Vite, il faut se hâter si l'on veut découvrir un tout jeune peintre à la Commanderie du Clos Montmartre rue Norvins.
Il n'a que 18 ans et déjà il crée avec ses pinceaux un univers original, entre enfance et symbolisme.
La voyageuse
On n'est pas sérieux quand on a 17 ans écrit Rimbaud. Quand on a 18 ans, est-on sérieux de croire en son étoile et de consacrer une partie de son temps à l'atteindre, à la peindre?
La cité perdue
J'ai rencontré cet artiste qui m'a impressionné par sa simplicité et par l'évidence qui l'habite, comme on respire, que vivre c'est créer, sans se poser de question.
Le pays effondré
Ou plutôt en se posant des questions sur le sens de la vie, sur le temps qui s'enfuit sans les rendre tragiques mais en leur donnant les couleurs du rêve.
Le renouveau
Je lui ai demandé quels peintres avaient pu le guider. Il m'a parlé de Gustave Moreau, des surréalistes, de Miyazaki.
L'oiseau sage
On voit qu'il va d'une in spiration à l'autre et que bientôt il se découvrira, comme on quitte une mue. Voilà seulement deux ans qu'il peint et déjà il s'affirme.
Le gardien de nuit
Le pacifiste incompris
Je vous laisse le découvrir et peut-être comme moi, sortir de cette exposition, rajeuni, ragaillardi de voir notre Butte accueillir comme elle le fit dans le passé un jeune peintre qui a bien raison de choisir le point culminant de Paris pour prendre son envol!
Depuis le 6 avril et jusqu'au 4 septembre le musée de la vie romantique rue Chaptal présente une exposition dont le titre ambitieux laisse espérer découvertes et émerveillements.
En réalité, si l'on abandonne cet espoir (peu d'œuvres exceptionnelles ayant fait le voyage et certaines n'ayant accompli un périple que de quelques mètres entre le musée et les salles d'exposition) on se laissera agréablement guider au long d'un parcours pédagogique, modeste et séduisant.
"La mort d'Antigone" (Victorine Genève-Rumilly 1830). Antigone vient de se donner la mort, son fiancé Hémon s'apprête à se poignarder.
Dans la première pièce, nous rencontrons des héroïnes mythologiques ou historiques vues par des artistes du début du XIXème siècle. Si l'un des intérêts de l'exposition vient de la place faite également aux femmes peintres pour la plupart méconnues, leur regard sur les héroïnes, amoureuses, appelées à une fin tragique, est conforme à celui des hommes.
"Sapho à Leucate" (Gros 1801)
Sapho tenant sa lyre contre son visage va se jeter dans les flots par amour pour Phaon. Ciel parcouru de nuages, mer houleuse, lune en miroir, voiles blancs, feu du sacrifice allumé sur la tour, tout correspond dans cette toile à l'idée que nous nous faisons du romantisme. L'originalité vient de la posture de Sapho, tête levée, pied appuyant sur le sol dans un élan qui évoque plus l'ascension que la chute. La mort d'amour est une transfiguration.
Les héroïnes sont séduisantes, vêtues de voiles qui les dévoilent.
"Velléda dans la tempête", tableau de Léon Cogniet fidèle à la description de Chateaubriand dans Les Martyrs. La prêtresse germanique apparaît à Eudore l'homme qu'elle aime, blanche, les seins nus, indifférente aux éléments déchaînés.
Alexandre Evariste Fragonard. "Jeanne au bûcher" (1822)
Jeanne d'Arc a un statut à part parmi les héroïnes romantiques. Si elle est amoureuse c'est de son Dieu, sinon, elle se dépouille de tous les attributs féminins pour devenir la pucelle guerrière et les peintres romantiques se gardent bien de "l'érotiser".
Dans le tableau conventionnel et ennuyeux de Claudius Jacquand "Jeanne d'Arc conduite en prison (1827)", elle est masculine, campée fermement sur ses jambes musclées. Elle regarde vers la lumière, lourde image de sa sainteté tournée vers la divinité.
Un détail échappe à la banalité du tableau, c'est cet homme au premier plan, accompagné de son chien. Eclairé comme un La Tour, le regard tourné vers nous, il tient la flamme vacillante à l'entrée des souterrains.
Esquisse pour "Médée furieuse" (Delacroix avant 1838)
Une deuxième salle évoque la violence qui pour les hommes de cette époque ne pouvait convenir à la douceur, la fragilité, le dévouement féminins! Le sujet est rare et représente des mères coupables d'infanticide.
C'est Delacroix et sa "Médée furieuse" sacrifiant ses enfants pour se venger de Jason. L'aile noire de la mort semble flotter derrière elle qui tourne le dos à la lumière, prête à descendre dans l'ombre où elle entraîne ses enfants confiants, blottis contre elle.
"Marguerite tenant son enfant mort" (Ary Scheffer 1846)
C'est Marguerite tuant l'enfant né de son amour pour Faust par Ary Scheffer qui fut l'habitant de cette maison.
Méphisto la tête contre Faust et l'enveloppant dans ses bras l'entraîne dans un sabbat où il peut voir la femme qu'il aime, blanche comme la mort tenant comme un poids mort le petit cadavre qui s'accroche encore à sa mère.
Alors que les événements révolutionnaires sont encore présents dans bien des mémoires, les femmes remarquables, les vraies héroïnes de ces temps terribles n'inspirent pas les peintres. Ni olympe de Gouges, ni Théroigne de Méricourt ne sont représentées...
Henry Scheffer esquisse de "l'Arrestation de Charlotte Corday" 1830
Une exception pour Charlotte Corday qui ne trouvera cependant aucun peintre capable de lui donner la stature de courage et d'effroi que nous trouvons chez David.
Dans l'esquisse d'Henry Scheffer, elle se tient droite parmi les hommes furieux qui s'excitent contre elle. Celle que Lamartine qualifia d'"ange de l'assassinat" ne cesse de brouiller le regard de ceux qui la jugent.
Pierre-Jérôme lordon "La communion d'Atala" 1808.
La dernière salle, la plus riche nous présente quelques héroïnes imaginées par les écrivains. Il a bien fallu faire un choix tant elles sont nombreuses. Chateaubriand bien sûr avec Atala.
Le peintre Pierre-Jérôme Lordon nous montre le moment où avant de mourir Atala, jeune indienne convertie au christianisme qui a préféré s'empoisonner plutôt que de succomber à sa passion pour Chactas, reçoit la communion. Le tableau est romantique par sa lumière lunaire et par l'intensité de la scène. Une fois encore l'héroïne romantique ne peut vivre librement son amour, ici contrarié par la religion.
