Une belle rencontre avec une peintre rare, Françoise Pétrovitch, au musée de la Vie Romantique.
Le musée lui a donné carte blanche pour présenter ses œuvres...
Le visiteur a ainsi l'impression d'être accueilli dans l'univers de l'artiste, comme dans sa maison.
La première toile "dans mes mains" représente une adolescente, tenant tendrement un chien. "C'est rose et ce n'est pas mièvre, c'est une adolescente d'aujourdhui, c'est une jeune fille vive et attentionnée."
Nous descendons dans la grande salle en sous-sol sous l'atelier d'Ary Scheffer. Ce qui frappe immédiatement c'est la paix, l'harmonie...
Nous sommes invités à entrer dans les paysages mouillés, entre rêve et réalité. Ils sont des îles étranges, à la fois inquiétantes et en apesanteur.
Les plus beaux panneaux reprennent le thème du corps porté, soutenu par les bras de celui ou celle dont on ne voit pas le visage.
Les yeux sont fermés. Evanouissement ou mort? Corps sauvé ou cadavre déjà? C'est nous qui décidons, qui interprétons ces scènes puissantes.
Le lavis laisse des traces sur les corps, comme des blessures, comme du sang. Mais ces mains qui se referment sur la lourdeur du corps sont le lien puissant qui unit les êtres. Ce lien qui porte secours et qui tente de remettre debout ceux qui sont tombés.
Nous retrouvons ce thème dans la vaste salle qui servait d'atelier à Ary Scheffer. Cette fois les mains sont comme éclairées, vivantes, sur le cœur de celui qui est tenu, comme si la vie se réfugiait là et continuait de battre.
Trois toiles formant triptyque représentent des adolescents. Les jeunes apparaissent souvent dans l'œuvre de Françoise Pétrovitch.
C'est l'âge des possibles, la période où l'on est pris entre le désir de rencontre et celui de solitude et de repli.
Sur la gauche, deux jeune avancent les yeux ouverts contrairement à ceux qui figurent sur la plupart des autres toiles. L'une semble regarder vers le sol, l'autre regarder vers l'avant. Ils sont ensemble et seuls. Ce qu'ils ont en commun c'est la cigarette qui se consume.
Au centre, une des plus belles compositions de l'exposition, les jeunes sont deux encore, yeux clos. La fille semble parler. Le garçon tête baissée, les mains repliées dans les poches de son blouson reste silencieux. Rupture? Explication? Deux mondes séparés.
Sur la droite le garçon est seul. Sa cigarette est éteinte. Il est perdu dans ses pensées. Il est l'écho d'une autre solitude rencontrée dans la salle en sous-sol. Une jeune fille dans un monde qui se liquéfie autour d'elle.
Des toiles de plus petit format couvrent le mur sous les verrières. Les mains de la jeune fille entourent comme un nid l'oiseau fragile . Lèvres et ongles rouges ont les couleurs de la vie autour de l'animal fragile, couvert de bleus.
Les mains encore, toujours présentes, mains ouvertes pour donner ou recevoir...
Mains qui se détachent, mains blessées, mains qui cherchent à se rejoindre encore...
Rare scène de tendresse. Mais les visages qui s'abandonnent expriment une grande tristesse. Une douleur, une douceur. Un deuil peut-être. Mère et fille, amie et amie, bleu et rouge et vert... mains que l'on devine réunies, serrées.
Main qui reçoit un oursin d'étoile bleue. Une blessure? Une promesse?
Un des rares tableaux où les yeux ne sont pas fermés mais à la fois ouverts et aveugles. Les paupières ont-elles été inconscientes, en se levant, du danger d'abolir la frontière entre l'intérieur et le monde. Ne reste que le masque bleu, lèvres closes.
Il faut lever les yeux pour voir cette toile. C'est la seule de toute l'expo qui nous demande de regarder vers le haut. Vers l'espoirI
Il s'agit d'une jeune fille aux ongles jaunes, abritant la flamme de son briquet. Elle a été peinte le jour de l'invasion de l'Ukraine. Le visage frappé par la lumière est celui de la jeunesse, de l'avenir.
Il faut quitter l'atelier pour rejoindre la maison d'Ary Scheffer qui abrite le musée de la Vie Romantique dans ce quartier de la Nouvelle Athènes où vécurent tant d'artistes du XIXème siècle.
Et tout d'abord George Sand qui vivait non loin de là avec Chopin. Hommage lui est rendu avec cette femme moderne qui fait penser à Jeanne Moreau et qui fume comme on revendique sa liberté, comme Sand fumait le cigare et portait le pantalon.
L'expo se termine avec cette rencontre d'une femme peintre et d'une écrivaine, libres toutes deux, engagées dans leur art et dans le partage.
L'affiche laisse espérer de belles découvertes et un voyage dans un mouvement foisonnant et briseur de frontières. Un voyage au féminin car les mâles surréalistes sont si connus et reconnus qu'on imagine mal une exposition ayant pour titre "Le Surréalisme au masculin".
Nous pouvions penser qu'enfin une injustice serait désignée et que nous allions remettre les montres, qu'elles soient molles ou non, à l'heure.
Dorothea Tanning. Un tableau très heureux. 1947
Hélas il faut bien le dire, si le parcours est pédagogique et ne manque pas de panneaux explicatifs un tantinet rébarbatifs, l'éclatement, la dispersion sont au rendez-vous.
La matière était trop riche et la cinquantaine d'artistes retenues trop nombreuses pour que la rencontre avec elles puisse vraiment se faire.
Dora Maar. Les yeux. 1932-1935
Précisons que l'exigüité du musée est peu adaptée aux grandes expositions (bizarrement la plus grande salle, celle du rez-de-chaussée est consacrée à une autre exposition).
Les grandes œuvres féminines, les chefs d'œuvre reconnus sont absents. Question de format sans doute et de budget peut-être.
Rita Kernn-Larsen. 1930-1939
Nous trouverons beaucoup de petits cadres, petites photos, petits dessins.... et peu de grandes toiles. Nous sommes prévenus il est vrai dès le palier. Je cite ce passage affiché dès l'accueil car il marque les limites, modestes, que se sont fixées les organisateurs :
Judith Reigl. "Ils ont soif insatiable de l'infini". 1950
"Conçue comme une hypothèse plutôt que comme une démonstration (là j'ajoute "hélas"), cette exposition propose un inventaire non exhaustif d'une cinquantaine d'artistes ou poètes dont les créations datées des années 30 aux années 2000 excèdent la date de dissolution officielle du groupe surréaliste (1969) (Là je rajoute "hélas"). Cette exposition tente de cerner ce que fut la part féminine du surréalisme et se veut une invitation à poursuivre les recherches sur un sujet infiniment complexe et varié.
Claude Cahun. Autoportrait avec Marcel Moore et un chat.
Tout est dit. Sujet complexe certes mais qui n'est guère clarifié tant sont nombreuses les pistes suggérées et jamais approfondies. Sujet varié certes qui aurait mérité un élagage plus qu'un embroussaillage (néologisme assumé).
Musée de Montmartre. Les jardins Renoir.
J'ai retenu de ma visite quelques œuvres pour vous donner envie peut-être d'aller au musée de Montmartre. De me contredire peut-être. De toutes les façons, on ne perd jamais sont temps quand on se rend dans ce lieu magique, veillé par la grande Suzanne Valadon.
Jacqueline Lamba. "La femme blonde" 1930. Artiste connue mère de la petite Aube qu'elle eut avec Breton, elle est liée à notre quartier puisqu'elle se produisit rue Marguerite de Rochechouart, en naïade, ou plutôt "ondine". Rappel de l'Amour Fou et du "Ici l'on dîne".
"L'art, la poésie, c'est le précipité de la beauté dans l'émotion." (J. Lamba)
Paule Vézelay. Paysage, three horses. 1929. Un peu Dufy, un peu Chagall, mais tout à fait Paule Vézelay!
"Je suis certaine que les formes dans mes œuvres non figuratives, sont inventées et ne trouvent pas leur genèse dans des formes naturelles". (Paule Vézelay)
Jane Graverol. Hautes herbes. 1946.
Référence claire au Douanier Rousseau et au rêve de Yadwiga. Le sommeil est attente de toutes les surprises, de tous les voyages.
Le sacre du printemps (1960)
C'est le tableau qui a été choisi pour l'affiche de l'exposition. C'est un choix judicieux qui promet beaucoup au risque de la déception. Ici le surréalisme prend tout son sens, tremplin vers l'imaginaire, trouble du désir.... Le sein dénudé, le bec agressif, le rouge de la chemise... Chacun pourra divaguer, naviguer selon ses fantasmes! N'oublions pas que le Sacre du Printemps de Stravinsky met en scène le sacrifice d'une jeune fille offerte aux dieux.
