C'est pendant sa détention au fort de Ham que Louis Napoléon Bonaparte rédige son étude "De l'extinction du paupérisme" dans laquelle il développe une analyse et des idées proches de celles des saint-simoniens.
Lorsqu'il est élu en 1848 c'est en partie grâce à ces idées d'émancipation de "la classe ouvrière" (il emploie ces mots). Pas étonnant donc que parmi ses premières décisions, il y eût la création de cités ouvrières.
Aux 58-60 rue Marguerite de Rochechouart (merci à Mme Hidalgo de faire figurer les prénoms féminins dans les noms des rues de la capitale!), subsiste la toute première de ces cités, classée depuis 2003 monument historique.
A la demande du Prince-Président, le programme est lancé dès son accession au pouvoir. C'est l'architecte Marie-Gabriel Veugny qui est chargé de la conception de cette cité ouvrière qui devait servir de modèles aux autres prévues dans tous les arrondissements parisiens.
Inauguration de la Cité. 1851.
Louis Napoléon fait un don de 500 000 francs pour lancer la construction (à peu près 1million 700 000 euros actuels). Le bâtiment le plus original est celui qui est élevé le long de la rue de Rochechouart.
Il est composé de deux corps de logis parallèles reliés par des terrasses et des passerelles et éclairés par une immense verrière.
A l'extrémité des couloirs étaient aménagées des toilettes et un système d'évacuation des eaux usées. Le souci d'hygiène était manifeste dans un Paris populaire exposé à toutes épidémies.
Un médecin passait gratuitement rendre visite aux familles.
Les autres immeubles de la cité donnent sur un jardin arboré et sur une fontaine de bronze.
Un lavoir et un séchoir étaient installés dans des pavillons de bois construits dans la cour.
Une garderie était prévue pour les enfants dont les parents qui le plus souvent travaillaient, homme et femme, ne pouvaient s'occuper.
Couloir de la Cité Radieuse à Marseille
On peut faire un bond dans le temps et penser à Le Corbusier avec son immeuble marseillais, présomptueusement appelé "Cité radieuse" qui proposait tout ce dont les familles pouvait avoir besoin.
Ce qui est une conception communautaire et fermée de la société dont on a pu constater les ravages….
Ouverte en 1851, la cité ne rencontra pas le succès escompté malgré la proximité immédiate d'une importante usine à gaz ainsi que des ateliers "Godillot".
En effet, il y avait dans ce concept quelque chose de militaire. Les locataires étaient, par la disposition même des appartements "surveillés" par leurs voisins et un gardien était posté près de la grande grille, seul accès à la cité.
Le règlement était strict, le couvre-feu et la fermeture des grilles étaient, printemps comme hiver fixés à 22heures.
Les partis politiques se montrèrent méfiants. Les Conservateurs estimaient qu'il y avait là tous les ingrédients pour favoriser l'action des révolutionnaires dans leur repaire. Les Socialistes pensaient que ces cités favorisaient au contraire la surveillance policière, les travailleurs étant concentrés dans un ghetto ouvrier sous contrôle.
Bref, la première cité ouvrière de la capitale fut la dernière du programme napoléonien.
Elle reste un témoignage de la politique sociale du milieu du XIXème siècle inspirée par l'effervescence intellectuelle de philosophes engagés et en même temps par la méfiance que suscitait le peuple des villes, prompt à la révolte.
Cité Napoléon. Bâtiment sur la rue Pétrelle.
Louis Napoléon consacrait une partie de son "extinction du paupérisme" à prévoir et organiser pour les pauvres qui tentaient de survivre dans les villes, une répartition de terres agricoles qui leur seraient confiées. Ainsi, en envoyant les misérables à la campagne, leur aurait-on donné les moyens de travailler et se nourrir et par la même occasion aurait-on vidé les faubourgs d'une partie de sa population susceptible de se révolter.
Aujourd'hui la Cité Napoléon est recherchée malgré la petite superficie des appartements d'une ou deux pièces protégés par la loi sur les Monuments Historiques.
Elle a été rénovée et suscite la convoitise d'une population jeune, branchée et de préférence sans enfants!
L'article de février 2016 est remis à jour aujourd'hui car une nouvelle fresque est apparue cette année...
Angle rues Poulet et Myrrha
La rue Poulet ne porte pas le nom des gallinacés décapités et plumés chaque année par milliards mais celui du propriétaire des terrains sur lesquels elle a été bâtie.
Sa femme l'appelait "mon poulet" et il appelait sa femme "ma cocotte". Mais le masculin l'emportant sur le féminin, c'est Poulet qui a donné son nom à la rue et non pas Cocotte! C'est dommage car la rue Cocotte ne manquerait pas d'un charme galant un tantinet canaille!
Cette rue fut à la mode quand Dufayel faisait de ses Galeries de la rue Clignancourt un centre commercial attractif avec serres tropicales, théâtre et cinéma. Après une période de déréliction, elle est redevenue à la mode, une mode africaine dont le centre névralgique serait Château Rouge. g>
Plus de vingt salons de coiffure s'y succèdent avec dans leurs vitrines des ribambelles de têtes coiffées de perruques.
Il faut le hasard d'une porte ouverte pour découvrir dans l'entrée d'un immeuble un univers qui nous invite lui aussi au voyage!
De même que Poulbot, rue Damrémont, a recouvert les murs de céramiques représentant les saisons à Montmartre, une artiste peintre qui habite là, a commencé à représenter les saisons sur le mur de droite.