Eugénie Henry. Quasimodo sauvant Esmeralda des mains du bourreau. 1832.
Esmeralda a sa place dans cette galerie. Femme libre qui refuse d'aimer sans amour, elle est typiquement tout ce que depuis des siècles les hommes reprochent aux femmes : elle les attire par sa sensualité, les fascine par ses pouvoirs. Elle est accusée de sorcellerie bien sûr. Mais cette sorcière au bûcher, nouvelle Jeanne d'Arc, guerrière non pas de Dieu mais de l'amour, est une des plus belles figures de femme que la littérature ait donnée.
Lélia (Delacroix)
Georges Sand si présente dans ce musée a inspiré Delacroix dans cette scène où le moine Magnus découvre Lélia devant le corps du jeune Sténio qui par amour pour elle qui le refusait s'est suicidé.
Parmi les grandes figures romantiques une place importante est donnée aux héroïnes shakespeariennes. C'est en effet en pleine période romantique qu'est redécouvert et aimé le dramaturge élisabéthain.
"Desdémone maudite par son père" (Delacroix 1852)
Les scènes les plus tragiques sont choisies par les peintres comme celle où Desdémone est maudite par son père.
C'est une des belles oeuvres de l'exposition par sa composition et son intensité. Le père debout, puissant, rejette sa fille. Sa posture est l'exact contraire de celle du père prodigue de Rembrandt accueillant son enfant. Desdémone, vêtue de noir, éplorée, à genoux tend la main vers le coeur de son père.
"Lady Macbeth" (Charles Muller)
Le peintre prête à Lady Macbeth les traits de Rachel, la tragédienne la plus célèbre de l'époque romantique. Elle est représentée au moment où elle sombre dans la folie et se tord les mains qu'elle ne parvient pas à laver du sang du roi assassiné.
"Rachel dans le rôle de Phèdre" (Frédérique O'Connell. 1850)
"Roméo et Juliette au tombeau des Capulet." (Delacroix 1850)
Petite toile originale de Delacroix qui montre Roméo serrant sans pouvoir le retenir le corps de Juliette qu'il croit morte et qui est à moitié vêtue de son linceul. Roméo habillé de noir regarde dans le vide, avant de se donner la mort, et Juliette dont la tête est tournée vers le tombeau semble, de la jambe gauche esquisser un pas. Ce tableau noir et blanc oppose la vie et la mort et le peintre donne plus de vie à celle qui n'a que l'apparence de la mort qu'à celui qui n'a plus que l'apparence de la vie.
Ophélia (Leopold Burthe 1852)
Ophélie, héroïne inventée par Shakespeare a inspiré poètes et peintres du romantisme. Dans cette représentation, celle qui est devenue folle se couche dans un ruisseau, la main saisissant une branche légère qui représente la vie. Son visage est paisible. Sujet romantique s'il en est que celui de la mort et de la beauté. Ici la beauté semble l'emporter l'espace d'un instant.
En sortant dans le jardin, nous restons de plain pied dans le romantisme, dans le jardin de la maison où Ary Scheffer reçut nombre d'artistes parmi les plus grands, Chopin, Delacroix, Rossini, Tourgueniev...
Dans la rue Chaptal, nous rencontrerons les ombres d'autres artistes qui après le romantisme ont aimé ce quartier de la Nouvelle Athènes : Xenakis, Frehel, Gainsbourg...
On ne perd jamais son temps à arpenter les rues de ce quartier romantique. Ici ou là le charme intact des lieux contredit un instant la fameuse phrase de Baudelaire :
"La forme d'une ville change plus vite hélas que le cœur des mortels".
La mairie du village de Montmartre située sur la place des Abbesses a été construite en 1836-37, en un temps où Montmartre n'imaginait pas qu'un jour il serait annexé à la capitale.
Elle donnait sur la rue de la Cure, ancien nom de la rue des Abbesses et sur la rue de la mairie, devenue rue de la Vieuville.
L'impasse qui s'ouvre dans le coude de cette rue rappelle par son nom la présence de la mairie disparue : "Cité de la Mairie".
Son architecte, Paul-Emile Lequeux est en vogue dans la première moitié du XIXème siècle. Classique et sobre, il ne dérange personne par d'éventuelles audaces!
La liste de ses réalisations est éloquente : des mairies, des églises et un asile d'aliénés. Parmi les mairies, deux au moins ont été détruites, celle des Abbesses et celle des Batignolles. Parmi les églises, la plus connue des Montmartrois est Notre-Dame de Clignancourt, maigre et sans grâce (ce qui est le comble pour une église) face à la nouvelle mairie luxueuse et ostentatoire construite à partir de 1888 par Marcelin Varcollier.
La mairie eut pour premier maire Véron qui a aujourd'hui sa rue, parallèle à celle des Abbesses.
Seveste, du Théâtre de Montmartre aurait donné, le jour de l'inauguration une représentation gratuite si l'on en croit André Roussard et sa bible montmartroise. Le hic c'est que l'année de l'inauguration, 1837, Seveste était mort depuis 12 ans! Donc oublions!
Le bâtiment comportait un rez de chaussée avec porte centrale et trois fenêtres de chaque côté, un premier étage et un attique de 7 fenêtres surmonté d'un lanternon. Il s'étendait sur 32 mètres rue de la Cure (Abbesses) et 35 sur la rue de la Mairie (Vieuville).
La seule salle décorée de peintures était celle des mariages qui comme l'on sait est toujours la plus ornée et la plus somptueuse dans les mairies.
La vieille mairie avant de disparaître a connu quelques heures de gloire.
Inaugurée par le préfet de la Seine le comte de Rambuteau, elle a vu passer quelques personnages illustres parmi lesquels Georges Clémenceau n'est pas le moindre.
Il est nommé maire du XVIIIème par Etienne Arago lui-même nommé maire de Paris en 1870 par Gambetta.
Mairie de Montmartre mars 1871
C'est à la mairie qu'il rencontre Louise Michel et retrouve Blanqui. Homme de justice il tente en vain de s'opposer à la foule qui livre les généraux Thomas et Lecomte au peloton, d'exécution, rue des rosiers (Chevalier de la Barre aujourd'hui) comme il protège les gendarmes poursuivis par les fédérés et cachés dans les caves de la mairie.
La vieille mairie peinte par Maclet
Le 23 mars il est expulsé de la mairie par le Comité de vigilance qui n'a pas apprécié ses tentatives de conciliation. Ici s'arrête son court passage place des Abbesses. Il continuera de travailler pour les habitants de Montmartre en dirigeant non loin de la place son dispensaire de la rue des Trois Frères.