Jane Graverol. Ni titre ni date. Ce livre surnage dans l'océan qui cerne un piédestal survivant du désastre qui a anéanti la civilisation.
Le livre seul, menacé, vulnérable est encore vivant.
"Être surréaliste est un état que l'on porte en soi ou non. Sans théorie, je possédais ce qui me fondait à eux." (Jane Graverol)
Valentine Hugo. Le Toucan. 1937.
Valentine Hugo est présente avec ce toucan-serrure et avec un dessin qui illustre le rêve qu'elle fit le 21 décembre 1929.
Elle a épousé l'arrière petit fils de Victor Hugo mais tous ceux qui étudient le surréalisme savent qu'elle a eu une liaison avec Eluard d'après Gala et avec Breton.
"Je peux dire que Paul Eluard et André Breton que j'ai admirés dans leurs œuvres depuis toujours et pour toujours m'ont sauvée du désespoir." (Valentine Hugo)
Ce qui ne l'empêcha pas de quitter le surréalisme en 1937!
Une belle surprise avec cette toile, une des rares de cette importance dans l'exposition : "Couple d'oiseaux anthropomorphes" de Suzanne Van Damme (1946).
Elle est belge comme de nombreux surréalistes mais vient à Paris où elle vit plusieurs années à Montmartre. On aurait aimé voir quelques toiles de cette importance de Léonor Fini par exemple qui n'a droit qu'à une aquarelle de petit format alors qu'elle est sans doute la surréaliste la plus emblématique du rêve, de la poésie, de la sensualité!
Léonor Fini. L'homme entre deux âges et deux maîtresses. 1961
On se consolera peut-être avec le beau tableau de Leonora Carrington, "Sans titre" (1929), d'un imaginaire proche de celui de Léonor Fini. La même élégance, la même étrangeté, la même poésie. J'allais dire le même œuf!
"Je n'ai pas eu le temps d'être la muse de qui que ce soit... J'étais trop occupée à me rebeller contre ma famille et à apprendre à être une artiste." (Léonora Carringtam)
Mimi Parent. Sans titre. 1961
Mimi Parent est une des artiste les plus présentes dans l'exposition. Une grande broderie (cliché de l'occupation féminine) reprend le thème de l'oiseau et de la femme (cliché de la peinture mythologique).
Mimi Parent. "Léda". 1997
Bien que très tardive, cette "boîte" correspond bien à l'élan surréaliste qui entraînait et fusionnait les arts jusque là séparés, peinture, sculpture, poésie....
"La fête reprendra, mais spontanément; la braise est là, il suffira d'un jour de grand vent." (Mimi Parent)
Rachel Baes. "La première leçon" 1951
Avec Rachel Baes, la jeune fille-enfant habillée comme une poupée est enfermée dans une pièce sans issue, les mains liées. Sexualité, violence, viol, innocence pas si innocente...
"Je n'aime pas l'hypocrisie, je n'aime pas les hypocrites. C'est peut-être pour ça que je peins des petites filles un peu hypocrites. (Rachel Baes)
L'exposition se termine avec une ouverture sur l'après surréalisme et la fécondité du mouvement. Une toile de Toyen nous attend dans la dernière salle. Toyen! Sans doute la plus grande peintre surréaliste! Une formidable exposition lui a été consacrée au Musée d'Art Moderne, vaste, claire, sans pathos, une exposition idéale qui permettait une vraie rencontre.
Toyen "En proie à leurs regards". 1957
Nous quittons l'exposition pas franchement convaincante avec une légère frustration et beaucoup de questions.
Mais.... mais... Que ne l'avais-je remarqué? L'affiche annonçait la couleur! Je n'avais pas vu le point d'interrogation qui suivait le titre. Un immense point d'interrogation!
Elle descend en ligne droite entre le boulevard Marguerite de Rochechouart au niveau de la place d'Anvers et la Gare du Nord où elle cède la place à Napoléon III (ancienne place de Roubaix) avant de reprendre son chemin sur une cinquantaine de mètres jusqu'à la rue d'Alsace.
Rue de Dunkerque à partir du Magenta, vers la Gare du Nord.
La numérotation voudrait qu'on dise plutôt qu'elle monte de la rue d'Alsace jusqu'au boulevard de Rochechouart mais comme nous avons Montmartre pour épicentre, nous la parcourrons en commençant par les derniers numéros, près du square d'Anvers.
Nous pouvons la diviser en trois parties pour raconter sa création.
La plus ancienne partie court sur plus de 500 mètres entre la Gare du Nord (faubourg Saint-Denis) et le faubourg Poissonnière.
Son plan de lotissement est tracé en 1827 sur les terrains de l'Enclos Saint-Lazare.
Il faudrait des centaines de pages pour retracer l'histoire de ce clos qui remonte au XIIème siècle quand il fallut isoler les lépreux dans des bâtiments entourés de murs (sous la protection de Saint Lazare). Au XVIIème siècle c'est là que St Vincent de Paul créa les Filles de la Mission et recueillit les orphelins. C'est un des lieux les plus chargés d'histoire de Paris.
La rue nouvellement créée prend le nom des Abattoirs de Montmartre situés plus haut pour remplacer les nombreuses "tueries" insalubres. Elle gardera ce nom jusqu'en 1847 pour prendre celui de Dunkerque. Plusieurs rues du quartier rendront hommage à des villes du nord de même que sur la façade de la gare, des statues de pierre les représenteront telles des déesses antiques.
La rue était prolongée à l'est par une impasse "le cul de sac Saint-Lazare" qui devint "impasse des Abattoirs" puisqu'elle prolongeait la rue du même nom.
Enfin quand Dunkerque remplaça 'les Abattoirs", l'impasse transformée en rue, fit partie de la nouvelle rue.
Rue de Dunkerque au boulevard de Rochechouart (en arrière plan l'Elysée Montmartre)
La dernière partie va de la rue du Faubourg Poissonnière au boulevard Marguerite de Rochechouart.
C'était à l'origine la rue Neuve du Delta qui portait ce nom à cause du jardin d'attractions sur lequel elle avait été lotie en 1839.
Ce grand jardin attirait de nombreux parisiens émerveillés par les spectacles de feux d'artifice de Ruggieri. Il avait remplacé les "Promenades Egyptiennes" ou avaient été inaugurées les ancêtres des montagnes russes. C'est à la suite de nombreux accidents que les Promenades Egyptiennes avaient cédé la place au jardin du Delta.
La Place du Delta, la rue de Rochechouart
La rue du Delta voisine et la place du même nom en perpétuent la mémoire.
La rue Neuve du Delta fut réunie en 1854 à la rue de Dunkerque et prit son nom. Et voilà! Nous avons notre rue en son entier sur 1km 100.
Nous commençons notre balade par la fin de la rue, comme nous l'avons dit, là où elle est montmartroise. Elle débouche sur la place d'Anvers, devant le boulevard Marguerite de Rochechouart, à deux pas du square d'Anvers.
Débouché de la rue sur le boulevard, vers l'Elysée Montmartre et le métro Anvers
Le Café des Oiseaux côté impair nous invite à prendre un peu de hauteur afin d'éviter les ordures qui s'entassent depuis près de trois semaines. Mes photos éviteront donc les rez-de-chaussée nauséabonds et grouillants de rats! Un seul exemple suffira (suffi- rat)
84 rue de Dunkerque. Entrée de l'espace de réunions de l'hôtel "Le Régent"
Le café des Oiseaux est cité dans l'Amour Fou de Breton.
Le boulevard, le square d'Anvers et à gauche la rue de Dunkerque et le café des oiseaux.
C'est là que l'artiste rare, peintre de talent, Jacqueline Lamba, lui donne rendez-vous, pour, après deux heures de conversation, déambuler dans les rues d'un Paris nocturne et magique.
Le cirque (Jacqueline lamba)
Jacqueline Lamba et Breton
Cette femme "scandaleusement belle" sera la 2ème femme de Breton et la mère de leur fille Aube. Elle est à peine mentionnée hélas dans l'exposition que le musée de Montmartre consacre jusqu'en septembre 2023 aux femmes surréalistes.
La partie de rue qui va jusqu'au croisement avec l'avenue Trudaine possède de beaux immeubles haussmanniens construits en même temps que l'avenue. Ils sont comme il se doit, de même hauteur (6 étages) avec décoration de moulures et de corniches avec balcon à l'étage noble (2ème) et balcon filant au 6ème.
