse principale est rue des Martyrs.
C'est l'Ariel, bar tabac au décor d'ancienne brasserie avec comptoir de zinc, rendu célèbre par les Garçons bouchers, groupe rock alternatif :
"Dans la salle du bar tabac de la rue des Martyrs
Y a des vieux gars tatoués qui racontent leurs souvenirs..."
La rue Choron s'arrête là, rue des Martyrs, un peu penaude de n'avoir pas retenu tous les oiseaux flamboyants de Manzana-Pissarro pour mettre de la couleur dans le gris parisien!
Elle a du mal à se donner l'allure d'une place malgré son nom. Large espace sans unité architecturale, elle est pourtant, au cœur de Montmartre un lieu riche en histoires et en histoire!
En son centre, un maigre square triangulaire a été transformé en "espace de bio diversité" laissé savamment à l'abandon. Il se veut outil pédagogique avec panneaux explicatifs, photos et invitation à regarder de loin "l'hôtel à insectes" mieux lotis que les artistes bohêmes du Montmartre d'antan!
Prenons la place par le sud, là où les rues Ravignan et Gabrielle font leur jonction. Ce qui nous permet de rappeler que les Montmartrois appelaient Place Ravignan celle qui allait se métamorphoser en Jean Baptiste Clément en 1905.
C'est dans cette maison du 38 rue Gabrielle que Picasso eut en 1901 son premier atelier qu'il partageait avec Casagemas et qu'il ne quitta qu'après le suicide de son ami.
Casagemas (Picasso)
La place commence par une grosse maison divisée en plusieurs lots.
19 rue Ravignan
La maison dont une partie donne sur la rue Ravignan forme avec ses trois numéros impairs le côté ouest de la place!
1 à 5 place Jean Baptiste Clément
l'ensemble a été construit en 1911 sur les plans de L. Defais.
Il est un peu incongru au sommet de la Butte et fait penser aux grosses maisons en meulières ornées de céramiques qui "fleurissaient" dans les banlieues de bonne bourgeoisie. Il est clair qu'elle nous procure un dépaysement de plus dans ce Montmartre qui n'en manque pourtant pas.
On le voit représenté par Elysée Maclet qui lui donne des proportions plus modestes! Son interprétation d'artiste remodèle la ville !
Rue de la Mire
Rue Lepic
Après cette maison, on trouve la rue de la Mire et la rue Lepic. Les numéros impairs de la place se poursuivent dans la continuation de la rue Lepic.
Le 7
Le 9
Le 7 et le 9 sont des pavillons qui évoquent eux aussi la banlieue. Ils ont remplacé les modestes maisons du village derrière leur jardinet. On peut les apercevoir avant la tour du réservoir sur cette carte de 1904.
C'est le jardin du réservoir qui termine ce côté de la place bien que le réservoir ait pour adresse officielle le 9bis rue Norvins.
Utrillo (on peut voir encore une des petites maisons de la place)
Le réservoir côté place Clément.
Le vieux réservoir qui avait été rehaussé pour répondre aux besoins en eau des Montmartrois a été désaffecté après la construction du grand réservoir près du Sacré- Cœur et son adjonction de briques détruite en 1969. Aujourd'hui l'élégant bâtiment orné d'une fontaine sert de salle d'exposition et de siège de la Compagnie du Clos de Montmartre qui promeut la piquette folklorique vendangée plus bas dans les vignes les plus photographiées au monde!
Haut de la place vers la rue Norvins.
La folie Sandrin
Nous arrivons rue Norvins dominée par la Folie Sandrin et devons redescendre de quelques pas pour retrouver la place qui nous intéresse aujourd'hui. Cette partie haute a été peinte maintes fois par Utrillo, par tous les temps.
Ce côté de la place (numéros pairs) fut jadis la rue Feuchère.
La vieille boulangerie qui restait un des rares commerces utiles aux habitants du quartier a été remplacée par une boutique pour touristes (fermée en ce moment pour cause de corona virus).
Toujours au numéro 12 une pelle Stark signale qu'à cet emplacement fut érigée la mire du nord.
En réalité, ce n'est pas à cet endroit que l'on peut voir la fameuse mire dite de Cassini, mais à deux cents mètres dans une propriété privée de la rue Girardon.
Les spécialistes du balisage touristico-historique ne sont pas à une erreur près. Prenons l'exemple du panneau de cette place Jean Baptiste Clément....
Elle contient deux erreurs. La première est ce trait d'union fautif entre Jean et Baptiste. En effet le père de notre "héros de la Commune" s'appelait Jean-Baptiste Clément et pour qu'il n'y ait pas de confusion avec son fils sur les documents écrits, il le déclara Jean Baptiste sans trait d'union. Et de fait notre "auteur du Temps des Cerises" n'écrivit son prénom qu'ainsi!