23 rue des 3 frères, le dispensaire de Clémenceau
Homme de dialogues et de paix, il aura tenté en vain de concilier les inconciliables. La Semaine Sanglante lui prouvera qu'il avait sous estimé l'intransigeance et la cruauté du camp adverse.
Exécution sommaire des Communards
Homme intègre et juste, il est contre la colonisation comme il sera un peu plus tard dreyfusard.
Il est à notre époque où les politiques jouent avec le feu identitaire, un exemple de rigueur et d'honnêteté. Farouche défenseur de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Laïc sans concession et sans "oui mais", adversaire de la peine de mort... un grand homme assurément qui a préféré pour sa dernière demeure un humble cimetière de sa Vendée natale à la gloire glacée du Panthéon.
La mairie a connu un autre personnage célèbre qui est présenté sur les plaques de rue comme maire du XVIIIème à partir du 19 mars 1871 (lendemain du départ de Clémenceau) jusqu'au 20 mai.
C'est une erreur historique puisque la Commune ne voulut pas élire de maire. Jean Baptiste Clément, ardent communard, occupa à la mairie le poste de délégué à la commission aux subsistances puis aux ateliers de fabrication des munitions mais ne fut jamais maire quoi qu'en dise la plaque qui n'est pas à une erreur près!
La 2ème erreur est dans le trait d'union entre Jean et Baptiste. En effet le père du poète, s'appelant Jean-Baptiste lui aussi mais avec trait d'union, déclara son fils sans ce trait d'union, afin qu'il n'y eût pas d'erreur administrative.
Jean Baptiste Clément est l'immortel auteur du Temps des cerises dont il remania le texte écrit avant la Commune afin de lui donner le sens qu'il a aujourd'hui pour nous, un hymne au courage et au sacrifice des insurgés.
Prise de la dernière barricade, rue de la fontaine au roi.
Il est dédié à Louise, ambulancière héroïque rencontrée sur la dernière barricade, rue de la Fontaine au roi.
Un autre homme célèbre serait, selon certaines hypothèses hasardeuses, passé par la mairie. Il s'agit de Paul Verlaine pour son mariage avec Mathilde de Mauté. Les de Mauté habitaient dans le 18ème, rue Nicolet et abritaient dans leur hôtel le jeune couple. le mariage eut bien lieu en août 1871 en l'église Notre-Dame de Clignancourt mais il n'y a aucune trace de son passage dans la vieille mairie. En revanche la mairie de Clichy a enregistré ce mariage le 24 juin 1871.
La mairie a mal vieilli. Non seulement elle est trop petite pour un arrondissement dont la population ne cesse de croître mais encore elle subit comme beaucoup d'immeubles montmartrois, des dégâts provoqués par la proximité des carrières. Elle se lézarde, menace de s'écrouler malgré de lourds étais. Elle est finalement détruite en 1890 et remplacée par la nouvelle mairie rue Ordener.
Malgré la rapacité des promoteurs elle ne cède pas la place à de nouveaux immeubles de rapport. Le terrain qu'elle laisse libre deviendra un jardin aménagé en 1936 et restructuré en 1994, le square Jehan Rictus dans lequel a été édifié en 2000 le fameux mur des "je t'aime' qui écrit ces mots en 311 langues ou dialectes. Les couples du monde entier se font photographier devant les carreaux émaillés
En hommage à Clémenceau qui avait de l'humour et un sens aigu de la répartie, quelques citations qui montrent à quel point il avait l'esprit montmartrois....
"La guerre! C'est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires."
"La vie m'a appris qu'il y a deux choses dont on peut très bien se passer : la présidence de la République et la prostate."
Clémenceau par Manet
"La France est un pays extrêmement fertile, on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts".
"Un escalier de ministère est un endroit où des gens qui arrivent en retard croisent des gens qui partent en avance."
"Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, surtout quand elles sont veuves."
Clémenceau maire de Montmartre (Carjat)
"L'anglais n'est jamais que du français mal prononcé".
"Pour mes obsèques je ne veux que le strict nécessaire, c'est à dire moi."
Sur Lyautey : "Voilà un militaire qui a des couilles au cul. L'ennui c'est que ce ne sont pas toujours les siennes."
"Je connais un tas de types à qui je ne pardonnerai jamais les injures que je leur ai faites."
Montmartre conserve de la période gallo-romaine quelques vestiges comme des colonnes de temples (temple de Mars, temple de mercure) réemployées dans l'église Saint-Pierre sous le buffet d'orgue et dans le choeur.... alors pourquoi pas des arènes antiques?
Les Montmartrois aimeraient sans doute que ce fût une vérité historique mais évidemment il n'en est rien et nos arènes ne sont antiques que de 80 ans !
Le panorama du Sacré-Coeur (rue Saint-Eleuthère) à l'emplacement des arènes.
Il y eut à leur emplacement, pendant la construction du Sacré-Cœur, un des quatre "panoramas" montmartrois. Il y avait sur la Butte "le panorama de la bataille de Patay" rue Becquerel, "le panorama des Croisés d'Orient" rue Lamarck (24), celui de "Jerusalem", puis de "Rome" toujours rue Lamarck (18), enfin celui qui nous intéresse aujourd'hui "le panorama de la Terre Sainte", appelé également "panorama du Sacré-Cœur" dont l'entrée se trouvait rue Saint-Eleuthère.
Un panorama était une attraction populaire qui permettait au visiteur de découvrir sur 360° sur les murs d'une rotonde un paysage ou un événement historique peint en trompe l'oeil. Il était très en vogue à la fin du XIXème siècle et on en comptait une vingtaine à Paris!
Le panorama fut détruit pour deux raisons.
Construction du réservoir (avant la basilique) en 1887
La première, commerciale, due à la déréliction croissante du public, la deuxième au mouvement inquiétant du terrain. Les carrières n'étaient pas en cause mais la pression énorme de la construction au-dessus de la rue Saint-Eleuthère, le réservoir monumental de la rue Azaïs achevé en 1889.
Il fallut adosser au terrain un épais remblai consolidé par un mur. Cette consolidation forme aujurdhui le côté nord des arènes, en contrebas de la rue Saint-Eleuthère.
Le terrain sécurisé entre la rue Saint-Eleuthère et la rue Gabrielle, à l'abri des spéculations, fut confié en 1941 à l'oeuvre des P'tits Poulbots qui cherchait un endroit où se réunir et répéter.
Lucien Pinoteau nommé président à vie de la République de Montmartre par Poulbot, avait fondé en 1933 cette association.
Il était aussi passionné de cinéma et les chiens ne faisant pas de chats (ou le contraire), son fils Claude choisit d'être cinéaste ("Le Silencieux" "La Gifle", "La Boum") sans oublier de s'occuper des P'tits poulbots après la mort de son père.