Le 85
Le 81
Le 83
Nous pouvons voir sur la façade du 83 le nom de l'architecte et la date de construction : De Lalande. 1870.
Cet architecte est très en vogue sous le 2nd Empire et on lui doit plusieurs théâtres, notamment le théâtre de la Renaissance qui a survécu au vandalisme des années Pompidou.
C'est à lui que l'on doit le beaux immeubles du début (côté pair) de l'avenue Trudaine.
Une ancienne photo rappelle qu'il y eut au 83, un restaurant depuis longtemps disparu.
Le 87
Il y eut au 87 un hôtel du nom de Reina. Sans les cartes anciennes nous n'en saurions plus rien.
Le 76 et le 9
Une curiosité sur l'immeuble à pan coupé du 76, c'est qu'il affiche deux numéros, l'un sur la rue de Dunkerque (76) et l'autre sur la rue Gérando (9).
La rue, hélas, n'a pas abrité beaucoup de peintres dans un quartier qu'ils avaient pourtant investi. Revenons donc vite au 91 où vécut et mourut Alexis Kalaeff.
Ce peintre né en 1902 en Russie se réfugie à Paris en 1926 où il suit les cours d'Othon Friesz. Il est classé parmi les Expressionnistes bien que son oeuvre présentât bien des facettes.
Préparation pour le bal masqué
Il peignit des paysages, des scènes de cirque (il fréquentait en voisin le Médrano)... des scènes religieuses. Ce dernier aspect révèle son âme torturée qui fait de la passion du Christ l'image même de la condition humaine.
L'accusé
Après la mort de son grand amour, sa femme Claudine, il se suicide dans cet immeuble du 91. Il a 79 ans. J'aurais aimé le connaître.
Nous aurions bu un verre au Café des Oiseaux et j'aurais pu lui dire que je l'admirais.
Femme au flambeau
Nous arrivons au croisement avec la rue Marguerite de Rochechouart. La rue descend en droite ligne plein est.
Le 57 est un des rares immeubles à porter, gravé dans la pierre, le nom de son architecte : F. Ratier 1872.
Je n'ai rien trouvé sur cet architecte qui serait le bienvenu pendant ces grèves, pour contrer la gent des muridés qui prolifère dans nos poubelles!
Cette section qui va jusqu'à la rue du Faubourg Poissonnière (38 côté pair et 51 côté impair) n'a pas grand chose à nous raconter. Nous y rencontrerons quelques immeubles haussmanniens..
Le 54
Nous trouverons cependant un intérêt historique à un groupe d'immeubles semblables , les 46-48-50 qui ont été construits par la Compagnie d'Assurances "La Confiance" en 1880.
Les Assurances en effet investissaient dans l'immobilier et le bon rapport financier des locations. Nos immeubles de la rue de Dunkerque font partie d'un vaste ensemble qui donne en partie sur la rue du Faubourg Poissonnière. Adieu au style haussmannien... les façades de pierres sont simples et sans décors.
Ce qui n'est pas le cas du bel immeuble fin de siècle du 44
Jetons un œil sur le 43.
43
Sa belle façade de 1930 développe ses baies vitrées derrière lesquelles il y eut le siège des Editions des frères Offenstadt. Les quatre frères s'étaient spécialisés dans la presse enfantine et leurs journaux connaissaient une grande diffusion. Parmi leurs valeurs les plus sûres et les plus impertinentes figuraient le Pieds Nickelés qui amusaient petits et grands.
Sous le régime de Vichy, ils subirent les lois antijuives et furent spoliés. Maurice mourut en 1943 à Nice où il s'était réfugié, Nathan mourut au camp de Drancy. Les frères rescapés ne retrouvèrent leurs biens qu'en 1946 mais ne parvinrent pas à reconquérir le marché de la presse pour jeunes où régnaient Spirou, Tintin et autre Mickey.
Aujourd'hui se trouve dans cet immeuble le siège de La France Insoumise. Peut-être les Pieds Nickelés inspirent-ils leurs membres ?
Croisement avec le Faubourg Poissonnière (vers square d'Anvers)
Cette partie montmartroise de la rue de Dunkerque, s'arrête avec le 9ème arrondissement au croisement avec le Faubourg Poissonnière (n°51 et n°38). De l'autre côté, nous serons dans le 10ème arrondissement. Nous arpenterons une prochaine fois la deuxième partie, la plus ancienne, qui va vers la Gare du Nord, ce palais des voyages voulu par Napoléon III.
Croisement avec le Faubourg Poissonnière vers Gare du Nord.
.... Montmartre a inspiré bien des peintres qui souvent sans le savoir l'ont transformé en usine à clichés!
Aujourd'hui les touristes photographient sans se lasser, non pas des lieux de Montmartre mais leur image créée par Utrillo et tant d'autres.
Rue Cortot (Lucien Génin)
La maison rose, sans Utrillo, ne serait rien qu'une maison banale devant laquelle nous passerions dans l'indifférence...
Hôtel du Tertre (Lucien Génin)
... D'autres peintres, aujourd'hui moins connus ont participé à cette renommée picturale. Parmi eux, Lucien Génin. Il fait partie avec Elysée Maclet de ceux qui ne se sont pas lassés de représenter les rues de la Butte.
Notre amoureux de Montmartre n'y est pas né. Il a vu le jour (en 1894) à Rouen et n'est venu à Paris que pour suivre les cours de l'Ecole des Art-Déco (Il avait auparavant suivi ceux de l'Ecole des Beaux Arts de sa ville où Dufy qui vécut à Montmartre avait été lui aussi étudiant).
Place Ravignan où se situe l'hôtel du Poirier (Utrillo)
Il loue une chambre à l'Hôtel du Poirier, place Ravignan, un des épicentres du Montmartre des peintres car elle est l'adresse du Bateau-Lavoir. La pension est tenue par la mère Boyer qui a également pour pensionnaire Elysée Maclet. Sa chambre est voisine de la sienne et les deux hommes sympathisent. Ils deviennent de véritables amis. Leurs toiles se ressemblent parfois car ils sont tous deux coloristes, admirateurs des Fauves.
Rue de l'Abreuvoir (Génin)
Rue de l'Abreuvoir (Maclet)
La proximité du Bateau-Lavoir permet aux deux amis de rencontrer quelques habitués du lieu, parmi lesquels Max Jacob.
Quand il a 25 ans, Génin quitte l'hôtel pour s'installer un peu plus confortablement rue des Beaux-Arts où il loue un appartement avec Maclet, au 3 bis. Mais les deux amis remontent souvent sur la Butte où ils trouvent leur inspiration.
Il y reste trois ans avant de regrimper vers le Poirier et se fixe au Bateau-Lavoir. Il rencontre une jeune femme qui n'était pas connue pour être farouche mais pour laquelle il "tombe en amour" comme disent nos amis du Québec.
La responsable de cette "chute" en amour c'est la belle Ginette qui à son tour s'éprend de son Lucien. Elle aurait pu pourtant chanter comme Fréhel : "C'est un vrai gringalet, aussi laid qu'un basset, mais je l'aime..." En effet Génin se compare parfois à Lautrec, non par le talent mais par la taille.
La liaison dure plus de 10 ans jusqu'en 1936. Le couple amoureux participe à de nombreuses rencontres avec quelques uns des poètes et des peintres qui animent des soirées amicales dans les cafés du quartier. Parmi eux Max Jacob, Marcel Leprin, Gen Paul...
1936 ! L'année du départ de Ginette est celle où Lucien Génin quitte Montmartre afin de tenter de l'oublier. Il descend dans la ville, côté Saint-Germain des Prés. Il tourne le dos à Montmartre et quand il veut respirer un air nouveau, c'est dans les calanques méditerranéennes qu'il se rend!
Il continue de peindre et ses œuvres connaissent un petit succès.
Il meurt en 1953 à l'hôpital Cochin où il est amputé d'une jambe, opération qui n'arrête pas la gangrène fatale.
La fosse commune lui est épargnée grâce à Ginette qui s'occupe des obsèques et suit le convoi jusqu'au cimetière parisien de Thiais où il repose, comme on dit, loin du Montmartre où ils s'étaient aimés.
Il nous laisse des toiles d'un Montmartre joyeux, parfois naïf.
Il y a dans son art quelque chose d'Utrillo bien sûr.
Parfois comme le fils de Valadon, il parsème les rues de petits personnages, des passants, seuls ou en couple, comme autant de santons. Comme lui il pose une carte postale devant le chevalet....
Ainsi plusieurs toiles ont-elles le même angle de vue et ne diffèrent que par l'humeur du jour, plus ou moins gaie, du peintre et de sa palette.