C'est une des merveilles montmartroises que ces échappées vers le rêve que des artistes ont ouvertes généreusement pour les habitants et pour leurs visiteurs.
Les deux fresques évoquent le printemps et l'été. Des balustrades rouges forment un décor de Chine, devant un ciel immense.
Les enfants et les adolescents qui sont représentés, souriants et paisibles, sont des habitants de l'immeuble. Un jour lointain, ils auront plaisir à se revoir comme certains vieux Montmartrois ont revu avec émotion les gosses qu'ils étaient, saisis par Poulbot dans leurs jeux.
Pas de Montmartre sans chat!
Le chat de Bruant, les chats de Steinlen...
le chat de Michèle Lemercier!
Nous entrons dans un paysage harmonieux où les oiseaux chantent, les buissons fleurissent et les jeunes sourient...
Un paysage entre rêve et réalité, un moment éphémère et éternel...
Les couleurs franches et claires sont celles des primitifs italiens, de François parlant aux oiseaux...
Une troisième saison a fait son apparition sur les murs en l'année 2020... Il s'agit de l'automne.
Non pas l'automne languissant qui annonce les brumes et les froidures mais un automne de feu et de jeunesse.
Un moment suspendu comme le mouvement de la balançoire sur un fond de forêts rousses.
De part et d'autre du portique de jeunes enfants participent au jeu comme deux anges souriants de part et d'autre du portail des cathédrales.
Couleurs claires, bouquet de vie…
Etoile bleue
Par chance l'auteure de ces fresques passait par là. Elle nous a accueillis chez elle, dans son atelier ouvert sur un jardin.
Nous avons vu quelques uns de ses tableaux...
Un moment de grâce dans la lumière et les senteurs de l'été... Une jeune fille qui passe comme une caresse
La lumière et la sensualité de Bonnard sont présentes... et le chat qui dort sur le radiateur se sent parfaitement bien dans cette toile!
Quelques toiles évoquent d'autres influences comme celle de Morandi, avec ce triptyque de bouteilles. Mais malgré le thème différent et la nouvelle recherche, ce qui frappe c'est ce côté "zen", cette simplicité sans pathos, ce recueillement.
Avant de quitter l'atelier, je contemple cette toile qui me fascine et que j'emporterais bien si elle ne mesurait plusieurs mètres et si elle était à vendre!
Elle prend prétexte de la parabole de la visite de Jésus à Marthe et Marie pour transmettre un message dont notre époque a toujours besoin, un message humaniste et féministe.
Jésus à la fois simple et royal est représenté à droite tandis que Marie assise sur les tapis, à l'aise, discute avec lui.
On connaît la parabole: Jésus arrive dans une maison où Marthe s'évertue à le servir, à préparer le repas tandis que Marie s'assied pour échanger avec lui...
Marthe s'irrite : Je suis seule à faire le service, dites à ma sœur de m'aider!
Jésus répond : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée!
Le message est adressé à ceux qui assignent à la femme (comme au temps de Jésus) un rôle d'épouse, de mère, de servante. Marthe accepte ce rôle, alors que Marie, encouragée par l'attitude du visiteur se met à son niveau, femme non pas soumise mais égale.
Dans la perspective, au centre Marthe montre sa désapprobation en se détournant de celui qui aimerait rencontrer son regard. Elle est triste, le visage penché vers une pomme, assise sur un canapé qui semble recouvert d'un linceul. Elle est la femme qui remplit le rôle auquel on lui a fait croire qu'il était le sien, le seul.
Cette toile élégante et sensuelle nous dit aussi qu'il faut profiter du moment présent, du cadeau des rencontres, être capable de nous détourner un instant de nos vains soucis.
C'est un tel moment que nous avons vécu en découvrant cette artiste, en regardant et en "écoutant" ses œuvres.
Après la fontaine Saint-Denis et la fontaine du But, voici les deux dernières "sources" qui jaillissaient sur la Butte : La fontaine de la Bonne Eau et celle de la Fontenelle.
La fontaine de la Bonne Eau existait depuis l'antiquité. A l'époque gallo-romaine, elle était vénérée et dotée de pouvoirs magiques comme la plupart des sources. Notre fontaine n'était pas très éloignée du temple de Mars qui était bâti approximativement à l'emplacement du square Nadar.
Square Bleustein-Blanchet (Turlure) emplacement du temple de Mars.
Elle a eu plusieurs noms : Fontaine de la Belle Etoile, de la Bonne Fée, de la Bonne Fontaine, de la Bonne Eau, de la Bonne…
On aurait aimé qu'elle gardât un de ses premiers noms plus poétiques mais c'est son dernier nom qui s'imposa avec la rue qui en garde mémoire.
Les eaux qui jaillissaient au flanc de la Butte étaient en partie canalisées par les seigneurs de Clignancourt pour alimenter leur ferme et ses terrains là où aujourd'hui s'élève la mairie du XVIIIème arrondissement.
Les riches seigneurs avaient bon goût puisque ses eaux avaient la réputation d'être les meilleures et les plus saines de Montmartre. Les villageois ne s'y trompaient pas qui y puisaient abondamment.
Elles alimentaient également l'abbaye voisine. Nous avons trace d'une requête présentée en 1612 par les religieuses de Montmartre, demandant à l'évêque de Paris la permission de teindre en noir leurs robes blanches afin d'éviter de trop souvent les laver, les eaux de la fontaine se faisant de moins en moins abondantes. Ces Dames étaient écologistes avant l'heure!
