C'est une rue dont le nom et l'emplacement sont peu connus des Montmartrois, surtout de ceux qui tracent des frontières autour d'un Montmartre qui se limiterait à quelques rues du vieux village. Ils oublient que l'ancienne commune était très étendue et que le village allait au-delà de Barbès au sud est.
Rue Boissieu vers la rue Belhomme
C'est dans le périmètre à la limite des boulevards Marguerite de Rochechouart et Barbès que se situe notre rue Boissieu.
Créée en 1868, elle est modeste avec ses 41 mètres de long et ses 12 mètres de large. Modeste comme celle qui lui est parallèle vers le sud, la rue Bervic.
Elle commence au 3 boulevard Barbès et se termine après son court chemin, 8 rue Belhomme.
Elle est baptisée du nom d'un peintre et graveur lyonnais qui fut en son temps célèbre : Jean-Jacques Boissieu (1736-1810).
(Autoportrait avec la gravure de sa femme)
Il fut même appelé "le Rembrandt français" et Goethe qui l'admirait acquit plusieurs de ses œuvres.
Le bouillon
Son talent se révéla principalement dans les eaux fortes car il devint peu après la quarantaine allergique à la peinture à l'huile, ce qui, admettons le, est fort ennuyeux lorsque l'on est peintre!
(Le bouquet de fête)
Ses toiles cependant révèlent son admiration pour la peinture flamande et pour les intérieurs domestiques. Sur cette toile l'agneau est émouvant, d'autant plus que l'on devine qu'il est là pour servir de repas à la fête.
La rue modeste ne peut dire son histoire et pourtant elle aurait quelques souvenirs à raconter !
Sur cette photo on peut voir les trois rues, Boissieu (dte), Bervic (gauche) et Belhomme (arrière plan), là où se tenait la place.
Avant d'être cette rue ignorée elle fit partie d'une place vivante sur les terrains qui englobaient ses futures voisines les rues Bervic et Belhomme.
Bervic (1756-1822) était un graveur de renom à qui l'on doit une gravure qui figurait souvent dans nos livres d'histoire, celle de Louis XVI.
Belhomme n'a pour titre de gloire que d'avoir été le propriétaire des terrains où se situait la place. Il est raconté, chez wikipédia notamment, qu'il a été maire de Montmartre.
Il faut toujours vérifier les informations wikipédiesques!
On ne trouve nulle part la moindre trace d'un Belhomme à la mairie, sinon dans une lettre de novembre 1831 dans laquelle Jean Louis Véron, le véritable maire, lui demande de passer récupérer un brevet pour une décoration. Belhomme avait été, en effet, récompensé par une médaille pour sa participation aux Trois Glorieuses, ces journées révolutionnaires qui inspirèrent à Delacroix sa célèbre "Liberté guidant le peuple".
Il y avait un cabaret très fréquenté sur la place Belhomme, à l'emplacement de la rue Boissieu actuelle.
Comme tous les cabarets de Montmartre, il bénéficiait de sa proximité de Paris, avant la barrière de l'octroi. Ce qui l'exonérait des taxes qui frappaient les marchandises et notamment le vin qui entraient dans la capitale.
Il fut un lieu de ralliement pour ceux qui, dès 1840, fomentaient une révolution et préparaient déjà la liste des ministres nouveaux.
Ce qui est savoureux, c'est que le patron était lié aux services de police qu'il renseignait avec diligence grâce à l'agent secret du préfet Delessert, Lucien De La Hodde qui avait gagné la confiance des conspirateurs.
Les arrestations ne tardèrent pas et le cabaret fut fermé pour deux ans.
Notons qu'un des conspirateurs, Marc Caussidière, se retrouvera sur les barricades de 48, ainsi qu'Alexandre Albert Martin, dit "l'ouvrier Albert. Tous deux feront partie du gouvernement provisoire.
Caricature de Caussidière par Cham
C'est Marc Caussidière qui démasquera et dénoncera l'agent secret Lucien de la Hodde. Comble d'ironie le même Caussidière sera nommé Préfet de police par Ledru Rollin!
Alexandre Martin dit l'Ouvrier Albert
Le cabaret après sa fermeture provisoire rouvrira avec pour tenancier Bastié qui s'était illustré en 1848. Pendant la Commune, les gardes nationaux le fréquentent et en font un de leur cabaret favori.
Mais la Commune durera moins longtemps que le Temps des Cerises et ni le cabaret ni Bastié ne lui survivront.
Il ne reste rien de ce lieu qui aurait été digne d'inspirer Balzac!
La rue Boissieu est aujourd'hui bien calme malgré la proximité de Barbès toujours nerveux.
Pourtant, sans le savoir, la brasserie Barbès perpétue à sa manière, le souvenir du cabaret Belhomme. Peut-être (qui sait?) des conspirateurs s'y réunissent ils pour préparer la future révolution?
1er décembre. Marché de Noël aux Abbesses. (semblable à tous les bazars de Noël partout en France).
2 décembre. Promenade de Noël pour le chien invalide. (Rue Custine)
3 décembre. Le regard du chien ou l'infini de l'innocence
4 décembre. Notre ami Vladimir et son compagnon. Moment de repos.
5 décembre . Le mendiant et ses chiens. Depuis des années il porte ses deux petits compagnons qui se réchauffent à son ventre généreux.
6 décembre. Jour de la Saint Nicolas sur la Butte (ici place du Calvaire). Ce que je préfère chez St Nicolas, c'est son âne!
7 décembre. Orchestre de Noël place Foyatier.
9 décembre. Le marié s'envole!
10 décembre. Les braises de la nuit.
11 décembre. Il n'y a pas que des chiens dans le parc à chiens du square Nadar!
12 décembre. Rue de Steinkerque by night.
13 décembre. Les escaliers de la Butte sont légers aux chiens aimés.
14 décembre. Une petite admiratrice des deux colverts familiers de Montmartre. Les mâles s'appellent Yesse et Oui. La femelle, Cane. Ils reviennent depuis trois ans.
15 décembre. Encore et toujours les amoureux.