L'influence de Gen Paul se fait sentir également quand il ne cherche pas la précision mais le mouvement qui métamorphose la réalité sans souci de réalisme.
Pourtant il me semble que sa meilleure période est celle qui correspond à son arrivée à Montmartre et à son amitié avec Elisée Maclet.
Lucien Génin est un de ces peintres de talent qui s'attachèrent à Montmartre et qui furent moins inspirés lorsqu'ils le quittèrent. Aujourd'hui nul ne parle de lui qui est éclipsé par les artistes de génie qui furent ses contemporains.
S'il est exilé dans le cimetière de Thiais, les rues de la Butte ne l'oublient pas et se regardent dans ses toiles comme on feuillette un album de photos et on se surprend de se trouver si vivant et si jeune!
René Fauchois (cité par André Roussard) parle du peintre : "Je n'ai connu à Lucien Génin que deux passions : la peinture et le vin rouge. (...) Sa taille exiguë l'apparentait physiquement à Lautrec et à Marquet, et j'aurais voulu le rencontrer un jour entre Vlaminck et Derain, ces géants. (...) Toute sa saveur vient de son naturel et sa simplicité, qui n'est pas feinte... Certainement la joie l'emplissait quand il peignait. On le voit, car cette joie est communicative et une toile de lui met plus de lumière à la fois sur le mur où on l'accroche et dans les yeux qui s'en régalent."
La rue Lepic. Tableau qui appartient à mon ami Pierre
Nous sommes au cœur de Montmartre, à l'entrée de la place du Tertre devenue mythique, au premier numéro, avec cet Hôtel qui abrita quelques poètes, artistes, peintres les plus emblématiques de la Butte
L'Hôtel a été détruit comme tant de vieilles maisons du village et aujourd'hui s'élève à sa place un petit immeuble dont l'architecture n'est pas nulle mais s'intègre mal avec les immeubles voisins qui, eux, par chance, ont été sauvegardés.
Nous pouvons grâce aux cartes postales et aux photos revoir l'Hôtel, tel qu'il fut dans les grandes années montmartroises.
Ce petit immeuble modeste date de 1835 et il abrita des commerces qui convenaient aux villageois.
Si j'en crois André Roussard et ses "Montmartrois", il y aurait eu dans les dernières années du XIXème siècle, au rez de chaussée, une épicerie-bazar, appartenant au père Poncier.
Des documents (photos, cartes postales) semblent attester que ce père Poncier était en fait un restaurateur dont le nom apparaît sur la façade et dont le restaurant "le Rendez-vous des cochers" a précédé Bouscarat.
Ce document montre également qu'il y eut une librairie- papeterie-mercerie qui jouxtait le restaurant.
Sur une photo plus tardive, on peut voir que le "Rendez-vous des cochers" a pris la place de la librairie et jouxte désormais l'hôtel du Tertre et le restaurant Bouscarat.
Bon ce débat sur les emplacements exacts des établissements n'intéressera peut-être que les Montmartrolâtres dont je suis!
Sur cette autre photo, nous voyons que "le rendez-vous des cochers" a disparu pour laisser place "Au Sommet de la Capitale".
L'Hôtel du Tertre, lui, est bien là. Notons l'apparition d'une vespasienne à quelques mètres de l'église.
C'est en 1897 qu'Henri Bouscarat rachète l'immeuble du début de la rue.
Il est fils de paysans de l'Aubrac, "monté" à Paris, comme tant d'autres pour devenir bougnat. Il voit tout de suite quels atouts possède ce petit immeuble, situé idéalement au centre du village et non loin du chantier de la Basilique qui emploie des centaines d'ouvriers et il y ouvre un restaurant et un hôtel.
Utrillo
Le restaurant "chez Bouscarat" avec ses tables sorties sur la chaussée dès le début du printemps, attire les affamés pas trop fortunés et les jolies filles disposées moyennant quelques sous à poser pour les peintres qui ont choisi Montmartre pour y travailler dans des ateliers au loyer modeste.
L'Hôtel devient un des épicentres de la vie artistique montmartroise. Les peintres du Bateau-Lavoir s'y retrouvent. Parmi eux les Espagnols autour de Picasso bien sûr mais plutôt que de citer tous ceux qui ont apprécié l'endroit et les demoiselles disponibles qui s'y affichaient, retenons plutôt le nom de ceux qui ont été les plus assidus clients de l'hôtel.
Gaston Couté tout d'abord, le poète anarchiste au grand cœur qui vécut dans une chambre du premier étage quand il ne dormait pas dans la rue. Cet homme sensible et doux est le seul qui a l'honneur d'une plaque sur la façade de briques du bâtiment actuel.
Nous lui avons consacré un article et la meilleure façon de le saluer, c'est encore de citer quelques uns de ses vers écrits alors qu'il entendait sous ses fenêtres, le clocher de Saint-Pierre sonner le glas pour ceux qui avaient de quoi se payer un bel enterrement :
Quand s'éteignent comme des cierges, Les grands-pères et les grand'mères Et que gisent, emmi les serges Des linceuls, leurs corps éphémères. Digue digue dig, digue digue don ! Chante aux trépassés le grand carillon Digue digue dig, digue digue don ! Pour qu'on vous enterre Casquez, casquez donc !
Le poète de la fraternité et de la révolte eut pour principale adresse cet hôtel où il écrivit certains de ses poèmes les plus connus, ceux que chanta notamment Monique Morelli, la grande voix du Montmartre de la poésie et de la révolte.
Pierre Hodé
Parmi les autres locataires d'une chambre de l'Hôtel, nous trouvons Jules Depaquit, un des plus éminents Montmartrois! Dessinateur et caricaturiste de talent ("le Rire" "Le Canard Enchaîné"), il fut maire de la Commune libre de Montmartre. On lui doit la fête des vendanges, les vachalcades et un programme politique idéal interdisant, sous peine de mort, de mourir sur le territoire de la Commune ou supprimant l'eau des fontaines qui devront "éjaculer" du vin, rouge, rosé ou blanc selon le goût des habitants....
Il a vécu quelques années dans une chambre voisine de celle de Mac Orlan ou de Satie. Quand ses revenus se sont améliorés, il a loué une autre chambre dans la maison qui appartenait à Aristide Bruant, rue Saint-Vincent.
Il meurt en 1924 et ne verra donc pas la destruction de l'Hôtel du Tertre. La plus belle épitaphe prononcée lors de son enterrement est prononcée par Mac Orlan : "Son activité se bornait à régler la circulation entre la place du Tertre et la lune".
Mac Orlan est l'un des habitants de l'hôtel qui en garda le plus de souvenirs et qui écrivit le plus sur ce lieu unique, cette terrasse où l'on pouvait voir tant d'artistes sans le sou devenus par la suite illustres.
Foujita
Mais l'esprit libertaire et potache de Montmartre trouve une de ses plus savoureuses réalisations dans cet Hôtel avec le baron Pigeard auquel j'ai consacré un article alors qu'il mériterait un roman!
Cet homme, baron comme je suis évêque, commettait quelques croûtes qui furent exposées à la foire aux croûtes de la place Constantin Pecqueur mais il préférait confectionner des maquettes de voiliers qui trouvaient plus facilement acquéreurs. Il eut l'idée de créer avec deux acolytes, Anselin et Fournier, la célébrissime UMBM, l'Union Maritime de la Butte Montmartre.
N'y étaient admis que ceux qui avaient un rapport avec la mer. Modigliani venu de Toscane, Max Jacob du Finistère, en firent partie et assistèrent aux réunions, dans la salle du restaurant Bouscarat.
Max Jacob
Un hareng saur dans une cage était posé sur la table et présidait les séances, à côté du crâne de Christophe Colomb à 25 ans que l'on avait le droit de toucher moyennant quelques sous ou une tournée d'absinthe.
Les membres de l'Union s'engageaient à apprendre la natation aux poulbots couchés à plat ventre sur un tabouret et répétant les gestes de la brasse qui leur étaient montrés. Les réunions de l'USBM connurent un franc succès et elles encouragèrent Bouscarat à re-nommer son premier étage : Hôtel de la Marine!
La suite de l'histoire est moins joyeuse. Tout commence avec le flair et l'appétit d'un chauffeur de taxi, Léonard Beynat qui achète la modeste boutique d'un cordonnier qui jouxte l'hôtel. Il y installe ce qu'on appellerait aujourd'hui un bar à vins mais sous une forme plus rustique puisqu'on y tire directement la dive boisson au tonneau.
Le succès est tel que Beynat peut, racheter l'hôtel du Tertre et ouvrir le cabaret "La Bohème".