Grotte des religieuses, un emplacement possible de la source.
Son emplacement précis est discuté mais il est permis de penser qu'il était dans l'actuel square Bleustein-Blanchet, dit de la Turlure, dans la partie la plus basse, dans le coude entre la rue de la Bonne et la rue St-Vincent.
La source était, comme on l'a vu, voisine du temple de Mars. Mais si l'on a sauvé quelques chapiteaux du temple, on n'a retrouvé aucune trace de la source. On sait par quelques documents qu'elle s'est tarie au milieu du XIXème siècle.
Escalier de la rue de la Bonne.
La bonne étoile ne brillait plus au-dessus de Montmartre, les fées ne survivaient pas à la domination d'un nouveau Dieu, la bonne eau n'abreuvait plus les villageois…
Ne reste de nos jours que cette rue dont le nom la rappelle à notre souvenir.
…. et cette borne où les enfants du square viennent se laver les mains après leurs jeux!
Jardin Bleustein-Blanchet (Turlure)
De la Fontenelle nous n'avons également aucune trace. Plus modeste, elle faisait entendre sa petite musique cristalline à moins de 100 mètres de la Bonne Eau.
Elle apparaissait entre les herbes sauvages des terrains où s'éleva plus tard le moulin de la Turlure.
Le Château Rouge (1847)
Elle n'était qu'un filet d'eau qui dévalait la pente vers l'est et vers les jardins du Château Rouge (où la légende situe les amours de Gabrielle et du Vert-Galant) dont elle emplissait besogneusement les deux bassins.
Escalier de la Fontenelle (aujourd'hui Chevalier de La Barre).
Elle fut tarie dès la première moitié du XIXème siècle et ne subsista un temps que grâce à la sente qui garda son nom, rue de la Fontenelle, jusqu'au jour où ce nom même disparut au profit du Chevalier de la Barre.
Impossible de ne pas penser à elle en gravissant l'escalier qui a remplacé la vieille sente par où elle descendait, aussi humble fût-elle, vers le village de Clignancourt.
Ce chemin est aujourd'hui, la nuit tombée, un reflet du ciel nocturne du 1er janvier et du 1er juillet grâce à Alekan (chef opérateur d'Ophüls, Cocteau, Carné…) qui y a semé les étoiles.
On peut entendre ces sources d'antan quand la nuit magique de Montmartre permet aux vieilles légendes de murmurer leurs chansons.
Elle faisait entendre son gazouillis en bas d'une sente raide qui avait pour nom mérité "chemin des fontaines". Ce chemin conduisait à deux sources, celle de Saint-Denis et celle que nous évoquons aujourd'hui.
Le "chemin des fontaines" changea plusieurs fois de nom : "Chemin de la Croix du Buc" puis "Chemin des brouillards".
C'est maintenant la rue Girardon, en partie défigurée par de gros immeubles cossus où vécurent entre autres Bébert le chat avec son "humain" pas toujours humain, Céline.
Document exceptionnel (merci Pierre!) en premier plan les bornes de la fontaine et en face la rue Girardon actuelle et la ruelle Saint-Vincent à droite.
La source retenue par un petit bassin fut promue en fontaine où les villageois venaient puiser de l'eau. Il y a discussion passionnée sur l'origine de son nom!
Certains évoquent l'époque gallo-romaine pour voir dans "bucca" le nom originel. La source formant au flanc d'une paroi de terre une ouverture en forme de bouche. D'autres qui connaissent les plus vieilles cartes de Montmartre où le nom "buc" apparaît, affirment que ce "buc" vient de "bouc".
Colonne du temple de Mercure dans l'église Saint-Pierre.
N'oublions pas que le premier nom fut "fontaine de Mercure" et qu'il y avait un temple non loin de là (à l'emplacement approximatif du moulin de la Galette) dédié à ce dieu. Il est plausible d'ailleurs que le nom même de Montmartre le rappelle : Montmercure, Montmercre, Montmarcre, Montmartre… Certains préfèrent attribuer à Mars qui avait également son temple non loin de là, ou encore aux martyrs Denis et ses compagnons décapités plus bas, le nom de Montmartre. C'est cette dernière hypothèse, la moins probable que serinent les guides…
Le "buc" est d'autant plus vraisemblable que l'animal est souvent chez les gallo-romains associé à Mercure.
Rue de l'abreuvoir
Dès la fin du XVIIIème siècle, un abreuvoir fut construit pour recevoir l'eau de la fontaine. La rue de l'abreuvoir en garde mémoire.
Il était situé en bas du chemin des fontaines (rue Girardon) sous le coude de l'actuelle place Dalida.
Comme sa voisine la fontaine saint-Denis, notre fontaine fut célèbre au Moyen-Âge et on lui prêta à elle aussi des pouvoirs de guérison. C'est ce que rappelle le poète Georges Nicolas qui écrit en 1849 "la Fontaine du Bû".
La fontaine et à l'arrière-plan le moulin du Radet en 1834
Un malade atteint du choléra aurait été guéri après y avoir bu, et d'autres guérisons furent plus ou moins attestées.
Georges Nicolas ouvre et conclut son poème par les mêmes vers :
"Ceux-là me croiront sans peine,
Brun ou blond, rousse ou châtaine,
Qui dans leur bel âge ont bu
De l'eau de la Fontaine
Du Bû."
Cimetière du Calvaire.