16 décembre. M'accorderez vous cette valse?
17 décembre. Rue des Saules. La mariée était en rouge.
18 décembre. Des Père Noël en avance!
19 décembre. Malgré le froid, danser devant les marches et les pigeons. Square Louise Michel.
20 décembre. Dalida châtelaine des brouillards.
21 décembre. Soleil d'hiver sur un banc bien garni
22 décembre. La cour de récré.
23 décembre. L'Elysée Montmartre et sa danseuse de quadrille à gauche, l'immeuble de la famille Casadesus à droite, la rue de Steinkerque vers le Sacré-Coeur au milieu.
24 décembre. Jour de tendresse. Décidément je deviens de plus en plus obsédé par les chiens du square Nadar!
25 décembre. Jour de Noël glacé mais avec le soleil et la foule!
26 décembre. Il fait 2° mais que ne ferait-on pas pour une photo?
27 décembre. Un peu de soleil et surtout un compagnon pour traverser l'hiver. (Boulevard de Rochechouart)
28 décembre. Un peu de givre sur le Blute Fin, le seul moulin rescapé de Montmartre (avec son petit voisin le Radet), tous deux Moulins de la Galette aujourd'hui!
29 décembre. Tournant rétro rue Berthe!
30 décembre. Le violoniste et son ombre. Devant le Sacré Coeur
31 décembre. Pour le dernier jour de l'année, l'Inde Chavire rue Cortot!
Au rez de chaussée de l'hôtel de Bel Air au musée de Montmartre une petite exposition affiche un titre un tantinet provocateur : "Sous les Jupes de Montmartre".
Elle porte un regard actuel sur le French Cancan qui a été une étape de la libération féminine pour celles qui l'ont illustré.
Ce n'est pas sur la Butte qu'il trouve ses origines mais dans les bals populaires parisiens qui se terminent par "le chahut", jambe levée, dans la première moitié du XIXème siècle.
Moment de défoulement et de liberté, parfois appelé coin-coin.
Figure impertinente s'il en est à une époque où les femmes portent des culottes fendues.
Le Chahut inspire le fameux quadrille, danse populaire et provocatrice, emblématique du Second Empire. Offenbach a composé celui qui sera le plus célèbre : le galop infernal d'Orphée aux enfers.
Nous avons sur la façade de l'Elysée Montmartre une illustration de ce quadrille que les touristes prennent à tort pour le french cancan. Il est venu du bal Mabille pour élire domicile à Montmartre.
Céleste Mogador en fut, notamment au bal Mabille, la plus célèbre interprète. Elle fit une tournée en Angleterre où les british baptisèrent sa danse si "parisienne" French Cancan.
Quadrille à l'Elysée Montmartre
C'est ce quadrille naturaliste qui débarqua à Montmartre en 1885 avant de devenir définitivement French Cancan avec des danseuses vedettes comme la Goulue et Grille d'égout.
la Goulue et Grille d'Egout.
L'exposition montre à quel point cette danse jugée scandaleuse a été un moment de libération de la femme. Ce qui va à l'encontre des jugements féministes qui l'assimilent à une utilisation à des fins mercantiles du corps des danseuses.
La plus célèbre de ses interprètes est assurément Louise Weber, La Goulue.
Le Moulin Rouge fait d'elle sa tête d'affiche.
Elle séduit par son franc parler, sa liberté de gestes et de réparties.
Toulouse Lautrec la transforme en icône de la Belle Epoque.
Mais elle n'est pas la seule! Des dizaines de cancaneuses participent à ce tsunami de gaité et d'impertinence.
Les noms qu'elles choisissent sont révélateurs de leur esprit moqueur.
Jane Avril
Nini Pattes en l'Air, la Môme Fromage, la Panthère, Demi Siphon, la Torpille, Cascade, la Bombe, la Vorace, Mimosa, Eglantine, Saphir, Reine des Prés, la Fauvette...
Elles ont leurs fans qui collectionnent les cartes de visite avec dessin ou photographie de leurs préférées.
La Môme Fromage
L'affiche de Chéret représente dans des médaillons quelques unes des célébrités du bal du Moulin Rouge.
Avec le succès, le french cancan se diversifie et s'enrichit.
Une vraie chorégraphie s'élabore avec de nombreuses figures qui requièrent un grand entraînement et beaucoup de souplesse.
Ces figures portent un nom précis : le croisement, le chahut, le port d'armes, le brisement assis, la charge, le salut militaire, le sceptre, la cathédrale, le pape, le moulinet, la mayonnaise...
Le chahut
Le croisement
L'exposition présente plusieurs gravures de Louis Legrand qui fut proche de Nini Pattes en l'Air..
Le brisement assis
Willette publie lui aussi quelques dessins dans les revues satiriques.
Le sceptre
Le même Willette (dont le square Louise Michel portait le nom avant d'être débaptisé en raison de l'antisémitisme revendiqué par l'artiste) nous montre une jeune femme qui lève la jambe pour indiquer au passant la direction d'une rue connue alors pour ses maisons de rendez vous.
La rue Navarin... aux Pommes?
Ce dessin souligne avec humour l'ambiguïté de la danseuse de cancan.
Elle fascine, elle est symbole de liberté et d'audace en même temps qu'elle suscite les jugements moraux d'une bourgeoisie qui n'en est pas à une contradiction près.
L'exposition ne prétend pas épuiser le sujet! Elle est utile en ces jours où certains voudraient censurer la chanson de Souchon "Sous les jupes des filles"!
Alors n'hésitez pas à aller "Sous les jupes de Montmartre" et honni soit qui mal y pense!
L'Ecole de Paris! Mais qu'est-ce que c'est exactement? Quel mouvement pictural? Quel credo? La réponse est claire, ce n'est rien de tout ça.
Elle englobe une période riche qui va du début du XXème à la 2ème guerre mondiale, période qui a vu éclore et s'épanouir des courants divers et marquants, de vrais courants, de vraies écoles : symbolisme, fauvisme, cubisme etc...