Lucien fait construire les gradins en maçonnerie qui bien que ne formant qu'un demi-cercle sont vite appelés "arènes" alors qu'elle ressemblent plus à un théâtre qu'à ces lieux de passion sanglante et de tortures que sont les arènes antiques et les arènes tauromachiques.
Le jardinier, breton d'origine, fait venir d'Illifaut dans les Côtes d'Armor des pommiers qu'il plante autour du théâtre. 27 ans plus tard, le barde breton Izel Breizh montmartrois lui aussi mais natif d'Illifaut obtient le jumelage de Montmartre avec sa commune natale. En 1969, cette commune fait cadeau à Montmartre d'un pressoir à pommes. Ainsi pendant quelques années y eut-il récoltes de pommes et production de cidre sur une Butte pourtant amoureuse de ses vignes et de son grand cru!
"Chaque année nous nous retrouvions à Montmartre pour commémorer le jumelage et presser le cidre. Nos sorties étaient accompagnées des poulbots"(souvenirs de la fille du barde).
La présence bretonne prit fin en 1975, année où les arènes furent restituées à la Ville de Paris. Il fallut neuf ans pour réaménager ce petit espace, arracher les pommiers remplacés par des oliviers, des arbustes, quelques pieds de vigne et faire disparaître le vieux pressoir.
Les arènes deviennent alors le lieu principal du Festival de Montmartre dirigé par Guy Shelley, auteur et metteur en scène.
Les années COVID ont malmené cette manifestation ouverte sur la diversité et la créativité. Mais les arènes sont toujours là, prêtes à accueillir les festivals à venir.
... Et les cinéastes qui comme Rivette choisit d'intégrer ce lieu inattendu de Montmartre dans son film "Paris nous appartient".
Pour sortir de la grisaille des derniers mois, de l'ambiance anxyogène de masques et de gel hydroalcoolique supplantée par les horreurs effroyables de la guerre poutinienne, il est utile, le temps d'une pause de se rendre au musée de Montmartre pour rencontrer Charles Camoin, un "Fauve en liberté".
Exposition "Un fauve en liberté". Musée de Montmartre.
"En tant que coloriste, j'ai toujours été et suis encore un fauve en liberté".
Ce peintre flamboyant (1879-1965) vient du sud, Cézanne le qualifie de "vaillant marseillais" mais C'est à Paris qu'il vient vivre en 1897 pour s'inscrire aux Beaux Arts dans l'atelier de Gustave Moreau.
Il ne bénéficie que pendant quelques mois des conseils du génial peintre symboliste qui a la mauvaise idée de mourir.
Dessin de Camoin corrigé par Gustave Moreau
" Je regrette de l'avoir si peu connu. Il possédait à fond les maîtres du Louvre. Ce que je sais de lui c'est surtout par Matisse et Marquet que je l'ai appris."
L'atelier de Cormon (peintre académique s'il en est,) qui lui est proposé alors, ne lui convient pas du tout et il préfère quitter l'école des Beaux Arts. Il n'y a pas perdu son temps car il a fait la connaissance des deux autres peintres qui deviennent ses amis et ses coéquipiers dans l'aventure du fauvisme : Matisse et Marquet.
Péniche sur la Seine (1902)
C'est avec eux qu'il part à l'aventure dans Paris et peint des toiles où déjà s'affirment son goût de la couleur et de la composition.
La Seine, le Louvre, le pont des Arts vus du Pont Neuf (1904)
La promenade au Parc (1902)
Le goût pour l'art des estampes japonaises se manifeste chez lui, comme chez ses amis, auxquels vient s'ajouter Derain.
Il représente Amélie Matisse dans un kimono dessiné par son mari....
Madame Matisse faisant de la tapisserie (Camoin. 1905)
Madame Matisse en kimono (Derain
Quand il s'intéresse au portrait, Camoin est influencé par Cézanne qui aime le conseiller : "Je vous parle comme un père".
Portrait d'Albert Marquet (1904)
Si cette influence est sensible dans la composition, elle l'est moins dans la recherche de la "vérité" du personnage.
Camoin exprime une vie intérieure plus rare chez Cézanne accaparé par le cadrage et la composition.
Lola Camoin (1920
Une des premières toiles de l'expo est un hommage du peintre à sa mère, elle-même peintre et à l'origine de la passion de son fils.
La mère de l'artiste sur le divan (1897)
La sensualité est exprimée par la pause, le talent par la palette qui est tenue comme un éventail. Remarquable toile, comme un manifeste du fauvisme et une affirmation de la place égale de la femme dans la création.
Port de Marseille. Notre-Dame-de-la-Garde à travers les mâts. (1905)
Camoin est du sud, il ne le découvre donc pas (contrairement à Matisse peintre du nord) et c'est naturellement qu'il y séjourne, comme Marquet, à Saint-Tropez tandis que Derain et Matisse choisissent Collioure.
Le port de Toulon à la barrière (1904)
Ses toiles comme celles de des amis ont en commun l'importance de la couleur, le non respect du réalisme, le désir, malgré le long travail, de donner l'impression d'une grande spontanéité, voire d'une improvisation. Bref toutes les caractéristiques du fauvisme.
Maisons à Montmartre (1908)
Mais c'est à Montmartre, sur la Butte des peintres qu'il s'installe définitivement dès 1907.
Il aime alors fréquenter la Bohême qui va de Derain à Van Dongen, de Picasso à Dufy. Période créatrice et difficile car comme la plupart de ses amis, il vit dans la pauvreté.
Notre-Dame et pont de l'Archevêché (1908)
L'aspect douloureux de cette période est concrétisé dans ses toiles par le cerne noir qui entoure les sujets et qui le fait tendre vers l'expressionnisme.
Il change de nombreuses fois d'adresse, toujours à la recherche d'un modeste atelier, 27 boulevard de Clichy (1907), 12 rue Cortot (1908), 46 rue Lepic (1910-1925), 2bis avenue Junot (son dernier atelier où il meurt en 1965).
Il rencontre en 1909 la peintre Emilie Charmy avec qui il a une forte relation qui durera deux années. Cette peintre originale et puissante aurait pu faire partie de l'exposition consacrée aux "pionnières" du Musée du Luxembourg.
Camoin assis (Emilie Charmy)
Espérons qu'elle fera bientôt l'objet d'une rétrospective qui permettra de mesurer sa force et son originalité.