Après la révolution et le saccage de l'abbaye, une pierre tumulaire fut utilisée dans la maçonnerie d'une citerne qui recueillait l'eau de la fontaine. Elle gardait, gravé, le profil d'une abbesse. La pierre après être descendue jusque là a été remontée sur son ancien site et pieusement disposée entre les tombes du cimetière du Calvaire, contre l'église Saint-Pierre.
L'abreuvoir a trouvé avec Gérard de Nerval un poète qui a succombé à son charme et a su en parler...
"Ce qui me séduisait (...) c'était le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et d'une fontaine construite dans un goût antique où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures, et qui rappelle certains points de la campagne romaine…"
(Nerval, La Bohême Galante).
A la fin du XIXème siècle, l'eau s'est tarie.
Il ne restait de l'abreuvoir qu'un bassin dégradé où stagnait l'eau de pluie. L'abreuvoir fut détruit. Il n'en reste rien aujourd'hui.
Dalida, la poitrine avantageuse veille sur le lieu.
Parfois la placette s'habille de brume et semble émerger d'un rêve. Les frontières temporelles disparaissent, les moulins fantomatiques font tourner au ralenti leurs ailes, les sources murmurent… tout redevient brouillard...
N'en déplaise aux écoeurés du Sacré-Cœur, de vrais artistes ont participé à l'œuvre collective, parmi lesquels de nombreux sculpteurs...
Aujourd'hui je vous propose de contourner la basilique, d'emprunter la rue du Chevalier de La Barre et de lever la tête vers le dôme.
Vous verrez une statue que l'oxydation habille de vert : Saint-Michel terrassant le dragon.
Il est dû à François Sicard (1862-1934) à qui elle fut commandée en 1908. François Sicard est connu pour avoir été LE sculpteur de Clémenceau, son ami dont il exécuta le buste et dont il fit le masque funéraire.
Les Parisiens peuvent rencontrer Sicard dans les jardins des Tuileries où est installé son groupe du Bon Samaritain...
Dans les jardins du Luxembourg où songe sous les frondaisons George Sand...
Ou encore au Panthéon où se déploie son monument à la Convention Nationale….
Son Saint Michel, comme les deux statues équestres d'Hipolyte Lefebvre de la façade n'ont pas la même inspiration que la majorité des autres sculptures de la basilique qui hésitent entre références gothiques ou romanes. Il est de la même famille que les sculptures de Frémiet :
Jeanne d'Arc (Frémiet)
On pourrait parler de réalisme et de souci de précision historique. Frémiet est d'ailleurs l'auteur d'un Saint-Michel achevant un minuscule dragon, posé au sommet de l'abbaye du célèbre Mont homonyme.
Saint-Michel au sommet de l'abbaye. (Frémiet)
Il paraît que dans cette représentation de l'archange massacrant un crocodile qui se convulse de douleur, se révèlerait le caractère belliqueux et revanchard de Républicains rêvant de terrasser l'ennemi teuton.
Certains inconditionnels de la Commune (dont je suis pourtant) y voient l'allégorie de l'écrasement de la révolte populaire par les Versaillais. Cette hypothèse me semble aussi hasardeuse que la première me paraît plausible à la veille d'une guerre-boucherie.
Comme toujours quand on parle du Sacré-Coeur, deux clans s'opposent. Celui des adversaires résolus de cette église expiatoire et celui des amoureux d'un Montmartre dominé par une ville byzantine sortie d'un conte oriental.
Il faut enlever ses lunettes idéologiques et regarder naïvement le sacré Sacré-Coeur! Ainsi pourra t-on admirer cette statue de Sicard, ce Saint-Michel viril et précieux à la fois, mâle et féminin...
On acceptera que le pauvre crocodile dont on fait aujourd'hui des sacs à main ne soit là que pour symboliser le démon qui comme on ne l'ignore pas peut prendre toutes les apparences.
… Et passée l'admiration esthétique, première et essentielle, chacun pourra faire de ce groupe, selon son humeur, l'allégorie de ce qui lui plaira!
L'intelligence terrassant la Bêtise
la Culture terrassant l'Ignorance
la Générosité terrassant l'Egoïsme
la Beauté terrassant la Vulgarité
Greta Thunberg terrassant les climato-sceptiques…… etc... etc... etc...
Elle fut pendant des siècles la plus célèbre des fontaines de Montmartre.
Il n'en reste rien aujourd'hui malgré la statue de Saint Denis qui semble attendre patiemment, la tête entre les mains, qu'elle jaillisse à nouveau...
Choeur de l'église St-Pierre, ancienne église St-Denis de l'abbatiale.
Le martyre de Saint-Denis. Pierre sculptée de 1253 provenant de l'Abbaye de Montmartre.
Denis fut un des saints les plus vénérés au Moyen-Âge et l'église de l'abbaye de Montmartre porta son nom dans sa partie réservée aux religieuses (la partie réservée aux villageois, séparée par une grille, étant dédiée à Saint-Pierre.)
Premier évêque de Paris, Denis, après avoir eu la tête tranchée vers 250 sur ordre du gouverneur romain, se serait, selon la légende, relevé après sa décapitation et aurait marché vers le nord jusqu'à l'endroit où il se serait arrêté pour être inhumé. Plus tard s'élevera à cet endroit la basilique qui porte son nom.
Après avoir escaladé, la tête entre les mains, le flanc sud de la Butte, il aurait fait halte auprès de la source claire qui jaillissait à l'abri des arbres, afin de laver son chef ensanglanté.