Henri Hayden. Les joueurs d'échecs (1913)
Le terme valise aurait été créé en 1925 par André Warnod, écrivain et célèbre critique d'art, afin de regrouper sous une même bannière tous les artistes qui avaient choisi Paris pour y créer, le plus souvent par nécessité d'échapper à la persécution antisémite. Nous verrons que la grande majorité des peintres exposés sont Juifs et Polonais.
Nathan Grunsweigh (Famille juive pendant le shabbat. 1923)
La collection de Marek Roefler, passionné de peinture, fondateur de "La Villa La Fleur" près de Varsovie où sont conservées les œuvres, nous est présentée ici pour la première fois.
Paris est alors la ville de l'effervescence culturelle en même temps qu'un refuge largement ouvert. Des peintres de tous les horizons s'y retrouvent, non pour former une école mais pour vivre dans un milieu libre et stimulant. La plupart viennent des pays où les pogroms sont fréquents : Russie, Pologne, Ukraine..
Isaac Antcher. (Montmartre. 1925)
Notre Montmartre qui au début fut l'épicentre de ce mouvement (notamment avec le Bateau Lavoir) céda assez vite la place à Montparnasse. L'essentiel des œuvres présentées ont été créées à Montparnasse. La salle consacrée à Kiki en est la parfaite illustration.
Modigliani. (Simon Mondzain assis à une table. 1919)
Parmi les peintres exposés, nous trouvons les illustres comme Modigliani, Foujita, Zadkine, Soutine, Lempicka et les moins connus, ceux qui peuvent occasionner pour nous de belles découvertes.
L'artiste qui a l'honneur de l'affiche, Tamara de Lempicka est celle qui est la mieux représentée. Juive polonaise, elle arrive à Paris après la Révolution d'Octobre. Femme libre et indépendante, elle représente bien les artistes audacieuses de son époque, étant ouvertement bisexuelle et ne cachant pas sa liaison avec Colette ou Suzy Solidor.
Elle crée un style qui lui est propre, précis, inspiré à la fois par la Renaissance italienne et le cubisme. Ce qui fait d'elle une représentante éminente de l'Art Déco, élégant, sensuel.
Coin d'atelier (1924)
Danseuse russe (1924)
La Polonaise (1933). Il s'agit de sa fille Kizette.
Portrait de femme (1924)
Jeune Homme au livre. Peint alors qu'elle vit aux Etats Unis. Ce tableau est comme un hommage aux peintres de la Renaissance qu'elle n'a jamais cessé d'admirer.
L'occupation contraint Tamara de Lempicka à fuir l'Europe en 1939. Elle échappera ainsi au sort tragique que connaîtront d'autres peintres Juifs.
Comme Nathalie Kraemer, peintre et poétesse qui, française née à Paris, boulevard Magenta, ne pouvait imaginer ce que son pays ferait d'elle. Sa toile "Portrait de famille" peinte dans les années 1930 est celle qui m'a le plus ému et qui à elle seule justifie que l'on aille au Musée de Montmartre.
La pièce sombre, l'angle fermé et menaçant, les membres de la famille à la fois unis et seuls, semblant se serrer eux mêmes dans leurs bras, le visage grave...
Nathalie Kraemer arrêtée à Nice a été gazée dès son arrivée à Auschwitz.
Kisling. Céret (1910)
Parmi les nombreux peintre juifs, après la guerre, deux seulement parmi les survivants reviendront en France. Il s'agit de Chagall et de Kisling. Chagall n'est présent que par un dessin dans l'exposition contrairement à Kisling dont plusieurs toiles sont exposées.
Autoportrait 1920
Zoucha et Louis Tas
Il s'est engagé dans la Légion Etrangère pendant la 1ère guerre et c'est là qu'il a connu Blaise Cendrars qui devint un ami constant, comme plus tard le sera Modigliani.
Nu allongé. Kiki de Montparnasse. 1925.
Un autre peintre polonais a peint Kiki. Il s'agit de Maurice Mendjizki qui fut ami de Renoir chez qui il passa plusieurs été à Cagnes.
Mendjizki. Kiki de Montparnasse (1920-1921)
Ses portraits de Kiki qui ne s'est pas encore métamorphosée en icône 1925 sont annonciateurs de sa vocation de modèle emblématique. Elle est représentée ici avant sa grande célébrité, du temps où le peintre et elle vivaient un grand amour qui dura 3 ans.
Le peintre ne survécut que quelques années à la guerre, l'extermination de sa famille, l'exécution de son fils. Il les passa à dessiner la résistance héroïque du Ghetto de Varsovie. Picasso dira que ces dessins sont "Un chef d'œuvre, une symphonie en noir et blanc."
Foujita. Portrait de Kiki de Montparnasse (1928)
Il est impossible évidemment de décrire les 130 œuvres de l'exposition. Modigliani, Foujita, Soutine, Chana Orloff y sont présents, modestement. Quand Marek Roefler a constitué sa collection ils atteignaient des prix déjà très élevés.
Zadkine. Le compositeur. 1928
Encore quelques œuvres que j'ai aimées :
Boleslas Biegas (Composition abstraite. 1920). Sculpteur et peintre aux tendances mystiques, il a son musée à Paris, à la Bibliothèque polonaise.
Marcoussis (Kerity. 1927). Ce dessinateur et peintre polonais a été très lié à la vie montmartroise, participant à de nombreux journaux de caricatures. Il a été l'amant d'Eva Gouel qui lui préféra Picasso, le grand absent de l'exposition)
Zac. Meunier, paysage romantique. 1919. Le plus symboliste des peintres de l'exposition. Ses paysages de l'Arcadie sont une échappée vers le rêve dans des années de cauchemar.
Alice Halicka (paysage 1927) Epouse de Marcoussis, elle se réfugie avec lui à Cusset. Il y meurt et elle parvient à se cacher jusqu'à la Libération.
Cette exposition nous invite à de vraies découvertes et à une certaine nostalgie du temps où Paris accueillait les artistes persécutés du monde entier et méritait le nom de Ville Lumière!