Femme allongée (Emile Charmy)
Après la fin de sa liaison, Camoin part pour Tanger où il rejoint Matisse. l'intermède sera de courte durée et quand il revient à Paris, rue Lepic, il est en proie à une dépression (qui durera jusqu'en 1914) pendant laquelle, proche du suicide, il s'acharne contre ses toiles qu'il taillade et déchire quand il ne les brûle pas dans son poêle.
Toile restaurée. Le Moulin Rouge.
Nous perdons alors plus de 80 oeuvres dont beaucoup avaient été peintes à Montmartre.
Des morceaux de toile sont récupérées dans les poubelles, revendues aux Puces, restaurées et pour certaines vendues à Drouot par Carco.
Autoportrait. Toile découpée et restaurée
L'Indochinoise (1905). Toile découpée et restaurée
Camoin intente un procès à l'issue duquel le tribunal lui donne raison par un jugement qui sera à l'origine d'une nouvelle législation sur la propriété intellectuelle qui protège encore aujourd'hui les créateurs.
Mobilisé en août 1914, il est affecté à la section "camouflage" qui consiste avec d'autres artistes de peindre des toiles qui dissimuleront des armes ou des points stratégiques. Il garde sur lui un carnet sur lequel il saisit des visages de soldats. Jamais il ne représente l'horreur des tranchées qui resteront un cauchemar dont il parlera peu.
Dès les premières années de son travail, avant les années de guerre, Camoin s'est intéressé au nu féminin, exercice obligé de tout peintre qui veut se faire connaitre.
Nu à la chemise mauve (1908)
Loin de l'académisme qui perdure et des audaces de la jeune génération, il donne à voir une sensualité sans apprêts mais vivace, une femme qui n'est pas dupe et joue du désir masculin.
"Je suis allé voir deux fois le père Cézanne, je lui ai montré mes études, il a beaucoup aimé le portrait d'une putain, me disant que c'était là ma voie."
La saltimbanque au repos (1905)
La célèbre "Saltimbanque au repos" a son petit succès de scandala au salon des Inépendants, succès renforcé par l'agression dont elle est victime,. Elle reçoit en effet quelques coups de couteau rageurs.
Dès 1920, Camoin se partage entre Montmartre et Saint-Tropez. Il commence à être reconnu et apprécié pour ses couleurs comme pour sa tentative de traduire des sensations. Devant un paysage, tous les sens sont en éveil et la toile idéale traduirait à la fois la lumière, le parfum, la chaleur. Et il est vrai que les toiles des fauves nous happent dans leur ambiance et nous intègrent dans leurs couleurs.
Le square Saint-Pierre
Printemps (1921)
1920 c'est aussi l'année où il épouse Charlotte Prost (Lola) avec qui il aura une fille, Anne-Marie.
Lola sur la terrasse (1920)
En 1925 il déménage pour le 2bis de l'avenue Junot, dans un Montmartre qu'il apprécie, comme ses habitants pour qui Paris est un autre univers :
"C'est maintenant que j'apprécie la Butte. On est au-dessus de la mêlée, loin du bruit et de la rumeur de la ville."
Tartane arrivant dans le port de Saint-Tropez
Camoin profitera de la reconnaissance et de la vogue des Fauves. Il sera exposé à Paris comme à New-York.
Il meurt à Montmartre à 86 ans dans son atelier proche du Moulin qu'il a souvent peint de ses fenêtres.
Il est enterré à Marseille, dans la ville lumineuse de sa jeunesse.
Le garage à bateaux du peintre Person
Mais pour nous Montmartrois, il est, comme les peintres et les poètes qui ont vécu sur la Butte, l'un des citoyens de notre village qui aime les chats (noirs ou non) et leurs cousins sauvages, les fauves en liberté!
La rue d'Orchampt
L'exposition "Camoin, un fauve en liberté" se tient au musée de Montmartre, 12 rue Cortot, jusqu'au 11 septembre 2022.
En annexe, pour les promeneurs de Montmartre, les adresses de Charles Camoin dans notre quartier :
1907
27 boulevard de Clichy. Le vieil immeuble a disparu rempacé parc cette façade plate et sans style.
1907
6 rue Mansart, pour quelques mois
1908
Le fameux 12 rue Cortot, aujourd'hui musée de Montmartre, où vécurent tant de grands peintres et où on peut visiter l'atelier de Valadon et son petit appartement à la fenêtre barrelée afin d'empêcher Utrillo de sauter dans la rue et d'aller au bistro.
1910-1925
46 rue Lepic, l'immeuble n'est pas éloigné du 54 où vécut Théo Van Gogh et où il hébergea Vincent.
1925-1965
2bis avenue Junot. Quand y aura t-il une plaque? L'atelier de Gen Paul, peintre mineur et antisémite y a droit!
1er mars. Tristes jours où la guerre se déchaîne en Europe. Poutine est un criminel que nous avons laissé prospérer de massacre en massacre (Alep, Grosny, Karabagh...) Les Ukrainiens paient le prix de notre lâcheté.
En lettres noires, pauvre protestation devant le Sacré-Coeur : Nous devons tous ensemble lutter contre l'agression de Poutine".
2 mars. Conversation avec un smartphone. Rue Durantin.
3 mars. Petite boutique pour petits rêveurs. (rue Burq)
4 mars. Ils s'aiment malgré les bombes.
5 mars. L'artiste aux impressions d'encre. Rue du Calvaire.
6 mars. Invitation à la danse, square Louise Michel.
7 mars. Quatre pigeons.
8 mars. Les Galeries Dufayel vues de ma rue et le très beau fronton de Dalou, "le progrès entraînant le commerce et l'industrie".
9 mars. Nous gardons toujours notre âme d'enfant.
10 mars. Les pavés de la Butte sont durs aux éboueurs!
10 mars. Le gazon (même roussi) repousse!
11 mars. Le pied de l'arbre et le pied de l'homme.
12 mars. Petit chien grand amour.
13 mars. Chapi chapo.
14 mars. La rue Saint-Rustique, âme de Montmartre.
15 mars. Coeurs à vendre avant qu'ils ne s'envolent!
16 mars. Il faut partager son sandwich. Square Nadar.
17 mars. Trois semaines de bombardement sur l'Ukraine. Le ciel saigne.
18 mars. Petit chien dans sac à dos! Square Nadar.
19 mars. Printemps au Château des Brouillards.
20 mars; "My cat needs cat food"! Le musicien oublie de préciser que son chat aime Bach!
21 mars. Aubade pour Dalida. (Place Dalida).
22 mars. printemps en folie devant la basilique.
23 mars. La Butte versant soleil.
24 mars. La Butte est faite pour les amoureux!
25 mars. Un air de campagne dans la maison où vécurent Renoir, Valadon, Utrillo et quelques autres. Rue Cortot.