Les Montmartrois gardèrent mémoire de cette source sacrée (qui l'était déjà au temps du paganisme). C'est autour d'elle que trois des moulins de la Butte firent tourner leurs ailes et c'est là que des anges continuèrent de murmurer et de chanter après le passage du saint.
Les riverains la nommèrent alors source des bourdonnements.
Quand vous aviez des maux de tête, il suffisait de puiser de l'eau à cette fontaine et de vous en asperger le crâne et le visage pour que vos céphalées soient emportées, comme détachées de vous et diluées dans les bourdonnements angéliques. La croyance populaire lui attribua d'autres vertus : la jeune fille qui s'y rendait dès potron-minet et y faisait une toilette de chat était assurée de trouver dans l'année un beau matou. Non pour la bagatelle toujours facile à l'ombre des moulins mais pour le mariage… On prétend aussi que sanctifiée par l'eau bénie, elle ne tromperait jamais son homme!
"Fille qui a bu l'eau de Saint-Denis,
Toujours sera fidèle à son mari."
Mais l'esprit et le goût de vivre montmartrois étant ce qu'ils sont, les abords de la fontaine fournissant herbe tendre et bosquets en abondance, c'est là que de jeunes amoureux d'un soir venaient abriter leurs ébats!
Dans la journée, le lieu retrouvait sa sage apparence et les pèlerins qui se dirigeaient vers le martyrium, en bas de la Butte, là où Denis, Eleuthère et Rustique avaient été suppliciés, s'y arrêtaient pour prier. On dit qu'Ignace de Loyola et ses compagnons s'y rendirent le 15 août 1534 après avoir prononcé leurs vœux de pauvreté et chasteté.
Il y avait une pierre sculptée à proximité de la fontaine. Elle a disparu et a été remplacée par la statue qui veille de nos jours sur les boulistes du square Suzanne Buisson.
Elle est due au sculpteur Fernand Guignier (1902-1972) qui fut élève d'un artiste qui nous est cher sur la Butte, Emile Derré.
Fernand Guignier aimait Montmartre dont il fit de nombreux pastels...
Sa statue de Saint Denis prend place en 1941 à l'emplacement présumé de l'antique source.
Qu'est-elle devenue cette source sacrée?
Elle a connu un sort comparable à certains moulins et maisons de la Butte. Un creusement de carrière fut autorisé aux alentours.
Bientôt le sol s'affaissa puis un trou de plusieurs coudées avala (en 1810) source et ruisseau qui continuèrent leur petit chemin bourdonnant dans les entrailles de Montmartre avant de se diluer peu à peu dans les profondeurs et disparaître à jamais.
Impasse Girardon
Revient-elle parfois en automne quand les brouillards montent de l'ancien abreuvoir et quand les derniers feuillages bruissent comme une résurgence discrète et cristalline? L'eau retrouve-t-elle la sente qu'elle suivait alors et qui est devenue l'impasse Girardon?
Nerval qui était poète l'a entendue... pourquoi pas vous?
En annexe, un panneau de bois sculpté du XVIème siècle jadis exposé au musée de Montmartre et aujourd'hui récupéré par le musée Carnavalet. On y voit le martyre de Denis et ses compagnons sur une butte difficile à reconnaître….
C'est une découverte pour moi mais sans doute pas pour les passionnés de la Belle époque montmartroise..
Albert Guillaume (1873-1942)dont des dessins sont exposés en ce moment au musée de Montmartre avec la collection Weisman-Michel dont ils font partie.
Il fut célèbre en son temps par ses caricatures, ses affiches et ses illustrations. Il se distinguait ainsi dans une famille où l'on avait l'architecture pour vocation. En effet son père Edmond et son frère Henri y firent carrière avec des réussites diverses. Pour les Montmartrois, retenons qu'Edmond Guillaume a été l'architecte du monument de la Défense place de Clichy.
-On dit qu'il a été surpris avec elle en flagrant délit... -On exagère... il était à ses pieds...
Dans sa période la plus active, Albert Guillaume publie ses caricatures dans diverses revues comme le Gil Blas, l'Assiette au Beurre, le Figaro Illustré ou le Rire....
Il est également sollicité pour créer des affiches pour des marques ou pour des spectacles...
Le marieur
Enfin il se consacre à la peinture qui lui rapporte de bons revenus. On peut dire qu'il représente bien l'art pictural "1900" conventionnel et ignorant des grandes mutations et des grands mouvements qui révolutionnent la peinture, notamment à Montmartre. Il s'attache à la société bourgeoise, riche et frivole. La femme est légère, vaporeuse et tête de moineau; l'homme est vaniteux et concupiscent!
Sa période d'illustrateur fait l'objet d'un bel hommage puisque deux salles lui sont consacrées. C'est celle de sa jeunesse. Ses dessins connaissent le succès et sont regroupés pour former des albums comme celui que nous découvrons rue Cortot :"Tristes et gaies".
Ce ne sont pas des œuvres inspirées et novatrices comme celles de Toulouse Lautrec, mais le genre qui nécessite simplicité et efficacité du trait permettent à Albert Guillaume de réaliser ce qui pour moi est le meilleur de son œuvre.
Il isole dans la page une figure ou quelques personnages expressifs, sans détails inutiles.
Dans cette composition, on peut reconnaître Oscar Wilde qui fréquentait alors les cabarets parisiens...