La deuxième erreur est d'en faire le maire du XVIIIème arrondissement alors qu'il ne le fut jamais et qu'à la date indiquée c'est Clémenceau qui occupait le poste!
Clément fut élu au Comité de Vigilance du XVIIIème puis à la Commune à la Commission des Services Publics. Maire il ne le fut jamais!
Il n 'empêche qu'il mérite amplement l'honneur de cette place en plein Montmartre, lui qui fut un Montmartrois de coeur, n'ayant pas moins de douze adresses sur la Butte, lui qui fut un Communard généreux et utopiste comme Louise Michel, lui enfin qui réécrivit son poème "Le Temps des Cerises" après la Commune, pour Louise une ambulancière rencontrée sur la barricade de la rue de la Fontaine au Roi, une des dernières de la Commune, et qui refusa de quitter son poste au mépris de la mort.
"Cerises d'amour aux robes pareilles
Tombant sur la feuille en gouttes de sang"
(...)
"C'est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte..."
Après le 12, un immeuble sans grâce, le 10 a pour intérêt un stuc au-dessus de sa porte. Il représente la Tour Montmartre, 114 rue de l'Empereur.
La rue de l'empereur (ancien nom de la rue Lepic) aboutissait rue Norvins. Le 114 aurait été situé approximativement au milieu de la place Clément, sur la pelouse du square maigrelet et bio.
La tour Montmartre
La tour Montmartre qui permettait aux amateurs de piquette et de billard de jouir d'un point de vue imprenable sur Paris agrémentait une guinguette située comme bien des immeubles de Montmartre sur un sol qui à cause des carrières de gypse s'apparentait à du gruyère.
La tour s'écroula comme le firent plusieurs maisons et moulins et ne fut pas reconstruite. Il ne reste pour s'en souvenir que le décor de stuc du 10 place Clément.
La tour Solférino
Elle est parfois confondue avec la tour Solférino située plus à l'est à l'emplacement de la rue Lamarck et de la rue de la Fontenelle (aujourd'hui Chevalier de la Barre)
Les 8 bis et 8 font partie des petites maisons rescapées de l'ancien village. Elles nous permettent d'imaginer ce que fut la Butte avant l'invasion des promoteurs.
Le 6
Le 6 est un petit immeuble de rapport avec sur sa façade un "témoin" placé sur une fissure, spécialité des maisons de la Butte contraintes pour ne pas être avalées par un fontis de consolider leur sous-sol.
Le 4 ne brille pas par son originalité architecturale. Pas étonnant c'est une école. elle a été construite dans les années 90-91.
Place Clément (Gen Paul) les 4-6-8-10 et 12 actuels.
Sur un terrain qui s'étendait vers l'est jusqu'à la rue Poulbot actuelle. Il y avait là quelques maisons de un ou deux étages, des entrepôts... qui furent rasés sans état d'âme.
Il ne reste plus que le 2, immeuble qui fait l'angle avec la rue Gabrielle et construit en 1932. Sur sa façade des noms badigeonnés sans égards révèlent à qui réussit à les déchiffrer le nom des architectes : Boucher et Bouriquet. On penserait presque à Bouvard et Pécuchet!
Schifrine
Et voilà! Nous avons fait le tour de cette place atypique! Il ne reste plus qu'à la retrouver sous le pinceau des peintres, essentiellement Utrillo qui venu en voisin de la rue Cortot a su la voir avec ses yeux d'artiste.
Ce grand poète, cet homme d'exception a sa place, une des premières, dans l'épopée montmartroise. Loin de nous la prétention de le "saisir" dans sa complexité, ses ombres et ses chatoiements, nous nous proposons de l'approcher dans ses années Montmartroises, dans les liens qu'il y tissa avec les peintres et les poètes.
33 boulevard Barbès
Son arrivée dans notre quartier date de 1903, année où Apollinaire qui sera son ami écrit "la Chanson de mal-aimé".
"Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau phénix s'il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance."
Si l'on parle beaucoup de sa présence 7 rue Ravignan, le 33 boulevard Barbès est moins souvent cité. Nous sommes aux limites de Montmartre, sur un boulevard en pleine mutation où les immeubles de pierres post haussmanniens bousculent les petites maisons crayeuses.
33 boulevard Barbès (à droite rue Poulet).
Certes Max Jacob a connu plusieurs adresses parisiennes auparavant mais c'est là sa base quand il fréquente le milieu artistique Montmartrois, là qu'il rencontre au Chat Noir du boulevard de Clichy Braque, Matisse , Modigliani...