La lumière s'est éteinte avec l'occupation. Par chance quelques foyers de création et de liberté subsistent ici et là, pas suffisants pour constituer une école mais assez pour allumer quelques feux dans la nuit.
Je republie cet été quelques articles qui datent de plusieurs années. En privilégiant cette année la rue de l'abreuvoir.
Le 14 rue de l'abreuvoir. Maison Georges.
La rue de l'abreuvoir, une des plus pittoresques de Montmartre, n'a pas échappé aux destructions du XXème siècle et aux transformations du vieux village en quartier résidentiel et touristique.
Une adresse a résisté un peu plus longtemps que les autres (si l'on excepte la Maison Rose, sauvée par les peintres qui l'ont souvent représentée), c'est le 14, la Maison Georges.
Ce fut jusqu'au début du XXème siècle, une épicerie de village, spécialisée comme de nombreuses épiceries d'alors dans la vente de vin. L'enseigne et le panneau peint sur le mur pignon ont subsisté après la vente de son commerce par monsieur Georges.
Vente qui eut lieu en 1924 lorsque les époux Baillot s'en firent acquéreurs. Henri Baillot, ancien combattant de la première guerre, le transforma en bar-restaurant : "l'Abreuvoir".
Un nom bien choisi! L'abreuvoir qui a donné son nom à la rue était utilisé par les paysans pour y faire boire leurs bêtes, le bar dut étancher d'autres soifs!
Pendant l'occupation, les Baillot qui ont vu les bars du bas-Montmartre spoliés de leur comptoir de zinc par l'occupant nazi, s'empressent de dissimuler le leur en le murant derrière une paroi de plâtre.
Le comptoir échappe à la fonte et réapparaît à la Libération, nimbé de son aura de résistant.
C'est lui que nous voyons aujourd'hui au musée de Montmartre!
Le couple Baillot accueillait dans son restaurant le 2ème mardi de chaque mois le dîner du Dernier Carré de Montmartre, des amoureux de la Butte qui essayaient de lutter contre le vandalisme architectural des années d'après-guerre.
La belle cabaretière (Marcel-François Leprin. 1924)
En 1957 le restaurant ferma ses portes et fut transformé en maison d'habitation. Louis Baillot, le fils des restaurateurs qui y avait vu le jour en 1924 y habita et c'est lui qui offrit le fameux comptoir au musée de Montmartre.
Louis Baillot faisait partie de la Société du Vieux Montmartre et se sentait Montmartrois d'âme et de cœur.
L'essentiel de son engagement, résistance, lutte contre la politique coloniale, députation… l'inscrit dans la tradition humaniste et généreuse de la Butte.
Le 14 rue de l'Abreuvoir est bien différent aujourd'hui mais son vieux comptoir de zinc, nostalgique, nous parle encore, à deux cents mètres de là, d'un temps "que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître!"
Il est devenu une des attractions de la Butte. Idéalement situé entre la rue Azaîs et la rue Saint Eleuthère, il regarde vers le sud, vers l'océan des toits et il offre vers l'ouest une vue sur la tour Eiffel si convoitée par les portables et les appareils photos du monde entier!
Le square est un îlot arboré (chênes, arbres de Judée, sophoras).
Arbre remarquable : le sophora du Japon
Il est situé entre le grand réservoir de Montmartre et les arènes et bordé à l'est par les dernières volées de l'escalier Foyatier et ses 222 marches.
Le lieu est chargé d'histoire. Il est cher au cœur des Montmartrois car il faisait partie du "Champ des Polonais" où étaient postés les fameux canons. Est-il utile de rappeler que c'est là que commença véritablement la Commune lorsque les Versaillais voulurent prendre ces canons qui protégeaient la Butte et que les habitants se révoltèrent et les en empêchèrent ?
Pendant la construction de la basilique, le terrain vague servit de halte temporaire aux pèlerins mais ce n'est qu'en 1927 qu'il fut vraiment promu square parisien
En 1905, une statue du Chevalier de La Barre, jeune homme torturé et mis à mort en 1766 pour avoir refusé de saluer une procession religieuse, fut érigée au pied du Sacré-Cœur. Symbole oh combien puissant de l'esprit montmartrois, révolté et moqueur. La statue d'une victime de l'obscurantisme religieux à un tel endroit!
La statue ne résista aux indignations des croyants qu'une vingtaine d'années. Le martyr de l'intégrisme religieux, afin d'être moins visible, fut transporté en 1926 dans le square voisin en cours de création.
Sous Pétain, il connut de nouveaux outrages. Il fut descellé et fondu, ne laissant que son socle de pierre.
Il fallut attendre 2001 pour qu'une nouvelle statue fût inaugurée. Elle est due à Emmanuel Ball et représente le Chevalier, fièrement campé sur ses jambes, le chapeau sur la tête, tourné crânement vers la basilique.
Baudelaire, Berlioz, Nerval, Sarah Bernhardt par Félix Nadar.
Le square a pris le nom de Nadar (1820-1910) en hommage à celui qui, de son vrai nom Félix Tournachon, était un artiste multiple, excellant dans la caricature, le journalisme et la photo. C'est par ses photos qu'il est aujourd'hui célèbre, nous offrant le visage de quelques uns de nos plus grands écrivains ou peintres.
Il est à sa place sur cette Butte non seulement parce qu'il habita longtemps un peu plus bas, rue Saint-Lazare mais aussi parce qu'il participa à sa manière à la Résistance contre les Prussiens. Passionné par la photo aérienne, il avait utilisé des ballons bien avant 1870.
Caricature de Daumier avec la légende : Nadar élevant la photographie à la hauteur de l'art
Il constitua la "Compagnie d'aérostiers" afin de mettre à disposition du gouvernement des ballons pour franchir les lignes ennemies. Il s'installa alors place Saint-Pierre dans le jardin qui porte aujourd'hui le nom de Louise Michel. Il consacra une bonne partie de son argent à mettre au point les ballons militaires qu'il baptisa "Georges Sand, "Armand Barbès" ou "Louis Blanc". C'est à bord du Barbès que Gambetta quitta paris pour Tours afin d'organiser la résistance.