Tous ces dessins illustrent des chansons bien oubliées aujourd'hui... Ils nous entraînent dans un monde de plaisirs sensuels, de passions parfois violentes, de peines d'amour, de mélancolie...
... Où nous rencontrons aussi le Pierrot montmartrois...
... le french cancan vigoureux...
Et des portraits d'inconnues, belles et tristes.
Toutes ces oeuvres font partie de la collection Weisman-Michel exposée jusqu'au 19 janvier 2020 au musée de Montmartre. Le meilleur de cette exposition étant consacré à Suzanne Valadon.
Avant de quitter Albert Guillaume, comment ne pas évoquer ses dessins d'enfants montmartrois qui annoncent Poulbot mais sans la sympathie un peu naïve qui animait ce dernier…
Rue de Clichy vers la place homonyme et le monument de la Défense.
Cette rue qui va de la place d'Estienne d'Orves à la place de Clichy est une artère vivante et la plupart du temps encombrée de véhicules de tout genre.
Rue de Clichy dernière partie, arrivée sur la place.
Elle doit son nom qui lui est donné en 1843, à la ville de Clichy vers laquelle elle mène. Mais son tracé date de bien avant. Dès l'époque gallo-romaine, une voie nommée "voie de la mer" allait de Paris jusqu'à Harfleur. Au 17ème, on la reconnait sur d'anciens plans. Elle est alors "le chemin de Clichy". Mais là ne s'arrêtent pas ses avatars! Au 18ème, elle devient "rue du Coq". Elle passait en effet devant l'hôtel du Coq (une "avenue du Coq" existe toujours, en réalité large impasse qui donne sur la rue St-Lazare).
La 1ère rue à gauche est la rue de Clichy. On voit le square devant l'église. Il a détruit une partie de la rue.
La rue de Clichy est longue de 700 mètres, sa première partie ayant été amputée lors de l'extension du square D'Estienne d'Orves devant la Trinité.
A droite le square d'Estienne d'Orves, à gauche ancienne partie de la rue de Clichy, aujourd'hui place d'Estienne d'Orvbes)
Le 10.
Au 10 s'élève l'hôtel de Wendel, riche demeure que la fortune des Maîtres de Forges leur permit de s'offrir.
C'est Charles Wendel qui le fait édifier de 1862 à 1867 en faisant appel à l'architecte Sidoine Maurice Storez qui dans cette période ostentatoire conçoit un bâtiment simple et épuré dans le style Louis XVI.
La façade dépouillée cache en réalité un somptueux logis de 36 pièces! Par chance certaines ont conservé leur décor, ce qui est plutôt rare quand les immeubles sont rachetés par la Ville (ce qui est le cas) pour être transformés en écoles.
Le "W" des Wendel sur la façade
Le 12
Au 12 actuel (primitivement 26) s'élevait la première église de la Trinité ouverte en 1852. Elle remplaçait la 1ère église de la rue de Calais et elle ne fut détruite qu'après la consécration de la troisième église édifiée sur la place en 1867.
C'était une construction de bois, longue d'une quarantaine de mètres et qui malgré son existence éphémère était ornée de vitraux. Une cloche appelait les fidèles mais elle dut se taire après quelques mois car les voisins se plaignaient d'être réveillés par les Laudes! Les ronchons qui se plaignent aujourd'hui des cloches et des coqs font donc partie d'une longue tradition!
Il ne reste rien de cette Trinité passagère sinon une peinture sur lave de Devers, inspirée d'Ary Scheffer qui ornait le tympan et qui est aujourd'hui conservée dans la sacristie de l'église actuelle.
Le 16 Casino de Paris en 1904
Le 16 aujourd'hui
Le 16 années 50
Le 16 est l'adresse la plus célèbre de la rue! Celle du Casino de Paris! Il y aurait un roman à écrire sur ce lieu mythique. Pâtinoire puis théâtre à la fin du XIXème siècle, c'est avec Léon Volterra en 1914 que la salle révolutionne l'art du spectacle avec la création des revues qui allaient connaître un succès inépuisable.
C'est Volterra qui invite Mistinguett après la guerre, avec son "protégé" Maurice Chevalier. Jusqu''en 1925, elle restera la reine du Casino de Paris. Il faudra attendre le nouveau directeur Henri Varna pour assister à un triomphe comparable avec Joséphine Baker et ses 2 amours.
Citons encore Tino Rossi qui fait se pâmer son public en le caressant de sa voix de zéphyr et plus tard Line Renaud qui ménera plusieurs revues. La dernière grande meneuse sera Zizi Jeanmaire en 1970 avant que la salle n'accueille des artistes comme Gainsbourg, Souchon, Dutronc, Higelin.... etc...
Réjouissons nous que malgré les inévitables mutilations pour se mettre à la mode architecturale des années sans fantaisie, la salle ait gardé une partie de son décor 1925.
On ne peut pas en dire autant des 20 et 22!
Le 20...
Le 20 consternant de banalité morose était l'adresse d'un music-hall ouvert au début du XXème siècle à la grande époque des paillettes et des divertissements : l'Apollo.
Son titre de gloire est d'avoir créé l'opérette de Franz Lehar "La veuve joyeuse" avec un succès qui ne se démentit pas avec les années.
Ce fut aussi dans cette salle que Carlos Gardel fit ses débuts parisiens. Les amoureux du tango se recueillent en passant devant le fantôme de l'Apollo.
Affiche de Paul Colin
Le 21...