26 mars. Prise de tête amoureuse.
27 mars. Bon appétit mesdames!
28 mars. Rencontre.
29 mars. Magnolias.
30 mars. Double sourire.
31 mars. Dernier jour froid sur la Butte. Depuis le premier jour du mois la guerre n'a pas cessé. Il y a dans le printemps quelque chose d'un hiver qui a pour nom Marioupol.
La plus ancienne rue de Montmartre est aussi la plus haut perchée. Elle est, modeste et villageoise, au sommet de la Butte avec ses 110 mètres de long et ses 2,6 mètres de large.
Par chance elle ne fut pas détruite comme tant de rues du vieux village, écrasées par de lourds immeubles. Il s'en fallut de peu pour qu'elle ne soit rasée. Les plans du baron Haussmann prévoyaient déjà d'élargir la rue Lepic qui aurait rejoint par la rue Norvins la place du Tertre en détruisant les maisons anciennes. La rue Saint Rustique faisait partie des plans et transformée en artère de 12 mètres de large aurait relié les rues du Mont-Cenis et des Saules. Comment réussit-elle, vers 1920 à se faire oublier quand les promoteurs s'abattirent sur la rue du Mont Cenis et réduisirent en miettes les maisons de Mimi Pinson et de Berlioz?
Au Moyen-Âge, simple chemin de terre entre jardins et vergers, elle ne se couvre de maisons qu'au XVIème siècle. Elle s'appelait alors chemin Notre-Dame, puis rue Notre-Dame avant d'être baptisée Saint-Rustique en 1867.
Saint Rustique doit plaire aux adversaires du genre car des sites qui se prétendent sérieux, comme de nombreuses cartes postales font de lui une sainte. Rue Sainte Rustique!
Un exemple parmi d'autres de "Sainte-Rustique".
Saint Rustique est pourtant un homme et sa légende est connue.
Basilique de St-Denis. Au centre St Denis, à gauche et à droite St Rustique et St Eleuthère.
Il était avec Eleuthère un compagnon de Saint-Denis avec qui il subit le martyre, c'est à dire qu'il fut décapité sur la Butte. La chapelle du martyrium rue Yvonne le Tac perpétue le souvenir de ce supplice.
Panneau sculpté (XVIème) représentant le martyre dans un Montmartre imaginaire. Le panneau jadis prêté au musée de
Si Eleuthère et Rustique ont leur rue à Montmartre, St Denis n'en a plus depuis que celle qui portait son nom a été rebaptisée rue du Mont Cenis en 1863.
La rue commence 5 rue du Mont Cenis avec un café-restaurant très fréquenté par les touristes mais assez décrié en réalité pour la qualité de sa cuisine et l'amabilité de l'accueil, le Ceni's (on se met à la mode comme on peut!)
Les maisons dont bon nombre datent du XVIème siècle n'ont rien de remarquable sinon qu'elles participent au charme authentique de la rue. Les rez de chaussée sont souvent humides et peu agréables. Au 2 ont vécu jusque dans les années 2000 deux vrais Montmartrois, gouailleurs, misérables, généreux : Christiane et Pépère. Leur rez de chaussée sans électricité et sans lumière sert aujourd'hui d'annexe (je crois) au Ceni's. Je suis peut-être un des derniers qui pense à eux chaque fois que je passe dans cette rue dont ils gardaient quelque chose de l'âme et la mémoire.
Parfois les numéros impairs de la rue sont l'arrière d'établissements donnant sur la place du Tertre ou sur la rue Norvins. C'est le cas de la façade rouge de La Mère Catherine un des plus célèbres cabarets de Montmartre qui vit sur sa légende avec assez de profit pour avoir dévoré pour s'agrandir la vieille brocante-librairie du Singe qui lit, aujourd'hui disparue.
Chez ma cousine.
Un autre cabaret ouvert en 1928 a lui aussi son arrière sur la rue Saint-Rustique :"chez ma cousine".
Au 7 habitait Georges Roudière, plombier de 28 ans qui après avoir abondamment arrosé le réveillon, alla, sans doute pour éviter une diète trop brutale, dans un café de la rue Lepic. Il se prit de querelle avec un consommateur et "s'affaissa soudain en gémissant. Son adversaire l'avait frappé d'un coup de couteau à l'aine. Il a été transporté à l'hôpital Bichat. L'agresseur a pris la fuite."(journal Le Temps, 26/12/1925)
Toujours dans le domaine des faits divers voici le 8 qui se dissimule derrière ses hauts murs. C'est là qu'habitait en 1869 le maréchal ferrant Louis H. Il rendit visite à un voisin qui lui montra fièrement sa collection de rasoirs. Le maréchal en saisit un et se tourna contre la muraille. Il s'enfonça le rasoir dans la gorge avec une telle force que la lame ne fut arrêtée que par les vertèbres cervicales (...) Le blessé qui perdait tout son sang , ne tarda pas à succomber. La cause de ce suicide accompli de façon si étrange, est restée ignorée. (Le Temps 01/07/1869)
Pas grand chose à dire des vieilles maisons qui se succèdent jusqu'à la fin de la rue. En revanche ces derniers numéros font partie du Montmartre mythique. Avant de les rejoindre, mentionnons le 18 où vécut Charles Aznavour dans les années 50.
Il habitait un petit deux pièces sur cour et si la vie était dure pour lui, elle lui a laissé les souvenirs éblouis d'une jeunesse artiste et fauchée dans un Montmartre accueillant où la vie de Bohême était difficile mais joyeuse....
La guinguette (Van Gogh) Les jardins existent toujours. Le restaurant s'appelait alors "les Billards en bois".
Les deux établissements furent fréquentés et peints par quelques uns des plus grands peintres qui vécurent à Montmartre.
Utrillo.
Nous quittons cette rue qui garde malgré la fréquentation touristique un charme et une simplicité venus du vieux village de Montmartre.
Utrillo et quelques autres l'ont aimée et l'ont peinte....
Il existe de nombreuses représentations de la rue par Utrillo. Elles n'ont pas toutes la même valeur et parfois trahissent une répétition, une facilité dues à l'urgence de gagner un peu d'argent. Mais quand elles échappent à cette nécessité, elles prennent une dimension onirique, la rue s'élargit, change de couleurs...
Quelques passants sont happés par elle et disparaissent. L'angle de vue est presque toujours le même, à partir de la rue des Saules vers la basilique dont le dôme se tasse ou s'affine selon l'humeur du jour...
De nombreux peintres ont essayé après Utrillo de représenter cette rue si pittoresque, avec plus ou moins de bonheur....