On peut voir également, jouxtant le cabaret, "le Moulin Joyeux", restaurant qui plus tard, en 1968, sera avalé par la Bohème lorsqu'il sera racheté par les successeurs de Beynat, longtemps après la démolition de l'Hôtel du Tertre.
Léonard Beynat après bien des démarches, obtint en effet l'autorisation de le détruire malgré les manifestations pacifiques organisées par les riverains, découragés de voir détruire une à une les maisons qui avaient résisté à la spéculation.
C'est ainsi que les pelleteuses vinrent abattre le vieil hôtel, en 1938, pour le remplacer par l'immeuble actuel, trop haut, sans harmonie avec les maisons environnantes.
Le nom de l'hôtel disparut au profit de "La Bohème".
Faut-il y voir un hommage à ce que fut ce lieu?
Ou bien, comme Aznavour chanter que "ça ne veut plus rien dire du tout"?
Quand au hasard des jours Je m'en vais faire un tour À mon ancienne adresse Je ne reconnais plus, Ni les murs, ni les rues qui ont vu ma jeunesse En haut d'un escalier Je cherche l'atelier Dont plus rien ne subsiste Dans son nouveau décor, Montmartre semble triste et les Lilas sont morts
Passage des Abbesses. Le myocastor crestas. (myocastor à crête)
Les Montmartrois guettent l'apparition sur leurs murs d'animaux fabuleux, jamais agressifs, espiègles, narquois, indifférents parfois. Ils apparaissent, sont vandalisés par des grognons professionnels, ou effacés peu à peu par les pluies et les vents qui restituent aux murs leur tristesse.
Dinosaure Dimetrodon (ceux-là auraient pu se rencontrer avant l'extinction des dinosaures)
Rue de la Vieuville
Hemileuca Rattus (papillon-rat)
Rue du Chevalier de La Barre
Un artiste, un rêveur, un type qui fait partie des enchanteurs de rues, est leur créateur.
Place du Calvaire. Testudo octopus (Tortue Pieuvre)
Lepus Draco (Lièvre Dragon)
Rue Jean-Baptiste Say
Il s'amuse plus que Dieu qui en sept jours se prit au sérieux et donna à l'homme pouvoir sur tous les animaux qu'il avait imaginés.
Strombus Myrmecophagus. Mollusque qui se nourrit de fourmis.
Rue Briquet
Aries Cypris (Bélier crustacé)
Dieu n'a pas moufté devant le résultat de ses élucubrations. Partout la souffrance infligée, la transformation des êtres vivants en produits, la mort. Mais Codex n'a pas la même responsabilité. Ses êtres n'ont jamais fait de mal à personne. Ils appartiennent à la poésie.
Cilonia Helix (Cigogne Escargot)
Rue Antoine
Codex est aujourd'hui connu et reconnu.
Il expose, il explose, il dispose d'espaces où il s'exprime.
Je sais.
Mais je regrette d'avoir manqué les rendez-vous avec tant de ses chimères, les jours où je n'avais rien pour les photographier. Je regrette aussi toutes ces photos numérisées que je ne retrouve plus dans le capharnaüm de mon ordinateur.
Podarcis Crangon (Reptile-Crevette)
Rue du Calvaire
Proteus Jocularis (traduction difficile mais peut-être Salamandre Papillon)
Rue Manuel
Alors je me dépêche de sauver celles que j'ai pu récupérer et d'ajouter quelques nouvelles, capturées ces jours derniers dans les rues de Montmartre.
Rencontres contre nature de la carpe et du lapin, elles osent tous les métissages.
Shistocerka Engraulis (Criquet anchois)
Macropus Pieris (Marsupial -Pieris (sorte de papillon).)
Rue Poulbot
Celle -là sur fond rouge je l'aime particulièrement. Elle avait trouvé sa place rue Poulbot, regardant avec gentillesse les passants. Le patron du Tirebouchon l'a renvoyée dans les limbes. C'est triste, c'est dommage. Il devrait exister une brigade pacifique qui défendrait l'art des rues et le protégerait. (Que dire de l'effacement sauvage des femmes libres et impertinentes de Miss.Tic? La plus belle, rue Véron vient d'être vandalisée par les services (sévices) municipaux.)
Muraena Giraffa (Murène Girafe)
Passage des Abbesses
Eubalaena Diceros (Baleine-Rhinocéros)
Rue de Clignancourt
Alligator Ratus (Alligator Rat)
Rue Lebas
Codex est plus prudent que Miss.Tic. Son bestiaire est répertorié. Ses animaux ne se perdront pas et pourront réapparaître dans les rues où on les guette, où on les aime, où on se dit que c'est chouette quand même d'habiter une ville qui vit, s'anime, couvre de créatures mystérieuses ses murailles aveugles.
Carabus Girafa (Scarabée-Girafe)
Rue Audran
Dytiscos Monoceros (Coléoptère Licorne)
Rue Labat
Hetrodes Connochaetes (Criquet Gnou)
Rue Ramey
Codex est un poète érudit qui baptise ses créatures avec des noms savants, les noms justes, le plus souvent latins ou grecs. Ils sont précis, difficiles à traduire avec exactitude. Ils font exister les êtres accouplés d'étrange manière. Ils sont indiscutables. Ils actent l'apparition de nouvelles races alors que chaque jour disparaissent de la Terre des races à jamais perdues.
Cet attachement, nous l'oublions trop souvent et quand nous évoquons les chanteuses montmartroises, nous filons illico rue d'Orchampt devant le portail de la maison de Dalida, ou bien nous nous rendons rue du Mont-Cenis, chez Patachou, quand nous ne descendons pas sur le boulevard retrouver Yvette Guilbert ou Frehel. Mais Piaf, jamais!
Et pourtant elle a marché sur nos pavés, elle a vécu dans nos hôtels, elle a chanté dans nos cabarets! Bien sûr nous aurions préféré qu'elle naquît rue des Martyrs ou rue Norvins plutôt qu'à Belleville, mais les Buttes sont jumelles et partagent leur histoire populaire... le souvenir de cette histoire!
Piaf et Momone
Edith rencontre Simone Berteault dans son quartier de Ménilmontant. Elles deviennent de vraies "soeurs" comme l'écrira simone Berteault. Edith a quinze ans et "Momone" moins de treize quand elles parcourent les rues pour gagner un peu d'argent. C'est Edith qui chante et Simone qui quête, dos voûté, tête baissée pour émouvoir le chaland.
Montmartre et ses légendes attirent Edith qui trouve une petite chambre assez minable, rue Véron à Montmartre. Momone et Edith ont pour adresse temporaire l'hôtel de Clermont, au 18. L'hôtel est toujours là et nous verrons qu'il aura son importance dans la vie et le destin de Piaf. Les fresques du peintre américain Neil Gittings ont été récemment restaurées et ont retrouvé les couleurs que Piaf a sans doute connues.
La vie n'est pas facile pour les deux "sœurs". Et puis Edith, à 17 ans, tombe amoureuse, comme si souvent elle le fera. Son désir d'amour est tel qu'elle idéalise les hommes de rencontre. Celui-là s'appelle Louis Dupont, "P'tit Louis".
Avec lui elle vit quelques mois rue Des Abbesses, à l'hôtel Pompéa" dans un petit immeuble dont le rez de chaussée était occupé par un restaurant qui a survécu, "La Mascotte". L'hôtel abrite les couples de passage et il fait le plein dans un Montmartre qui aime cacher les amours irrégulières! Le Pompéa malgré son nom évocateur disparaîtra au profit de l'Antinéa qui lui même, comme l'Atlantide, finira par sombrer. Seule subsiste la Mascotte qui s'est spécialisée dans les fruits de mer.
Piaf retrouve ensuite Belleville et avec Louis elle a une fille, Marcelle, "Cecelle" qu'elle porte dans ses bras pour chanter dans les cours. Elle revient chanter à Montmartre avec Momone.
Après le départ de Louis qui n'accepte pas qu'Edith puisse utiliser leur fille pour émouvoir les badauds, la seule survie possible est toujours dans le chant et le passage dans les cabarets.
On la voit au 62 rue Pigalle, au "Juan les Pins" aujourd'hui hideux immeuble-verrue, mais alors petit établissement en rez de chaussée qui deviendra la célèbre roulotte de Django Reinhardt.
1935 est une année décisive pour Edith qui perd sa fille morte de méningite tuberculeuse à l'âge de 28 mois. Epreuve terrible qui la contraint à la prostitution pour payer les frais d'inhumation de la petite. C'est aussi l'année où elle est remarquée par Louis Leplée qui le premier comprend l'intensité, la profondeur, le tragique de la jeune femme, petite et vive qui évoque pour lui un moineau parisien, un piaf!