Nadar, après la commune, fut un homme ruiné et rejeté par les vainqueurs. Son nom au sommet de la Butte lui rend hommage et le remercie.
Le fils de Nadar (Paul) et son chien
En 2007, en concertation avec les associations locales de défense des animaux, un pigeonnier a été installé. Il a aussitôt conquis de nombreux pigeons qui s'y sont installés, heureux de trouver un hôtel quatre étoiles avec de beaux arbres et une vue plongeante sur la ville.
Le square Nadar fait partie de ceux qui sont labellisés "espace canin". Les chiens exclus dans la plupart des jardins y sont acceptés. C'est la moindre des libertés quand on sait à quel point ils enrichissent nos vies par leur naturel, leur affection, leur regard de bonté et de confiance.
Et puis, chacun le sait, le chien facilite le contact entre les promeneurs qui entament la conversation et nouent parfois de véritables amitiés.
Les Montmartrois aiment ce square où les chiens jouent et piquent des sprints sans se lasser, où les "maîtres" ont un sujet évident de conversation et d'intérêt. Ils sourient, parlent, écoutent....
Les espaces canins sont des espaces humains
L'association des "Poilus de la Butte" qui après des années de rencontres et discussions avec les élus a obtenu la création de ce parc ne manque pas de rappeler aux utilisateurs les règles de bonne conduite, d'autant plus nécessaires que, comme toujours, l'initiative a réveillé des ronchons qui se sont dits scandalisés de voir qu'un jardin avait été laissé à des chiens alors que les enfants auraient dû être prioritaires.
Evidemment parmi les critiques émises par les mécontents, il y avait les nuisances sonores. Très diplomatiquement "Les Poilus" demandent aux "parents" des chiens de veiller à ce qu'ils n'aboient pas. La consigne est suivie et je peux témoigner pour y passer chaque jour qu'ils aboient peu, très peu et font moins de bruits que les joyeuses hordes de touristes!
Et pour les enfants, faut-il rappeler qu'existent des squares très accueillants à proximité : le square Bleustein Blanchet (la Turlure) rue de la Bonne, le square Suzanne Buisson (rue Girardon) le square Louise Michel dans sa partie basse.
Louise Michel figure tutélaire de la Butte aurait aimé cet espace de vie, elle qui profondément touchée par le sort cruel infligé aux animaux, écrivit quelques unes de ses plus belles pages pour les défendre.
Les jardins Saint-Pierre au pied de la basilique portent aujourd'hui son nom.
Louise Michel à Marseille par Félix Nadar
Louise Michel, Nadar, le Chevalier de La Barre, nous voila en bonne compagnie avec nos amis animaux!
Souhaitons que de tels lieux de vie se multiplient pour le bonheur des chiens et pour le nôtre!
Avertissement : Je sais que nous ne sommes plus au temps de Doisneau et autres photographes de rue et que certaines personnes peuvent ne pas accepter d'être vues sur le net. J'ai pris de nombreuses photos de ce square, avec respect et tendresse pour les relations entre les chiens et leurs maîtres. Cependant je retirerai sur le champ celles que les gens, ou les chiens, me demanderaient de supprimer.
1er février. Pour commencer le mois, un beau sourire, une belle fille, un beau chien! Rue de Clignancourt.
2 février. Les chiens ne s'intéressent pas aux vitrine! (Rue André Del Sarte)
3 février. Le repas des fauves (square Louise Michel).
4 février. Un rayon au Soleil de la Butte sur cette avancée entre les rues qui ressemble à un pont de navire. (rues Paul Albert, Muller et Feutrier)
5 février. Fidèles au poste malgré le froid, l'accordéoniste et son chat noir.
6 février. Chien blanc et maison rose.
7 février. Artiste de rue dans les escaliers du Calvaire. Montmartre.
8 février : Le roi doré rentre chez lui. Boulevard Marguerite de Rochechouart
9 février. Orchestre dans le froid. Place Suzanne Valadon.
10 février. Entrer en force rue Norvins!!!!
11 février. Photo souvenir devant le mur des Je t'aime.
12 février. Devant la porte place Jean Baptiste Clément.
13 février. Famille d'artistes avec le Sacré-Coeur pour modèle
13 février. Le chat de la Place du Tertre
14 février. L'enfant au ballon
15 février. S'aimer en hiver; (Place du Calvaire)
16 février. Blanc et noir sur la tête.
17 février. Pas de verre pour bébé?
17 février. Deux dômes se regardent!
18 février. Le mannequin malheureux (rue des Martyrs)
19 février. Le trompettiste place des Abbesses.
20 février. Un baiser envoyé au photographe, place Jean Marais.
21 février. Trois sur un banc. (Square Nadar.)
22 février. Il fait froid, il va pleuvoir, mais on sourit à Montmartre!
23 février. Voilà des années qu'elle mendie avec sa chatte Ismaïlia.
24 février. Le guitariste rue des Saules.
25 février. La vie en rose!
26 février. Papa maman et baby.
27 février. Cœur fragile
28 février. Un peu de tendresse pour le dernier jour du mois.
Au revoir, je devrais dire Adieu février 2025. Tu n'as pas fait de gros efforts pour te présenter sous un beau jour. Tu ressembles à l'actualité sans soleil. Mais tu as permis malgré tout des rencontres avec des gens, avec des animaux. Avec Montmartre que j'aime.
Utrillo, rue des Saules. Sur la droite, la maison de Bruant rue Cortot.
Nous sommes le 11 février 2025, un siècle exactement après la mort de Bruant dans son appartement cossu de la rue Christiani.
Si sa maison de la rue Cortot était encore debout, Bruant dont le fantôme erre toujours sur la Butte, n'aurait qu'une centaine de mètres à parcourir pour visiter la petite exposition qui lui est consacrée dans la salle Poulbot du musée de Montmartre.
Dans le jardin de sa maison rue Cortot
Bon! Imaginons qu'il revienne, ce 11 février 2025, et qu'il se rende 12 rue Cortot, il trouverait sans doute que son existence si riche et mouvementée est bien rétrécie, résumée, schématisée dans la salle Poulbot qui donne sur le jardin Renoir.