César Bron (1930)
Jean-Pierre Sahuc
André Renoux, le seul à ma connaissance qui ait choisi une autre orientation, depuis la rue du Mont-Cenis.
Monique Langlois
Elysée Maclet Utrillo pas loin!)
De grands photographe l'ont eue dans leur collimateur. Parmi eux Atget qui l'a saisie vers l'ouest, déserte comme d'habitude sur ses clichés...
Je vous conseille de parcourir cette rue le matin quand elle est encore elle-même, simple et calme, surgie du passé presque intacte. Vous y serez un passant d'Utrillo....
Ou bien vous retrouverez quelques poulbots comme cet écolier qui n'est autre qu'un ami, un vrai Montmartrois.... Pierre C. qui l'empruntait chaque jour pour aller à l'école.
Voilà un personnage haut en couleurs tels que Montmartre les aime!
Son nom lui seul est déjà un poème, Gazi le Tatar!
Le palais des khans à Bakhtchissaraï
Un poème et une légende bien entretenue par son porteur.
La vérité, autant qu'on puisse s'y fier voudrait qu'il fût né en Crimée, en 1900. C'est la date bien ronde qu'il dit être celle de sa naissance. Ceux qui l'ont connu alors qu'il se disait quarantenaire l'estimaient plus vieux d'une dizaine d'années!
Il prétend avoir vu le jour dans le château de Hansaray. Ce qui est flatteur mais improbable puisque ce château était la résidence du gouverneur russe de Crimée (déjà!) Il s'appelle alors Igna Ghirei.
Pourquoi "le Tatar"? C'est que son père affirme descendre des princes tatars de Crimée, eux-mêmes descendant de Gengis Khan. Cette qualification faite pour poser son personnage ne vient orner son nom que lorsqu'il arrive sur la Butte vers 1934.
Auparavant notre homme se contente de Gazi (le victorieux) ajouté à son véritable prénom.
Académie des Beaux Arts, Naples.
Avec la Révolution de 1917 les Bolcheviks envahissent la Crimée et sèment la terreur provoquant la fuite de ceux qui les craignent. La famille de notre Igna Ghirei se réfugie en Italie où le jeune homme commence des études aux Beaux Arts de Naples.
Naples, encre de Chine et aquarelle (Gazi)
Pendant cet exil son père aurait été assassiné par les Bolcheviks, ce qui ajoute à la légende familiale. En réalité il semble bien qu'il soit mort de façon très confortable dans son lit.
"Aux vignobles de France" Bd du Montparnasse, rue Campagne Première (1924. Utrillo)
En 1920 Igna Ghirei choisit de vivre à Paris, alors capitale culturelle de l'Europe, et c'est à Montparnasse qu'il découvre l'intensité artistique de la capitale.
Montparnasse a, dans ces années, détrôné Montmartre, mais c'est à Montmartre que notre homme va trouver sa voie, devenir Gazi et se tatariser. Gazi le tatar est donc né à Montmartre!
La maison de Mimi Pinson (Gazi)
Il est séduit par notre Butte à la fois simple et altière et il comprend à quel point sur cette "montagne" la réalité ne prend son envol que lorsqu'elle est sublimée par la légende.
Suzanne Valadon et Utrillo
On ne sait comment , en 1934, il rencontre Suzanne Valadon dont ll admire la peinture et qu'il encourage à peindre de nouveau.
11 avenue Junot
Il ne manque pas de charme et il sait se faire apprécier par celle qu'il va appeler sa "mère adoptive", plus prosaïquement "mémère". En 1935 il trouve refuge chez elle, là où elle vit depuis sa séparation avec Utter, dans le passage qui relie la rue Lepic à l'avenue Junot (au 11).
Il se lie d'amitié avec Maurice Utrillo, son "frère"qui vit avec sa mère.
Gazi
De ces quelques mois en "famille" Gazi tire profit en accompagnant Utrillo lorsqu'il se déplace pour peindre dans Montmartre, ou en le regardant s'inspirer de cartes postales.
Lorsqu'il peint lui-même, Gazi ne peut cacher l'influence d'Utrillo sur ses représentations d'un Montmartre presque désert, avec parfois quelques passants isolés.
Le maquis (Gazi)
Mais sa palette est souvent plus vive que celle de son "frère" et la comparaison des toiles représentant la même rue ou la même place est révélatrice de deux tempéraments. Un utrillo plus introverti et un Gazi plus chaleureux.
Nous pouvons nous en faire une idée avec les tableaux qui suivent et représentent les mêmes paysages urbains.
Gazi
Utrillo
L'angle de vue est le même dans ces deux tableaux. Le chevalet serait posé sur la place du Tertre, vers l'église St Pierre. Le premier est clair et joyeux quand le second fait peser sur la place, comme un couvercle, un ciel gris et lourd.
Le Lapin agile et la rue St-Vincent (Gazi)
Utrillo
La neige fait du tableau de la rue St Vincent une illustration de conte de fée chez Gazi alors que la solitude et la tristesse dominent chez Utrillo...
Quoi qu'il en soit, il paraît évident que la meilleure période de Gazi correspond à son séjour chez Suzanne Valadon. Quelques unes de ses toiles font de lui un peintre d'importance, injustement oublié aujourd'hui.
Autoportrait de Suzanne Valadon peint l'année de sa mort
L'hébergement de Gazi chez Suzanne Valadon se poursuit après le départ d'Utrillo. Suzanne, inquiète de son propre état physique, de ses dépressions et des alertes cardiaques, pousse son fils à quitter Montmartre pour aller vivre avec Lucie Valore au Vésinet.
Lucie Valore et Utrillo
Ce n'est qu'en 1938, après la mort de sa "mère adoptive" que Gazi quitte l'avenue Junot pour trouver un modeste logement au 5 place du Calvaire où il restera jusqu'à sa mort.
Gazi. 5 place du Calvaire.
La place du Calvaire est proche de l'église Saint-Pierre qui devient le nouveau refuge de Gazi.
Place du Calvaire. L'immeuble blanc où vivait Gazi.
Appartement de Gazi, aujourd'hui voisin de chez Plumeau
Il avait trouvé une mère adoptive, il va trouver une mère spirituelle, la Vierge Marie!
L'église Saint-Pierre (Gazi)
Il devient bedeau de l'église, lui un Tatar dont l'islam est indissociable, et il tombe en amour devant une statue de la Vierge, dans la vieille église.
Il retrouve trace du culte qui était voué avant la Révolution à Notre-Dame de Montmartre et il se démène pour que ce culte soit restauré. Il obtient satisfaction en 1942 et, étant artiste, il mobilise le soutien des peintres de la Butte pour que soit ajouté un second vocable à Notre-Dame de Montmartre : Notre Dame de Beauté, reine de la Paix, patronne des artistes.