Le 21 a abrité notre Victor Hugo national, si proche encore, si audacieux toujours… de 1874 à 1878. C'est dans cet immeuble, au 4ème étage qu'il écrivit son roman "Quatrevingt-treize" (c'est ainsi que l'auteur a voulu qu'on écrivît son titre).
Le 28
Sur la façade du 28, bel immeuble début du XXème siècle, une plaque rappelle que Georges Enesco, "illustre musicien roumain y vécut de 1908 jusqu'à sa mort en 1955."
Musicien considérable qui fut élève de Massenet et Fauré, il fut lié aux principaux compositeurs et interprètes de son temps, de Ravel à Dukas… Il écrivit une de ses oeuvres les plus célèbres, son opéra "Œdipe" dans cette maison.
Belle porte cochère aux 34-36
Le 37.
Au 37 a vécu pendant 30 ans le peintre Maurice Eliot qui fut le grand ami de Charles Léandre avec qui il loua un atelier à deux pas de Pigalle, 3 rue Houdon.
Il excella dans l'art du pastel et connut quelque succès avant la catastrophique année 1937 où il perdit sa mère, son ami Léandre et où sa sœur atteinte de maladie mentale fut internée. Il dut alors quitter, la rue de Clichy et le quartier qu'il aimait
39
C'est au 2ème étage du 39 que Ravachol déposa une bombe le 27 mars 1892 destinée à tuer le substitut Bulot. Il y eut quelques blessés et l'immeuble fut dévasté.
Ravachol (un petit air de Brad Pitt)
Trois mois et demi plus tard l'anarchiste qui avait à son "actif" quelques crimes crapuleux et quelques autres plus "politiques" sera guillotiné.
Le 40
Un coup d'œil au 40 où s'ouvrent les portes de la Grande Comédie, théâtre créé en 2005 et qui accueille des humoristes ou des comédies boulevardières. Omar et Fred, Max Boublil s'y sont produits. Qu'on aime ou pas, il faut se réjouir chaque fois qu'un nouveau théâtre naît dans ce quartier où bon nombre de salles de spectacle ont disparu.
La maison du protestantisme a ses vitrines au 47, avec sa librairie spécialisée "Jean Calvin".
Les immeubles du 54 au 68 ont été construits à l'emplacement de la prison de Clichy dont Balzac fut à plusierurs reprises menacé. En effet elle incarcérait les "dettiers" ceux qui étaient incapables de payer leurs dettes!
La prison en 1859
Si Balzac réussit à l'éviter en se cachant, il n'en fut pas de même pour Nadar qui y passa un mois en 1850 ou pour Poulet-Malassis l'éditeur et l'ami de Baudelaire ( qui aimait l'appeler "Coco Mal-Perché").
Elle fut fermée en 1867 et elle ne subsiste aujourd'hui que dans les romans du XIXème siècle, comme dans "la Cousine Bette" de Balzac...
Au 55, un passage très parisien conduit au théâtre de l'Œuvre créé en 1893 par Lugné-Poe qui le dirigea pendant 37 ans
Il s'installa dans une salle de concert à l'italienne, la salle Berlioz.
De grands artistes y furent engagés comme Isadora Duncan, Pierre Fresnay, Pierre Dux ou Maria Casarès...
... Les auteurs scandinaves Strindberg et Ibsen y furent révélés au public parisien.
D'autres créations marquèrent l'histoire théâtrale : "Ubu roi" de Jarry qui provoqua un scandale mémorable (1896) ou dans un autre style, "L'Annonce faite à Marie" de Claudel (1912).
LE 62
Au 62 le jeune Félix Tournachon (Nadar) fut pensionnaire chez Mr Augeron. C'est là qu'il rencontra celui qui allait être l'ami de toute une vie, Charles Asselineau, futur écrivain et admirateur comme lui de Baudelaire.
Asselineau par Nadar
Nadar ne pouvait pas imaginer qu'une vingtaine d'années plus tard il reviendrait rue de Clichy, non plus à la pension Augeron mais à la prison !
81
Là où s'élève l'indigent immeuble du 81, il y avait un café où se réunissaient les poètes symbolistes autour de Mallarmé pour théoriser leur opposition aux Parnassiens.
Cependant ce sont surtout les peintres divisionnistes, "les pointillistes" comme Seurat ou Signac qui en firent leur lieu privilégié de rencontre.
Le 84
Il y avait au 84 un "bouillon"Duval, restaurant populaire et bon marché comme il s'en ouvrait de nombreux à Paris. Il a été remplacé par une académie de billard tout en gardant son cadre art nouveau.
Il a servi de décor à la fin du film "Le Marginal" avec Belmondo.
Christophe Honoré y a tourné une scène avec Ludivine Sagnier dans "Les bien aimées" pendant laquelle l'actrice chante avec Rasha Bukvic "les chiens ne font pas des chats".
Depuis l'été 2019 il est devenu le Club Montmartre bien connu des fous de poker.
Ne nous attardons pas, de peur de sortir essoré de ce lieu dangereux et cap sur l'avenue de Clichy qui prolonge notre rue de l'autre côté de la place où nous attend un des meilleurs cinémas de Paris, le cinéma des cinéastes... Un bon film, rien de mieux après avoir arpenté Paris!
La fresque-hommage au cinéma dans l'escalier du cinéma.
Ni Rousseau ni Séraphine ne sont de notre village et pourtant… Les peintres que l'on appelle "naïfs"l ont toujours aimé Montmartre.