Quelques panneaux résument sa vie. Quelques photos remontent à la surface du temps...
Il est tout d'abord présenté comme un jeune élégant, chapeau haut de forme et bonnes manières, ce qu'on appelait alors un gommeux, jeune homme désoeuvré et imbu de sa personne.
Mais très vite il évolue et jette aux orties son haut de forme et sa redingote pour un chapeau aux larges bords, sorte de sombrero qu'il ne quittera plus et gardera même chez lui quand il recevra ses hôtes. Il se chausse de bottes rustiques et se vêt d'une veste de chasse et d'un écharpe rouge. Il crée ainsi son image qui va devenir une icône grâce à Toulouse Lautrec.
Il habite sur la Butte, à proximité des cabarets, dans une vieille maison du village.
La maison de Bruant rue Cortot et rue des Saules. L'aquarelle "Rue de l'Abreuvoir" est peinte en 1878 par Edouard Lefèvre
La maison disparue et la grande villa qui l'a remplacée
La bâtisse que l'on reconnaît sur de vieilles cartes postales est typique de l'habitat montmartrois modeste.
Porte de la maison sur la rue Cortot. Bruant à la fenêtre
Un peu de guingois elle se compose d'un rez-de-chaussée surélevé qui ne forme qu'une grande pièce qu'il aménage à sa fantaisie dans un mélange de meubles bourgeois et de curiosités.
Aquarelle de Lefèvre (1878) la rue des Saules. La maison de Bruant sur la droite.
Il ne dispose que de cette vaste pièce qui donne sur les rues Cortot et des Saules.
Bruant chez lui avec ses chiens
Il y répartit à la manière de ce que l'on appellera un siècle plus tard "open space", un cabinet de travail, un cabinet de toilettes et une chambre à coucher.
Un visiteur se dira étonné de découvrir chez lu quelques éléments d'un mobilier représentatif de la classe bourgeoise de l'époque, notamment un grand lit nuptial en bois d'acajou.
L'atout principal de la maison rustique c'est le jardin en partie boisé qui à l'arrière descend plein nord vers la rue Saint Vincent. Bruant y entretient une piste cyclable de 150 mètres afin d'y pratiquer le cyclisme, sport qu'il aime plus que tout autre.
Bruant dans son jardin
C'est dans cette maison qu'il compose la plus grande partie des chansons qui le rendront célèbre.
En 1897 la maison est vendue. Bruant doit quitter le vieux Montmartre qu'il aime.
Son journal fait sa couverture avec la porte d'entrée de sa maison et cette légende : "Encore un coin qui va disparaître".
Quelques cartes postales nous permettent de reconnaître la maison villageoise. Certaines, les plus émouvantes la représente avec sur sa façade l'annonce de sa mise en vente.
D'autres prises au début de la rue nous donne l'image du vieux mur et de la porte d'entrée...
Il aura l'occasion d'assister à la démolition sauvage de sa vieille maison, en 1910, avec plusieurs autres qui formaient une partie du côté pair de la rue.
Montmartre sacrifié échappe cependant à cet endroit au pire de l'enlaidissement car ce sont des maisons de deux ou trois étages qui y sont construites.
Mais de l'autre côté de la rue il n'en sera pas de même et il s'élèvera une barrière grise qui défigurera la vieille rue (numéros 1 et 3) en même temps que sera écrasée la rue du Mont Cenis, maison de Mimi Pinson et maison de Berlioz comprises sous de semblables constructions.
Comment une partie de la rue Cortot a été sacrifiée pour cette muraille sans grâce
Bruant habite alors rue Christiani. Le poète humaniste défenseur des humbles comme du vieux village a choisi lui aussi un immeuble cossu, moderne, à la limite orientale de Montmartre malgré la chanson de Fréhel :
"Des maisons d'six étages, ascenseur et chauffage, ont détruit les anciens talus.... Le p'tit Louis réaliste est d'venu garagiste et Bruant a maint'nant sa rue!"
Rien dans la rue André Antoine sinon une plaque apposée sur la façade du 37 ne permet d'imaginer que c'est ici que naquit, en France, le théâtre moderne.
La rue s'appelait alors passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts.
Là où s'élève le bel immeuble 1900 (le 37) il y avait un bâtiment de bois, une salle de spectacle entièrement conçue et réalisée par un homme passionné de théâtre connu sous le nom de Père Krauss. Notons qu'il la construisit dans les années où l'immense Sarah Bernhardt donnait son nom au théâtre de la place du Châtelet.
LE 37
Le décor 1900 de l'immeuble qui a pris la place du théâtre de bois n'est pas sans évoquer le monstre sacré connu dans le monde entier, qui pour la foule de ses admirateurs était l'essence même du théâtre. Ce décor n'évoque en rien la révolution théâtrale qui se fit alors en partie contre elle et les acteurs d'alors, parfois sublimes mais toujours dans la pose et la déclamation.
La sculpture est de François Cogné à qui l'on doit la statue de Georges Clémenceau sur les Champs Elysées et, réalisation moins glorieuse, celle de Pétain destinée à remplacer sous l'Etat de Vichy la Marianne des mairies.
Le Père Krauss, propriétaire du théâtre, retraité actif, faisait partie d'une association de mordus de théâtre prêts à consacrer leurs heures de loisir à leur passion : "le Cercle Gaulois".
C'est par ce Cercle Gaulois que l'employé au Gaz, André Antoine va entrer dans l'histoire du théâtre. Il nous livre ses souvenirs dans ses "Mémoires" qui sont une mine de renseignements sur la vie artistique à la fin du XIXème siècle. Nous ne retiendrons dans ce modeste article que ce qui concerne les débuts de son aventure située à Montmartre.
Il vit dans une mansarde rue de Dunkerque voisine de l'appartement de sa mère rue du Delta. Il est un employé du Gaz à 150 francs par mois : "J'étais devenu un excellent employé; sans aucune velléité, sans le moindre rêve d'aventure." C'est grâce à un collègue qu'il apprend l'existence du groupe d'acteurs amateurs, le "Cercle Gaulois" qui, chaque mois, pour des amis et des parents, donne une représentation passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts.