C'est lui qui lui donne ce nom qu'elle habite aussitôt et qui sera celui de sa célébrité.
Nous somme loin de Montmartre, sur les Champs Elysées où Leplée possède son cabaret. Elle y connaît un beau succès mais c'est à jacques Canetti (nous retrouvons Montmartre) qu'elle doit le vrai début de sa carrière grâce au disque qu'il lui fait enregistrer, le célèbre "Les mômes de la cloche" en 1936, année de l'assassinat de Leplée.
Par chance jacques Canetti qui la programme sur Radio Cité lui permet d'être entendue et reconnue par Raymond Asso et Marguerite Monnot qui seront liés à elle jusqu'à sa mort.
C'est à Montmartre qu'elle rencontre Jean Cocteau, lui-même habitué de la Butte puisque jusqu'à l'âge de 18 ans, il avait vécu chez ses grands-parents rue La Bruyère, une rue proche de Pigalle.
Il écrit pour elle une pièce dans laquelle elle triomphera en 1940 avec son nouvel amant Paul Meurisse dont le rôle est muet, "Le Bel Indifférent".
En 1941 elle est l'héroïne d'un film tourné par Georges Lacombe "Montmartre sur Seine". Des couples s'aiment, se jalousent, se déchirent dans des hôtels ou des rues de la Butte qui depuis les débuts du cinéma ne cesse de séduire les réalisateurs. Piaf y est Lili aimée par Michel (Jean-Lous Barrault) mais amoureuse de Maurice (Henri Vidal).
Piaf et Henri Vidal dans "Montmartre sur Seine")
Marguerite Monnot écrit la musique et Piaf (avec Marguerite) les paroles des quatre chansons qu'elle y interprète : "J'ai dansé avec l'amour"... "L'homme des bars"... "Tu es partout"... "Un coin tout bleu".
1943. Tournée d'artistes français chez Hitler.
Passons sur l'occupation et le manque de courage et d'engagement d'Edith Piaf qui pour "promouvoir la chanson française" fait deux voyages à Berlin. On est toujours triste de voir les artistes qu'on aime ne pas correspondre à l'héroïsme qu'on attendrait d'eux.
En 1944, elle triomphe au Moulin Rouge où chante en première partie un certain Yves Montand. C'est le coup de foudre! Et c'est Montmartre qui va abriter cette nouvelle passion.
Plus précisément avenue Junot, l'hôtel Alsina où elle loue une chambre à l'année.
C'est l'hôtel que Clouzot choisira pour tourner "l'assassin habite au 21" (en réalité l'hôtel est au 39) et Truffaut pour "Baisers volés".
Pas vraiment volés les baisers qu'abrite ce refuge montmartrois...
En 1945, Edith Piaf aime chanter dans un cabaret fondé par 5 compagnons de la Libération : "le Club des Cinq", 13 rue du faubourg Montmartre. Le lieu est apprécié des artistes et Gabin, Prévert, Carné le fréquentent régulièrement.
Le cabaret deviendra le cinéma "le Club" avant de devenir "le Passage du Nord Ouest" ouvert aux amateurs de rock, et enfin, en 1997 le Théâtre du Nord Ouest animé par la compagnie théâtrale l' Elan.
C'est dans le cabaret que Piaf rencontre pour la première fois Marcel Cerdan en 1946. C'est là que la foudre frappe de nouveau. C'est là que commence la belle et tragique histoire d'amour, la passion pour être plus juste, qui réunit Edith et Marcel.
C'est à Montmartre que Piaf et Cerdan se retrouvent, dans l'hôtel de Clermont rue Véron, le même hôtel où Momone et Piaf avaient trouvé refuge quelques années plus tôt. C'est que Marcel y a ses habitudes.
L'hôtel de Clermont et le café, vus par Michel Cordi
Il apprécie le bistrot tenu par Ammad passé maître dans l'art du couscous, un plat qui lui rappelle sa jeunesse marocaine.
La Cloche d'or, rue Mansart.
Edith et Marcel aiment aller au restaurant de la rue Mansart "la cloche d'or", établissement qui était dirigé par Anatole Moreau, le père de Jeanne Moreau.
Les histoires d'amour finissent mal en général. Celle là est foudroyée par le crash de l'avion qui emmenait Cerdan à New York où l'attendait Edith.
Après la mort de Marcel, Edith fuit dans l'alcool et la morphine. Elle n'a pas la force d'assister aux funérailles de son amant.
Elle hésite à revenir à Montmartre où déjà tant de souvenirs l'assaillent. C'est Montmartre qui va vers elle quand en 1955, dans le film de Renoir "Moulin Rouge" elle interprète Eugénie Buffet qui, comme elle, se fit connaître en chantant dans les rues de la Butte.
Mais Montmartre étant une petite capitale du Music Hall, avec le temps elle retrouve le goût d'y retourner pour applaudir des chanteurs qu'elle aime.
C'est "Chez ma cousine" où elle est venue entendre Mouloudji qu'elle rencontre Francis Lay qui l'entraîne dans sa bande après le spectacle.
Enfin, c'est "Chez Patachou" qu'elle se rend le 17 février 1962 afin de soutenir un garçon qui avait été son secrétaire : Claude Figus.
Piaf et Claude Figus
Ce chanteur fait partie de l'histoire de la chanson française puisque, amoureux de Charles Aznavour, c'est lui qui lui aurait inspiré un de ses textes les plus célèbres : "Comme ils disent".
Un petit texte de Piaf est émouvant car il est écrit peu de temps avant le suicide du jeune chanteur :
"Claude Figus était amoureux de la chanson mais la chanson ne l'était pas de lui. On dit que l'amour appelle l'amour, à son tour la chanson est devenue amoureuse de Claude Figus. S'il lui reste fidèle, alors il est probable qu'ils finiront leurs jours ensemble et qu'ils vivront un grand amour! (Edith Piaf)
En venant soutenir Claude Figus, Edith dont la santé est précaire est accompagnée de son dernier amour Théo Sarapo. Elle veut faire de lui un chanteur et réalise avec lui un duo "A quoi ça sert l'amour" qu'elle espère être un tremplin vers sa gloire.
Dernière sortie de Piaf. Chez patachou.
C'est encore "Chez Patachou", au coeur de Montmartre que Piaf fait sa dernière apparition en public, soutenue par Théo Sarapo, quelques mois avant sa mort en octobre 1963, un peu plus d'un mois après le suicide de Claude Figus.
Aujourd'hui nulle plaque à Montmartre ne rappelle le passage de Piaf. Mais dans le square Louise Michel,, les moineaux dont elle porte le nom, n'arrêtent pas de chanter et d'enchanter Montmartre sur Seine.
Aujourd'hui 22 mai 2022 Miss Tic est allée peindre sur les nuages ses femmes impertinentes et sensuelles. Elle reste bien vivante, généreuse et libre sur nos murs.
Quelques mois après sa mort plusieurs de ses peintures ont été détruites. Je republie cet article pour signaler ce vandalisme municipal qui me révolte.
Avec le succès, Miss Tic ne hante plus les rues comme elle le faisait jadis.
Elle s'expose dans les galeries même si on la rencontre encore sur les murs des ruelles ou l'asphalte des trottoirs.
Période révolue où on avait l'impression que c'était pour nous seuls qu'elle sortait la nuit pour nous offrir son ironie sensuelle!
Aussi est-ce avec un plaisir redoublé que l'on tombe nez à nez avec une de ses créatures, comme rue Androuet...
..où elle nous fait penser à Anna Karina dans "Une femme est une femme" :
Je ne suis pas infâme, je suis une femme!
Elle est présente sur les devantures de quelques boutiques de Montmartre , non plus en squatteuse mais en "Guest-Star" ...
Rue Véron....
Cette belle peinture impertinente a été détruite. C'était une des plus belles.
Il reste bizarrement l'inscription, comme une accusation!
Rue Houdon... au 19
Rue Lepic
Rue Lepic
Rue Lepic, un clin d'œil à Barbara...
Rue Lepic
Ces quatre peintures ont été détruites. Un petit supermarché y a mis ses couleurs (noir c'est noir)
Rue Véron
Rue Véron
Rue Audran ! (Oser ironiser avec Lacan! My god!)
Rue Durantin...
Miss Tic deviendrait-elle amère?
Souhaitons que l'amour qui donne des ailes ramène Miss Tic à Montmartre avec ses couleurs et son humour...
Un cheval blanc l'attend pour cavaler à travers les rues et survoler les escaliers en y semant ses sourires et ses jeux de mots poétiques!