La Butte est déjà un tableau qui leur ressemble, avec ses dômes blancs, ses arbres en son jardin vertical où s'accrochent de petits personnages...
Jean Eve. Le Sacré-Coeur de Montmartre de face. 1946.
… Et puis… c'est à Montmartre qu'eut lieu pendant des années la "foire aux croûtes" où les peintres qui ne vendaient pas leurs toiles les exposaient en espérant trouver un acheteur providentiel!
Louis Vivin. Paris, basilique du Sacré-Coeur de Montmartre. 1930.
Le Sacré-Coeur que certains continuent de décrier est en lui-même un monument naïf, une ville orientale, un narthex ouvert sur la houle des toits...
Louis Vivin le peignit plus de dix fois! Il fit partie avec Bombois des vendeurs de la "Foire aux croûtes".
Cette toile paraît simple et pourtant, rien de réaliste… le monument est déplié, vu simultanément de face et de côté… On peut remarquer le même personnage démultiplié gravissant la Butte. L'inattendu, l'étrange sont présents dans un paysage qui semblait sans mystère.
Lorsque Uhde (le découvreur de Séraphine Louis) organisa une exposition des peintres qu'il aimait et qu'il avait souvent rencontrés à Montmartre, il l'intitula "Les peintres du cœur sacré".
C'était un beau titre. Référence au monument emblématique en même temps qu'à l'aspect amoureux du geste de peindre sans prétention, avec un regard clair, avec le cœur simple.
Ferdinand Desnos. Autoportrait aux chats. 1953.
Dans cette riche exposition j'ai choisi quelques œuvres que j'ai particulièrement aimées. Je n'ai pas insisté avec Rousseau qui connaît la gloire qu'il mérite ni avec Séraphine la mystique aux fleurs tourmentées aujourd'hui mondialement reconnue.
Voilà Ferdinand Desnos, cousin du poète. Un autoportrait qui fait penser à Chagall, avec des chats joueurs, amis des artistes.
Ferdinand Desnos. Portrait de Paul Léautaud et ses chats. 1953.
Il a été ami des écrivains et poètes (il a fait un portrait d'André Breton) et a représenté Léautaud avec qui il partageait l'amour-passion des chats.
André Bauchant. Autoportrait aux dahlias. 1922.
André Bauchant s'est réfugié dans la peinture à son retour du front en 1918. Lui qui était pépiniériste et aimait ses fleurs, lui qui était amoureux fou de sa femme, il retrouva sa pépinière saccagée et sa femme frappée de folie.
Il y a dans ses toiles de la douceur et de la tristesse mêlées.
André Bauchant. Les baigneuses. 1923.
Dominique Peyronnet. La falaise. Non daté.
J'ai découvert un peintre que je ne connaissais et qui m'a plu avec ses rivages oniriques et ses vagues d'opéra : Dominique Peyronnet.
Il peint avec application et sans effets. Ses paysages ont la précision inquiétante des rêves.
Dominique Peyronnet. Après le bain. 1931.
Dominique Peyronnet. Mer brumeuse à marée basse. Non daté.
…. Et maintenant nous entrons dans une salle consacrée à une des stars de la peinture naïve : André Bombois.
Nous lui avons déjà consacré un article lors de l'exposition qu'organisa en son honneur le musée Maillol...
Il est assurément le plus sensuel des peintres de cette exposition. Le seul à peindre des femmes nues et à réaliser à sa manière son "origine du monde!
Il va droit au but et n'essaie pas d'atténuer son intérêt pour ce sexe qui l'attire (pas de censure s'il vous plaît, notre homme n'agressa personne et prit pour modèle sa femme dont il aima les rondeurs sensuelles).
Bien différent est René Rimbert qui fut dessinateur pour l'Etat Major pendant la première guerre mondiale. Il eut pour admirateur Max Jacob et s'il fut classé parmi les naïfs c'est après avoir exposé une toile représentant l'apothéose du douanier Rousseau.
On y voit le douanier s'élever, palette à la main, vers les nuages où la muse est entourée d'Ingres, Delacroix, Courbet, Cézanne et Renoir. Ces maîtres sont ceux qu'admire Rimbert qui a compris avant bien des critiques d'art qu'il n'y avait pas de frontière hermétique entre le Douanier et les grands maîtres reconnus.
On devine en bas du tableau, Rimbert derrière sa fenêtre jouant de la flûte et accompagnant ainsi le Douanier dans son voyage glorieux!
la plupart de ses toiles représentent la ville, avec ici et là de rares passants esquissés. Le silence, l'espace font penser à Chirico.
Pour terminer cette visite personnelle il faut bien saluer le douanier Rousseau et Séraphine Louis, les seuls peintres nommés dans le titre de l'exposition.
Par leur prestige ils attireront au musée Maillol des amateurs d'art "naïf" et leur permettront peut-être de voir briller au ciel de leur panthéon personnel quelques étoiles nouvelles!
Séraphine Louis. Le bouquet de feuilles. 1929.
Le Douanier Rousseau. Deux lions à l'affût dans la jungle 1909.
J'ai oublié d'ajouter cet autoportrait de Jean Eve que Nicole aime particulièrement pour sa douceur mélancolique. Il y a quelque chose chez ce peintre de la précision trompeuse de Magritte. Le paysage est tableau et le tableau sur le chevalet est paysage. Entre les deux le peintre incertain hésite à effacer un peu plus les contours de la réalité menacée où il vit.