"La curiosité me conduisit pour une de ces modestes soirées dans une petite salle du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts au pied de l'escalier des Abbesses."
Il est vivement intéressé par le naturel des comédiens amateurs et décide de faire partie de ce groupe auquel il propose de trouver de nouvelles pièces courtes.
Une fois le programme composé, les répétitions ont lieu dans une salle de billard. "J'ai déniché rue des Abbesses chez un mastroquet, une petite salle de billard, au fond d'une tonnelle que le patron consent à éclairer d'un modeste bec de gaz tous les soirs de 8h et demie à minuit pour nous laisser répéter à condition que nous prenions chacun une consommation".
Après une de ces répétitions, André Antoine et Arthur Byl un de ses amis du cercle, auteur dramatique à ses heures, se retrouvent autour d'une absinthe sur la place du Delta et discutent pour trouver quel nom donner à leur troupe. Ils pensent à Victor Hugo et son "théâtre de la liberté" mais pensent que ce nom est trop romantique alors qu'il est urgent de secouer les vieilles règles. Byl s'écrie "Pourquoi pas le théâtre libre?"
Le nom était trouvé!
Le programme arrêté pour la 1ère représentation comportait quatre courtes pièces en un acte : "Jacques Damour" d'après Zola, "Mademoiselle Pomme", farce de Duranty et Paul Alexis, "La Cocarde", comédie de Jules Vidal et "Le Sous-Préfet" d'Arthur Byl.
La représentation est prévue pour le 30 mars. La date est impérative car c'est le jour de fin du mois où André Antoine touche sa paye et peut donner au Père Krauss les cent francs qu'il réclame pour la location de sa salle.
En effet le père Krauss, un peu inquiet, veut dégager sa responsabilité et tient à ne pas être impliqué. Il exige donc qu'officiellement la salle soit louée par un groupe dont il ne ferait pas partie et qui n'agirait pas au nom du "Cercle Gaulois".
Pendant les répétitions Zola en personne vient avec sa femme. Il est séduit par l'approche nouvelle de cette troupe qu'il encourage. Il revient le lendemain avec Alphonse Daudet.
Antoine raconte dans ses mémoires un souvenir de ce jour-là.
En raccompagnant Daudet dans la rue, il le vit s'arrêter soudain et désigner un petit immeuble derrière une grille : "Antoine, je vois des spectres dans cette rue. Voilà la maison où j'ai connu la bougresse dont j'ai fait Sapho!" ("Sapho ou les moeurs parisiennes" est un roman puis une pièce de Daudet)
Il fallut penser au décor, notamment pour la pièce de Zola. Personne n'ayant les moyens de payer un décorateur, Antoine obtient de sa mère qu'elle prête son propre mobilier. Il raconte le transport des meubles : "Je les traîne moi-même le long du boulevard Rochechouart, depuis la rue du Delta jusqu'à la rue de l'Elysée-des-Beaux-Arts"
Le 3o mars 1887 est le grand soir.
Le succès et l'enthousiasme du public sont au rendez-vous après des moments vécus dans l'angoisse par Antoine. En effet les deux premières pièces passent inaperçues, la troisième, "Le Sous-Préfet" provoque un véritable scandale et est sifflée. Heureusement la dernière "Jacques Damour" est longuement applaudie. Zola est présent pour assister à l'accueil de son œuvre.
Le public apprécie la nouveauté des textes et surtout le jeu naturel des acteurs. Pas de déclamation, pas de posture, une élocution proche de celle des gens "ordinaires". Il fallut attendre quelques jours pour que la presse se fît l'écho de cette soirée.
Sarah Bernhardt et Henry Fouquier
Fouquier écrit dans le Figaro, que c'était là, "dans un "théâtriculet" perdu au fond de Montmartre qu'étaient la création et le mouvement".
Encouragés, Antoine et ses acteurs décident de programmer une deuxième représentation. La recherche de nouvelles pièces est lancée . Le groupe s'enthousiasme pour 'La Nuit bergamasque" de Bergerat, auteur alors très apprécié, et "En famille de Méténier". les deux pièces sont mises au programme.
Les répétitions ont lieu non plus dans la salle de billard qui ne laissait qu'un espace réduit aux comédiens mais dans un Rez de chaussée de la rue Bréda ( Monnier et Frochot actuelles) que le concierge, grand amateur de théâtre met à leur disposition.
Le 30 mai, la représentation est donnée avec un grand succès critique car depuis l'article de Fouquier l'existence du Théâtre Libre est connue et suscite la curiosité. Parmi les spectateurs on voit une partie de ce qu'était alors l'élite intellectuelle et artistique : Catulle Mendès, Richepin, François Coppée, Paul Arène, Georges Hugo, Carjat, Sarcey, Chabrier... La salle est trop petite pour disposer d'un foyer et les spectateurs se retrouvent dans la rue au pied de l'escalier pour discuter bruyamment.
La presse fera son travail et assurera la publicité du théâtre, qu'elle soit positive ou non. Sarcey par exemple, le critique le plus redouté n'a que louanges pour la nouveauté de la mise en scène et le naturel des acteurs. Il est plus acide avec le programme et notamment la pièce de Méténier "En famille" : "Si cette pièce est le théâtre de l'avenir, j'espère être parti, avant qu'il n'arrive".
Deux mois plus tard Antoine donne sa démission au Gaz. Il obtient le soutien d'auteurs et de particuliers qui lui permetten d'élaborer le programme de la rentrée. Elle sera riche cette rentrée! La petite troupe travaille sur des oeuvres de Zola (Tout pour l'honneur), des frères Goncourt (Soeur Philomène), de Villiers de l'Isle Adam ( L'Evasion), de Catulle Mendès (La femme de Tabarin) ou de Tolstoï (La puissance des ténèbres).