Elle porte un nom gourmand qui vous met l'eau à la bouche, un nom pâtissier et léger qui évoque son sourire généreux et complice. Patachou! Patachou de Montmartre!
Son cabaret "Chez Patachou" a longtemps été un des plus emblématiques de Montmartre et quand on l'évoque aujourd'hui, c'est avec la nostalgie d'une époque où la butte attirait encore les jeunes poètes de la chanson et leur servait de tremplin d'où ils s'élanceraient vers les étoiles.
Sa carrière de chanteuse mériterait un roman et nous nous en tiendrons ici à sa présence à Montmartre, 13 rue du Mont-Cenis où elle s'installe en 1948. Elle ne porte pas encore son nom si craquant, elle est Henriette Billon, née Ragon et elle a déjà pratiqué plusieurs métiers qui ne la satisfaisaient pas. Elle a trente ans, un âge décisif, celui qui permet encore tous les possibles.
Jouxtant une pâtisserie, un local commercial en piteux état est à louer. Il sera transformé en salon de thé où sont servies des spécialités à base de pate à choux puis en restaurant. Les Montmartrois surnomment les restaurateurs Monsieur et Madame Patachou !
La chance fait que l'occasion se présente d'agrandir le restaurant qui devient comme tant d'autres sur la Butte, un endroit convivial où un accordéoniste tient lieu d'orchestre et joue les vieilles goualantes de Paris chantées par Jean qui a un bel organe. Un soir le bel organe est grippé et c'est Henriette qui se lance. Et pour un lancement, c'est une réussite! Sa voix séduit, mi railleuse, mi romantique. Une voix spirituelle et joueuse capable d'amuser et d'émouvoir.
D'autant plus que le contraste est frappant entre l'allure bourgeoise, habillée de chic bon genre de la chanteuse et son répertoire grivois dans la tradition libertine d'un Montmartre qui déjà faisait partie du passé.
Patachou est donc née à trente ans, sur la Butte loin du XIIème arrondissement où Henriette Ragon vit le jour le 10 juin 1918!
Le succès est immédiat et Patachou en animatrice qu'on jurerait chevronnée invite les spectateurs à reprendre avec elle les refrains plus ou moins égrillards de ses chansons. Lorsqu'un convive rechignait à chanter, armée d'une paire de ciseaux, elle coupait sa cravate!
Cette castration cravatière consentie devint très vite célèbre et les amateurs l'attendaient comme un rituel qui les faisait entrer dans la grande famille qui avait pour adresse "chez Patachou"!
En 1950, Jacques Canetti qui ne pouvait ignorer la dame du Mont-Cenis, lui rend visite, l'invite aux Trois Baudets sur le boulevard et lui fait enregistrer son premier disque. Le succès est au rendez-vous et bientôt le cabaret devient un lieu incontournable.
Un lieu qui entre dans la légende montmartroise, dans son histoire tout simplement, quand un chanteur un peu bourru, sans le sou, y est invité, en 1952. Patachou a aussitôt senti chez lui le cœur et l'âme d'un poète. Il s'agit de Brassens bien entendu!
"Quand il est arrivé, j'ai surtout vu qu'il était beau... Et puis on a écouté dix, vingt, trente merveilles..."
Elle enregistre un disque de ses chansons et contribue ainsi à le faire connaître et aimer.
Il faudra des années pour que Brassens devienne plus célèbre que celle qui l'a reconnu et aidé.
En effet, admirée de Maurice Chevalier qui lui aurait donné le surnom qui l'accompagnera dans ses tournée internationales "Lady Patachou", elle est applaudie aux Etats-Unis, au Canada, au Moyen-Orient...
Elle représente aux yeux et aux oreilles du public étranger "la parisienne" à la fois élégante et spirituelle, capable d'amuser et d'émouvoir.
C'est encore une chanson de Brassens "Margot" que chante Patachou dans le premier film où elle joue "Femmes de Paris" de Jean Boyer en 1953.
French Cancan (1955)
Sa carrière au cinéma sera moins riche qu'à la télévision mais au moins deux grands réalisateurs l'invitent : Jean Renoir dans "French Cancan" où elle est Yvette Guilbert et Sacha Guitry dans "Napoléon" où elle est évidemment Madame Sans-Gêne!
Bien plus tard de jeunes réalisateurs lui rendront hommage en lui confiant un rôle dans leur film : Léos Carax dans "Pola X" et Ducastel et Martineau dans "Drôle de Félix".
Drôle de Felix (2000) avec Sami Bouajila
Mais revenons rue du Mont-Cenis, dans notre Montmartre où la lady continue de promouvoir de jeunes talents. C'est le tour de Jacques Brel qui loue dans une chambre dans un petit hôtel de la rue des Trois Frères et qui a du mal à se faire connaître bien que le Tire-Bouchon, minuscule cabaret de la rue Norvins l'accueillît souvent.
Brel chez Patachou
Brel va être engagé pour trois ans chez Patachou et c'est pendant ces années difficiles que grâce à la stabilité et à l'attention qu'elle lui offre, il se révèle comme un des grands poètes de la chanson.
Aznavour rue Poulbot (avec quelques vrais poulbots)!
Le cabaret poursuit sa brillante carrière malgré les absences prolongées de sa créatrice. Aznavour qui vit alors modestement à Montmartre, rue des saules, y chante parfois. Il s'en souviendra et il est responsable d'une chanson que l'on entend aujourd'hui à tous les coins de rues de la butte , "La Bohème".
"Montmartre en ce temps-là ...... Accrochait ses lilas... Jusque sous nos fenêtres"...
Aznavour rue Saint-Rustique
Un autre poète va être invité à chanter chez Patachou, Léo Ferré. Il avait rencontré au Lapin Agile Caussimon qui en était l'habitué le plus fidèle. Les deux poètes étaient alors devenus amis et ils le resteraient jusqu'à la fin de leur chemin.
Les deux amis en 1985!
Une animatrice espiègle Souris, remplace la Lady quand elle est en tournée et présente au public de nouveaux talents comme Fanon, Hugues Auffray, Claude Nougaro qui tombera amoureux de la Butte et achètera un hôtel particulier avenue Junot (rue Dereure).
Il faut enfin citer Guy Béart pour qui Patachou ressent une grande amitié et une grande admiration. Elle l'engage sans hésiter. Une de ses chansons sera un de ses plus grands succès "bal chez Temporel".
"Si tu reviens jamais danser chez Temporel Un jour ou l'autre Pense à ceux qui tous ont laissé leurs noms gravés Auprès du nôtre"
La plaque apposée sur la façade cite quelques uns des chanteurs qui passèrent en ce lieu, qui ont disparu mais dont "les chansons courent encore dans les rues."
On ne s'étonnera pas d'y trouver quelques chanteurs américains que Patachou avait connus lors de son séjour aux Etats-Unis, notamment Sinatra avec qui elle lia une véritable amitié.
Piaf et Sarapo chez Patachou. Dernière sortie.
Mais les années s'enfuient et peu à peu le cabaret se démode. Quelques chanteurs y passent encore, parfois, mais comme une escale en nostalgie. Edith Piaf y chantera pour la dernière fois en 1963...
Pas de plus bel adieu que ce passage rue du Mont Cenis de celle qui allait s'éteindre la même année 1963. Le cabaret ferma ses portes en 1964. Patachou quitta Montmartre pour l'Avenue de l'Opéra puis (quo non ascendet) pour le restaurant de la Tour Eiffel.
Elle n'oubliera pas ses années montmartroises pendant lesquelles le 13 rue du Mont-Cenis porta chance à des poètes et des chanteurs au temps de leur vie de bohème.
Un autre établissement s'empara de son nom sur la place du Tertre, histoire de toujours le voir briller dans la nuit de la Butte. Mais c'était une usurpation et il a fermé ses portes, remplacé par une galerie d'art, comme le cabaret de Patachou avait lui-même été remplacé par la galerie Roussard.
André Roussard est un des grands historiens amoureux de Montmartre, de ses peintres et de ses artistes. Sa galerie rend hommage à Patachou et expose quelques photos qui rappellent la vie du lieu.
On y accède par un passage qui permet d'apercevoir la maison qui fut aménagée par la chanteuse et qui à l'origine était une des plus vieilles maisons du village, remontant au XVème siècle.
Avant de quitter Lady Patachou, laissons le dernier mot à Brassens :
"Vous serez conquis par cette bouche qui sourit et qui boude en même temps, et ses cheveux d'épis de maïs, et ses mains qui décrochent les étoiles"
Il savait de quoi il parlait, lui qui fut une de ces étoiles!