Jusqu'à sa mort en 1975, il reste le paroissien le plus assidu et l'adorateur le plus ardent de Notre-Dame de Beauté qui chaque année est honorée par les artistes au cours d'une célébration.
Il meurt le 31 octobre, dans un dénuement que sa tenue misérable ne pouvait dissimuler. Sans argent, il est inhumé à Pantin et il faudra attendre la réaction des peintres de la place du Tertre et de quelques paroissiens pour que lui soit offerte une place dans le caveau de Gustave Dispot curé de St-Pierre entre 1945 et 1964, décédé en 1968 et dont il fut bedeau pendant presque vingt ans.
Il y est transféré, accompagné d'un cortège d'artistes et il passe désormais son éternité de Tatar à quelques mètres de son "frère adoptif" Maurice Utrillo.
Il est incontestablement une des stars de Montmartre, le "monument" le plus photographié avec le Sacré-Cœur et le Moulin rouge, celui que le monde entier connaît sous le nom de Moulin de la Galette.
Beaucoup d'études lui ont été consacrées mais il me semble que la plus précise et la plus claire soit celle que propose "Montmartre en revue" de décembre dernier, signée Jean-Manuel Gabert.
Sur son origine les spécialistes se disputent mais la plus simple des hypothèses et sans doute la plus vraisemblable est celle qui fait de lui un authentique Montmartrois dont l'existence est mentionnée dès le début du XVIIIème siècle (ce qui n'empêche pas les cartes postales de le faire naître en 1295!)
En effet c'est en 1717 que le meunier François Chapon après s'être constitué un beau domaine qui, pour ceux qui connaissent la Butte, couvrirait toute la Cité des Arts, entre les rues Norvins, Girardon et de l'Abreuvoir, exploite le petit moulin qui existait à cet endroit.
Les Montmartrois lui donnent alors pour nom : "Moulin Chapon".
Il reste Chapon jusqu'au milieu du XVIIIème siècle quand il est saisi (1744) peu après la mort du meunier en faillite et qu'il change de propriétaire.
Impossible de connaître la date exacte de son nouveau baptême qui le voit passer de Chapon à Radet.
Années 50
Aucun de ses propriétaires ou de ses meuniers ne porte ce nom qui semble venir de nulle part. Nous avons évoqué dans notre article sur la rue des Moulins (Norvins) plusieurs hypothèses plus ou moins fantaisistes.
Alors que la future rue Lepic est appelée rue de l'Empereur (1852) le moulin aurait pris dans la foulée le nom d'un glorieux général de la Grande Armée, Etienne Radet.
Autre hypothèse, un montmartrois connaisseur des moulins à eaux, appelés moulins à radet aurait pu par comparaison avec un assemblage de planches qui ressemblent à un radeau, l'appeler ainsi.
Enfin, le plus vraisemblable serait que ce nom n'aurait été autre que celui d'un des meuniers qui s'y sont succédé et dont nous n'avons gardé aucune trace.
Le Blute-Fin aujourd'hui, toujours au même emplacement que lors de son baptême!
C'est sous ce nom de Radet qu'il est acquis en 1812 par Nicolas-Charles Debray qui depuis 1809 est déjà propriétaire du majestueux Blute-Fin toujours en place rue Lepic.
Le 1 avenue Junot, avant-dernier emplacement du Radet.
Le meunier avisé décide de "rapprocher "ses deux moulins et en 1834 après avoir démonté le Radet l'installe à l'entrée de sa ferme, à peu près au 1 avenue Junot actuel. Les deux moulins se trouvent inclus dans la même propriété Debray et peuvent comme des sémaphores communiquer entre eux!
L'emplacement du Radet est idéal et il est l'endroit rêvé pour boire le petit vin de la Butte et manger les bons produits de la ferme, sans oublier les galettes bien dorées confectionnées par la meunière avisée. Le Radet est alors appelé avec reconnaissance par les promeneurs du dimanche, "moulin de la galette".
Moulin de la Galette il est, moulin de la Galette il restera.
Dernier déménagement du Radet
Pourtant, il lui reste à franchir quelques mètres encore pour s'arrêter définitivement là où nous le voyons aujourd'hui, à l'angle des rues Lepic et Girardon.
C'est en hommes d'affaires avisés que les Debray engagent un orchestre pour faire guincher les Parisiens qui se dépaysent à Montmartre. Le Blute-Fin est agrémenté d'une terrasse avec vue sur tout Paris et entre lui et son petit frère sont construites des salles de bal.
Renoir. Bal au Moulin de la Galette;
C'est la grand époque du Radet devenu Moulin de la Galette. Peintres, poètes, écrivains l'immortalisent.
Bal au Moulin de la Galette.(Lautrec).
Il ne sait pas qu'il est menacé par Auguste Debray, "le petit père Auguste", qui pour agrandir son domaine veut le faire disparaître au profit de salles plus grandes et d'un restaurant.
En 1925, le moulin est démonté et à sa place une laide construction commerciale et fonctionnelle est érigée. Montmartre gronde, les amoureux de la Butte n'acceptent pas ce sacrilège. Debray pour calmer le vent de révolte décide de remonter son moulin au-dessus de ses nouveaux bâtiments. L'effet est franchement désastreux. Le pauvre moulin n'en croit pas ses ailes. Et pourtant il restera là, moulin juché sur son béton, pendant presque un demi siècle.
En 1977, la restauration du vieux Montmartre est menée tambour battant, le moulin est restauré, le porche d'entrée belle époque est reconstruit après qu'eut été rasée la hideuse construction de Debray.
Et voilà! Notre moulin de la Galette peut attendre, heureux face au vent et au soleil, le Jugement Dernier. Il reste impassible quand il entend certains guides affirmer qu'il n'est pas le vrai moulin de la Galette et que celui qui mérite ce nom est situé à une centaine de mètres, altier et intact sur sa terrasse.
Il est vrai qu'une entrée au pied du moulin en haut de la rue Tholozé, peut tromper. C'est que la famille Debray avait donné ce nom à tout son domaine, une enseigne commerciale rêvée et qui faisait fi de la susceptibilité du plus grand, du mieux conservé des deux derniers moulins de Montmartre qui était fier d'être le Blute fin!
Et pour terminer notre coup de chapeau par dessus les moulins, voici quelques hommages rendus au Moulin de la galette, alias Radet, par les peintres, le principal, le plus amoureux étant bien sûr Utrillo.
Utrillo
Utrillo
Van Gogh
Buffet (à l'époque où le moulin était perché sur la vilaine construction de béton