Le 11 octobre grand succès une nouvelle fois, notamment avec Sœur Philomène. Le Théâtre Libre devient un lieu important de la création et de l'innovation qui fait paraître désuet et poussiéreux l'attirail du théâtre officiel et bourgeois (Comédie Française, Odéon...)
Antoine debout. A sa droite il y aurait Van Gogh et au 1er plan à droite Gauguin.
Mais l'aventure se complique quand le père Krauss, inquiet pour son théâtre de bois qui tremble sous le piétinement enthousiaste des spectateurs et soucieux de ne pas attirer l'hostilité des riverains qui se plaignent du bruit et des nuisances dans la rue refuse d'ouvrir, même moyennant finances, son théâtre à Antoine et son équipe.
Salis qu'Antoine rencontre au Chat Noir rue Victor Massé lui propose de mettre à sa disposition une salle à l'étage pour assurer chaque jour une séance. Il donnerait 100 francs par jour à la petite troupe. Antoine ne peut accepter, la plupart de ses acteurs ayant un métier qui ne leur permettait pas une telle disponibilité.
C'est là que s'arrête l'aventure montmartroise du théâtre Libre qui va quitter la Butte pour un autre quartier, celui de Montparnasse, puis s'installer au théâtre des Menus Plaisirs dans le Xème, salle qui deviendra plus tard le théâtre Antoine.
Le théâtre qui existe toujours n'est pas très éloigné de Montmartre et de l'endroit où s'élevait la modeste salle de bois qui vit la renaissance de l'art théâtral à la fin du XIXème siècle et où un critique qui assistait aux premières représentations s'écria :
"Mais c'est l'Illustre théâtre qui recommence!"
Molière, et Antoine ont dû se faire à travers les siècles un petit clin d'oeil!
Ce n'est par par plaisir que l'on se rend à l'hôpital, tout Bretonneau qu'il soit, malgré les quelques pieds de vigne qu'il abrite fièrement.
Dans ce quartier dans lequel ne se comptaient pas les ateliers d'artistes, l'hôpital a voulu en honorer quelques uns en donnant leur nom aux différents services : Caillebotte, Picasso, Vallotton, Berthe Morisot etc...
C'est en rendant visite à une amie à l'étage Vallotton que j'ai eu l'occasion de découvrir dans la salle qui jouxte la cafétéria une immense toile signée Raymond Koenig
Elle porte cette dédicace : "à l'hôpital Bretonneau, service du docteur Pozzi. J.Raymond Koenig.
Ne connaissant rien de ce peintre, je me suis empressé d'effectuer quelques pianotages informatiques et j'ai découvert que cet Alsacien d'origine avait vécu de 1872 à 1966 et qu'il avait étudié la peinture dans l'atelier de L.O. Merson, celui là même à qui nous devons la spectaculaire mosaïque du Sacré-Cœur.
Il s'illustra (j'adore ce verbe lorsqu'il évoque un peintre) en posant son chevalet dans les paysages qu'il aimait, ceux de la côte bretonne et de la côte normande.
Sans oublier le voyage initiatique à Venise qui lui inspira quelques toiles.
Il s'essaya aussi à l'art du portrait, privilégiant les enfants comme dans ce portrait de Christiane qui semble inspiré de Renoir
S'il fallait le rattacher à un mouvement pictural, ce serait sans doute à l'impressionnisme dont il est un représentant doué mais quelque peu suiveur.
D'où ma surprise en étudiant de plus près son immense toile (5 mètres de long) de Bretonneau qui me semble proche de Puvis de Chavannes et du Symbolisme.
Un paysage d'eau et de rochers roses évoque le lent écoulement d'une rivière qui se jette à la mer. Le passage du temps qui fuit,...
Un oiseau rose s'immobilise au-dessus des jeunes femmes. Il n'est pas sans évoquer la colombe qui plane au-dessus des eaux lors de la création du monde, celle dans laquelle s'incarne l'Esprit Saint.
Il s'agit cependant d'un flamant rose comme ceux qui se regroupent à la droite de la toile dans la partie plus étroite qui permettait des deux côtés l'ouverture de portes.
Une fois encore l'immobile et le mouvement sont là, dans ces oiseaux paisibles paressant dans l'eau qui à cet endroit ressemble à un lac. Ces oiseaux qui le jour venu seront les oiseaux du voyage, du départ, de la migration vers d'autres cieux.
En arrière, plus loin que cette clairière paisible, là où les vagues rompent le silence et l'immobilité, un voilier blanc passe, les voiles déjà gonflées par le vent du voyage.
Un autre bateau à la voile rouge comme ceux que Koenig a peints en Bretagne prend la même direction que le voilier blanc
Mais il semble arrêté par le rivage et par les herbes.
Dans ce paysage dont le premier plan est comme figé, sans mouvement, deux jeunes femmes sont étendues. La première est endormie, la main sur le ventre. Rien ne vient troubler son sommeil. Est-elle fatiguée, est-elle morte? Est-elle malade?
Ses cheveux sont épars, sa robe floue comme un drap. A ses côtés appuyée sur un bras qui est comme suspendu dans l'air, la deuxième jeune femme a le visage sérieux, les yeux bien ouverts, la coiffure impeccable.
Elle veille, elle regarde vers nous comme pour nous tenir à distance.
La toile conservera son mystère.
N'oublions pas qu'elle est peinte pendant le séjour de Koenig à l'hôpital. Cette période de parenthèse entre vie et mort, entre immobilité et mouvement.
Le paysage de lac et rivière avec ses oiseaux évoquerait les jours où la vie et le mouvement sont de l'autre côté, là où les gens vivent normalement, où les vagues frappent les rochers, où le vent fait voyager les voiliers.
Moment de veille, temps suspendu... Comme se figent les heures quand on est à l'écart derrière les murs de l'hôpital.
Moment de paix et d'espoir comme le suggère le flamant rose qui plane au-dessus du couple! Comme le montre le visage attentif de la compagne qui veille et attend que l'autre se réveille et ouvre les yeux sur la vie en mouvement. Ou bien sur une autre vie paisible, silencieuse dans un paysage de fleurs, d'oiseaux, de lacs que d'aucuns appellent le Paradis.