Max Jacob (Modigliani)
Il n'a pas le sou et pour survivre accepte de petits métiers qui l'épuisent et le découragent. Pendant ces années noires, son amitié avec Picasso, le jeune peintre catalan rencontré en 1901 est pour lui un bien précieux...
L'amitié indéfectible de ces deux-là a prêté parfois à des interprétations superficielles. Certes Max jacob était homosexuel mais le sentiment qu'il éprouvait pour Picasso, homme à femmes, était un amour-admiration qui jamais ne se démentit et qui influença son art. On a pu dire que certains textes du poète relevaient du cubisme que Picasso (avec Braque) avait inventé!
Max Jacob (Picasso)
Picasso vit une période difficile après le suicide de son ami Casagémas et l'attention prévenante de Max jacob lui est d'un grand secours. Dès la première rencontre, Max Jacob qui était la générosité même avait donné au jeune peintre tout ce qu'il avait de plus précieux, dont des gravures sur bois de Dürer. Quand en 1902 Picasso était revenu à Paris, c'est chez Max Jacob qu'il trouva refuge dans la chambre du boulevard Voltaire. Max Jacob évoque cette cohabitation : "Picasso vint habiter dans ma chambre. Il dessinait toute la nuit et quand je me levais pour aller au magasin, il se couchait pour se reposer."
Max Jacob Picasso
On dit que pour la célèbre sculpture du "Fou" Picasso aurait pris pour modèle son ami qu'il aurait coiffé d'un bonnet de bouffon, un soir qu'ils revenaient tous deux du cirque Médrano sur le Rochechouart (détruit sauvagement pendant les années pompidoliennes).
De la période du Barbès il nous reste également une carte adressée à Max Jacob par Apollinaire, un autre de ses amis essentiels, un autre de ses coups de foudre. Apollinaire a rencontré Marie Laurencin avec qui il vit rue Léonie (aujourd'hui Henner) près de la place Blanche. Max jacob est jaloux en amitié et il a pris ses distances avec celui qui allait devenir le plus grand poète français de ce début du XXème siècle.
Apollinaire rédige une carte qu'il envoie au 33 boulevard Barbès... une carte venue jusqu'à nous.
7 rue Ravignan
En 1907 Max jacob quitte le Barbès pour une petite chambre 7 rue Ravignan. "Ma chambre est au fond d'une cour et derrière des boutiques. Le n° 7 de la rue Ravignan! tu resteras la chapelle de mon souvenir éternel!"
Il se rapproche ainsi de Picasso qui depuis 1904 a trouvé un logement-atelier dans l'immeuble hétéroclite qui sera connu sous le nom que Jacob lui donna "le Bateau Lavoir". L'adresse en est alors 14 rue Ravignan. La place sur laquelle il donne ne recevant le nom d'Emile Goudeau qu'en 1911.
Le bateau lavoir en 1904
Le bateau lavoir en janvier 2021
On oublie parfois que Max Jacob aimait dessiner et peindre malgré le manque de lumière de son réduit.
Dans un théâtre de Montmartre (Max jacob)
C'est Picasso qui le dissuada de tenter une carrière de peintre. Il lui fit comprendre que là n'était pas sa vocation mais dans l'écriture. Il ne se trompait pas même si quelques uns de ses dessins ne manquent pas d'originalité...
Fernande Olivier qui commençait une liaison amoureuse avec Picasso fut témoin de la présence affectueuse de Max Jacob : "Il l'a soutenu, encouragé, aidé quand tout jeune il connaissait une immense tristesse". Max Jacob qui fut pauvre et le resta, donna toujours le peu qu'il avait. On peut dire que son affection généreuse pour le "génie" catalan ne fut pas vraiment payée en retour!
C'est dans la chambre du 7 rue Ravignan qu'eut lieu l'événement qui allait bouleverser la vie du poète. C'est le 22 septembre 1909 : "Je suis revenu de la Bibliothèque Nationale, j'ai déposé ma serviette; j'ai cherché mes pantoufles et quand j'ai relevé la tête, il y avait quelqu'un sur le mur! Il y avait quelqu'un! Il y avait quelqu'un sur la tapisserie rouge. Ma chair est tombée par terre! J'ai été déshabillé par la foudre! Oh impérissable seconde! Oh vérité! Inoubliable vérité! Le Corps Céleste est sur le mur de la pauvre chambre!"
Crucifixion (Max jacob)
Cette "conversion" qui n'est pas sans rappeler celle de Claudel, non pas dans la splendeur d'une cathédrale mais dans la vétusté d'un logis de pauvre va conduire le poète juif vers le baptême cinq ans plus tard, avec Picasso pour parrain à Notre-Dame!