Voilà un endroit de Montmartre qui semble préservé et qui pourtant est l'un de ceux qui a été ravagé par les bombes alliées en 1944.
Quand tombe la nuit il reste vibrant de l'âme montmartroise et il nous transporte, avec la voix de Morelli qui habitait à deux pas, dans un autre monde, une autre histoire.
Je l'aime profondément. J'y ai vécu alors que je commençais à enseigner, au 19 de la rue Paul Albert, tout contre la maison où vivaient Monique Morelli et Léonardi.
la maison n'a pas changé. Le chapeau de paille de Morelli est resté accroché à la fenêtre comme si, un jour de soleil, elle allait le remettre avant de sortir et dévaler la rue jusqu'au marché qu'elle aimait avenue Trudaine.
Presque en face de chez elle, dans la rue du Chevalier de la Barre, au 23, elle ouvrit le cabaret, "Chez Ubu" en 1962 où elle reçut ses amies Brigitte Fontaine et Colette Magny entre autres.
Morelli et Colette Magny
Mais, cornegidouille, elle n'était pas bonne gestionnaire et, trop accaparée par ses tours de chant, elle ferma boutique en 1969, année où elle chanta en 1ère partie de Brassens à Bobino.
Morelli, Brassens et Mac Orlan
Voilà 15 ans qu'elle a quitté sa maison sous le lierre pour le grand jardin du cimetière de Montmartre.
Travaux du funiculaire
Revenons en arrière, du temps où elle n'était pas encore née à l'ombre du beffroi de Béthune. Nous sommes à la fin du XIXème siècle. La Butte est sens dessus-dessous depuis que les travaux de la Basilique ont commencé avec leurs charrois, leur multitude de terrassiers, de maçons, de sculpteurs...
Au fond les 2 maisons rescapées du village
Les lotissements vont bon train et le quartier va être bouleversé.
Exception faite des maisons qui sont de part et d'autre du passage Cottin et qui sont restées telles qu'elles étaient quand Montmartre était un village.
Celle du 18 date de 1850 et abritait un bougnat. Un tableau de Lucien Génin en perpétue la mémoire.
Lucien Génin
Quelques commerces lui succédèrent jusqu'à ce qu'un restaurant s'y installe pendant une dizaine d'années, sous le nom d'Atmosphère, bien que nous soyons loin de l'hôtel du Nord.
Les 18 et 20 Chevalier de la Barre (1937. Takanori Ogisu)
Le pan coupé, sur le passage Cottin fut longtemps décoré par un portrait d'Arletty. Plus rien ne l'orne aujourd'hui et le petit immeuble campagnard avec ses volets bleus a repris ses airs d'antan.
Des plaques de grès dissociées qui formaient une frise avec vrilles, pampres, grappes et divinités bachiques décorent la façade.
Elles auraient été récupérées dans la célèbre Tour de Solférino qui était située un peu plus haut, rue Lamarck.
Les 18 et 22 et le passage Cottin (Gazi)
Le petit immeuble rescapé qui lui fait face, de l'autre côté du passage Cottin, au 20, abrite aujourd'hui une crèche.
Le CIM, "Centre Israélite de Montmartre" en fit l'acquisition en 1989. Le bâtiment était près de s'effondrer et il fallut entreprendre d'importants travaux pour le consolider et sauvegarder la façade classée. Une dizaine de piles furent nécessaires pour l'ancrer à la roche à une cinquantaine de mètres de profondeur. De tels travaux furent financés en majeure partie par une donation de Marcel Bleustein-Blanchet dont la crèche porte le nom.
Le 22 est une reconstruction à l'identique après les bombardements de 1944 qui ont détruit une partie de cet immeuble et de la grande maison qui en était voisine.
On peut voir sur la gauche le bâtiment qui abritait le panorama de Rome
La maison, au 24, saccagée par les bombes avait elle même été élevée sur le terrain où était proposé en 1900 aux badauds et aux pèlerins un "panorama", alors très à la mode, grande fresque circulaire qui donnait l'illusion au spectateur placé au milieu de la rotonde, d'être immergé dans le paysage.
On en comptait plusieurs sur la Butte : le panorama de Patay, rue Becquerel, celui du Sacré-Cœur rue saint-Eleuthère, celui de Jérusalem qui nous intéresse aujourd'hui et qui en 1905 se transforma en panorama de Rome.
Le panorama lorsqu'il était animé par des jeux de lumière prenait le nom de diorama...
le diorama de Jerusalem
toile peinte par Olivier Pichat pour le panorama de Jérusalem.
Les attractions s'avérant peu rentables, le panorama fut supprimé et sur son terrain fut édifiée en 1913 une maison avec atelier, construite pour le peintre Fernand Jobert (1876-1949).
Cette gravure d'Eugène Veder (1921) permet de se faire une idée de cette maison qui présente quelques similitudes avec la maison Neumont place du Calvaire. Son architecte est Albert d'Hont qui associé avec Félix Le Nevé, mort en 1906, a conçu plusieurs immeubles à Paris, notamment 98 boulevard Malesherbes et 11 rue Magellan.
Maison Neumont côté place du Calvaire.
Elle fut réalisée selon les indications du peintre qui avait largement les moyens d'en faire un une habitation-atelier idéale.
Bien qu'il passât une bonne partie de son temps en Bretagne, à Moëlan, il aimait l'atmosphère de la Butte et faisait partie de "la bande à Dorgelès" qui parle de lui comme d'un "peintre riche" opposé à Maclet "peintre pauvre."
Il aimait les peintres de Pont-Aven et fréquentait les Nabis. Montmartre ne semble pas l'avoir beaucoup inspiré, amoureux qu'il était des rivages bretons.
Le peintre quitta donc sa belle maison qui fut occupée alors par l'historien d'art, petit-fils de Gustave Eiffel, Georges Salles (1889-1966) spécialiste de l'Orient et, au temps de sa jeunesse, archéologue en Iran, Afghanistan et Chine.
Pendant les années où il vivait rue du chevalier de La Barre, il était directeur du musée Guimet.
Après guerre il deviendra directeur des musées de France. Il luttera alors pour la création d'un musée d'Art Moderne au Palais de Tokyo (aujourd'hui le MAM) et sera à l'origine de la commande pour le Louvre d'un superbe plafond peint par Braque et d'un mur par Picasso.
Cet homme remarquable à l'esprit ouvert et audacieux a également publié un recueil de nouvelles qu'il serait temps de redécouvrir : "Le Regard". Il y parle de la sensualité du regard, indispensable à qui désire comprendre un tableau. Un beau tableau selon lui est semblable à un bon repas : "Sa plus ou moins grande spiritualité ne sera jamais que la prolongation d'une jouissance organique."
Il n'est pas à Montmartre dans la nuit du 20 avril1944 quand ont lieu les bombardements alliés sur Paris destinés à toucher les bases arrières allemandes et les entrepôts de la RATP.
Clichés Roger Violet. La maison à gauche est celle du peintre Fernand Jobert.
La maison gravement touchée ne sera pas reconstruite, contrairement à l'immeuble du 22.
On peut voir sur ce cliché de 1948 le terrain arasé où s'élevaient la maison et l'immeuble du 22.
Aujourd'hui un ensemble assez banal occupe cet espace. Il ne porte aucun vestige des dioramas ou de la demeure d'artiste qui occupèrent un temps cet endroit si particulier de Montmartre.
Le côté impair de la rue du Chevalier est occupé par le CIM, Centre Israélite de Montmartre qui accueille des personnes en grande difficulté, notamment des mamans.
Pendant la guerre de nombreux orphelins y étaient hébergés jusqu'au jour où, transférés dans un autre abri après les bombardements, Ils furent raflés par la Gestapo et envoyés dans les camps de la mort.
Une plaque rappelle ce crime, une plaque semblable à celles si nombreuses qui ont été apposées sur le mur de nos écoles.
Avant la construction de ce centre, un restaurant avec jardins occupait tout l'espace de ce côté de la rue. Il s'agit du célèbre Rocher Suisse auquel nous avons consacré dans ce blog un long article.
Immeuble remplacé aujourd'hui par le CIM
Rappelons qu'à l'origine, un savoyard avisé, Mr Daudens acheta les terrains à un gros propriétaire dont une rue voisine porte le nom, Mr Feutrier. Peu à peu il le transforma en restaurant rustique qui évoquait ses Alpes natales.
L'établissement connut divers avatars et divers propriétaires avant de rendre l'âme définitivement en 1921, racheté par la Société Israélite caritavive.
Il y aurait bien des anecdotes encore à raconter sur ce petit quartier montmartrois que nous aimons et qui a, comme l'aurait dit Arletty, "une gueule d'atmosphère"