Max jacob
Après sa conversion, Max Jacob se sentira un peu plus écartelé entre ses aspirations et sa sexualité, il culpabilisera mais restera soumis à ses pulsions! Il continuera de draguer les garçons mais après consommation il ira se confesser, comme l'écrit Julien Green, quand il le connaît plus tard à Montparnasse:
"Il passait toutes les soirées dans les cafés à courir après un garçon qu'il ramenait chez lui. Le lendemain il allait se confesser à l'église..."
Max Jacob (Elysée Maclet)
Son "mysticisme" lui même se fait sensuel (comme tout mysticisme authentique). Imaginant qu'il saisit le Christ déposé de la croix : "J'aime sentir ton corps dans mes bras. Ton ventre est dur lui aussi. Dieu jeune homme plus que charmant, plus que séduisant, plus que génial (...) Corps de mon coeur, coeur de mon corps, reviens que je t'aime encore."
Notons que cette rue Ravignan où Max jacob reçut la vision qui marqua sa vie a pour nom un jésuite, Xavier de la Croix de Ravignan (1795-1858) qui fut notamment prédicateur à Notre-Dame.
17 rue Gabrielle.
Chaque lundi, les soirées de la rue Ravignan rassemblent peintres et poètes dans la pauvre chambre... Ces réunions vont se poursuivre le mardi quand Max jacob quitte le 7 rue Ravignan en janvier 1913 pour le 17 rue Gabrielle, cette rue où Picasso avait vécu avec son ami Casagémas au 49.
17 rue Gabrielle
Le logis n'est pas reluisant pour autant. Hubert Fabureau qui connaissait la Bohême de la Butte et s'intéressait aux poètes le décrit ainsi : "Une pièce dans un sombre rez-de-chaussée au fond d'une cour pleine d'enfants sordides qui exploitent sa bonté".
La Savoyarde
Les réunions ne peuvent y avoir lieu et Max jacob convoque ses amis dans les salons d'un café aujourd'hui disparu, à l'angle des rues Utrillo (alors Muller) et Lamarck. Il s'agit de "La Savoyarde" où se rendent volontiers Artaud, Radiguet, Malraux...
Emplacement de la Savoyarde aujourd'hui
La rue Gabrielle sera la dernière adresse de Max Jacob à Montmartre. En 1921 il part pour Saint-Benoit sur Loire. C'est une autre histoire qui commence...
Il reviendra à Paris en 1928 mais ce ne sera plus sur la Butte. "Montmartre n'est plus pour moi que les environs de la Basilique où je vais chaque matin m'entraîner à une vie qui paraît plus noble et l'est peut-être moins."
Max Jacob (Pierre de Belay)
Il y a chez lui une nostalgie mêlée de rejet de ses années de bohême, dominée par des amitiés décevantes et des amours sans clarté.
Il pourra écrire "Je te regrette ô ma rue Ravignan!
La rue Ravignan est celle que j'adore
Pour les coeurs enlacés de mes porte-drapeaux.
Là, taillant des dessins dans les perles que j'aime,
Mes défauts les plus grands furent ceux de mes poèmes."
Rue Ravignan vers la rue des Abbesses
Comme il pourra exprimer un sentiment contraire :
"Ah non je n'aime pas à me souvenir de Montmartre! C'était le séjour de la crasse et de la honte. Ah! Que l'on construise des immeubles neufs! Qu'on arrache jusqu'au dernier arbre! Qu'on supprime tout ce qui perpétue les souvenirs soi-disant attendrissants de ce que vous appelez la Bohême et que j'appelle la misère, qu'on invite tous les sous-Mürger à se taire..."
Peut-être avait-il pressenti ce que risquait de devenir un quartier qui commençait à se parer pour mieux se vendre des noms des artistes misérables qui y avaient vécu. Peut-être refusait-il la vision romantique telle que plus tard Aznavour la chanterait, d'une bohême idéalisée. Peut-être avait-il mal à son passé qui l'avait blessé et que les baumes de la religion ne parvenaient pas à cicatriser?
A t-il pensé à la rue Ravignan, à Picasso, Apollinaire... aux amis qu'il avait aimés, à ceux qui tentaient de le sauver après qu'il avait été arrêté à Saint-Benoit et interné à Drancy en attente d'un convoi pour Auschwitz?
Toujours est-il qu'un ange noir lui permit de mourir à l'infirmerie lui évitant de vivre la nuit et le brouillard, les chiens allemands, la nudité, la chambre à gaz.
Il est aujourd'hui une des étoiles qui brillent sur le pavé mouillé de Montmartre.