
Je passe rue Houdan pour acheter une bouteille de champagne puis je me dirige vers l'église et la rue qui mène à la Faïencerie. Je vois mon père qui avance à petits pas et remonte vers le centre-ville. Je m'arrête. Il passe à côté de moi sans me remarquer.
Je l'appelle; il se retourne, surpris. Il me dévisage. Je n'attends pas, je l'embrasse,"C'est moi, Christian, mon petit Dad"! Il s'étonne : "ça alors! mais c'est un jour extraordinaire! Un jour dont je me souviendrai ! J'allais voir une dame de la paroisse et cest toi que je trouve!
-Dad, allons voir cette dame qui t'attend peut-être!
-Non, tant pis pour elle! elle a laissé passer sa chance! Allons à l'église!
-Mais Dad, regarde, il y a un enterrement!
-Ah bon! alors il faut que je fasse les lectures!
-Non, je ne crois pas Dad.Regarde la foule! c'est un enterrement de riche! Viens, on va se promener dans le parc!

Et nous passons tous les deux la grille; je le tiens par le bras. Nous allons vers le bassin du petit château et la statue sans mémoire. Il me redit que ce jour est exceptionnel. Il a raison. Chaque jour est exceptionnel quand nous rencontrons ceux que nous aimons. Et peu importe si ce jour disparaît ensuite dans la nuit. Il a existé. Grain de sable et de douceur dans la terre où nous dormirons.

Je lui rappelle que nous sommes dans la Semaine Sainte. Il paraît étonné. Pourtant Dad, rappelle-toi que tu as toujours dit que c'est le vendredi saint que tu aimerais mourir!
-Mourir pour mourir..
-Tu sais ce que dit Sylvie. En fait ça ne serait pas un cadeau car tu risquerais de ressusciter le 3ème jour!
-Ah! Mais on ne sait pas quand il est ressuscité, lui.
-En théorie, c'est dimanche, le jour de Pâques. Tu sais que Vincent vient te chercher.
Il s'étonne. Il trouve que c'est gentil. Il me demande si Vincent a des enfants. Oui Dad, il a deux garçons. Tu peux retrouver leur prénom. Pense à un grand poète, un de ceux que tu préfères.
-Il est mort?
-Oui Dad, au XIXème siècle;
-Alors s'il est mort comment veux-tu que je sache son nom?
-Mais tu l'aimes Dad. La Légende des Siècles! "Lorsqu'avec ses enfants, vêtu de peau de bêtes..
Il poursuit aussitôt sans se tromper :"Echevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhova..."
C'est étrange, cette mémoire des textes appris dans l'enfance et l'adolescence. Il ne sait plus s'il a des petis enfants mais il sait encore par coeur des poèmes entiers.
Bon, Dad, tu vois que tu le connais ce poète. Les Misérables, ça ne te rappelle rien?
-C'est triste !
-Victor, Dad!
-Victor?
-Victor hugo! Tes petits-fils s'appellent Victor et hugo!
- Ah Bon! Si tu le dis!

Après un silence, il m'interroge:
-Comment va ta mère?
C'est la première fois que spontanément, il s'inquiéte devant moi de sa femme.
-Elle n'est pas en forme, elle marche très difficilement.
-C'est son pied?
-Non Dad, c'est la hanche. Tu vas la voir dimanche chez Vincent.
-Ah bon, je vais chez Vincent?

Après la balade, nous allons au café où il me redit que ce jour, il ne l'oubliera jamais.
Je le raccompagne dans son studio.
Je regarde sur un des murs le Christ peint par son ami Vasquez del Rio. Un christ décharné sur le bois du Vendredi Saint. Mon père est aussi maigre, aussi innocent... et c'est pourquoi si l'on y croit, le jour venu, lui aussi, il ressuscitera...

Mon père. Visite. Alzheimer à l'ouvrage.




Passionné par le Moyen-Âge, comme beaucoup de ses contemporains, et
comme le plus grand d'entre eux, notre Victor national, il décore sa maison en gothique flamboyant et installe un musée médiéval de pièces d'orfèvrerie, d'ivoire, de bronze. Il acquiert des émaux
très rares et des reliques pour la plupart douteuses mais dont le reliquaire, lui est authentique!
Notre Escalopier écrit un ouvrage qui lui apporte une petite
célébrité et lui vaut le hochet suprême, la croix de la légion d'honneur. Il s'agit de la traduction d'un traité du moine Théophile (XIIème siècle) sur les arts de son temps.
La porte étant entrouverte; je me permets d'entrer sur la pointe des
pieds. Le grand escalier semble accueillir quelques fantômes de lumière.








Lui, il a senti la trace d'un bichon femelle qui aimait taquiner Marlamin, le chat de la
Duchesse.
Les arbres qui n'oublient rien bruissent de confidences. Mais pour
entendre leur langage, il faut être un enfant, un animal ou un vieillard.
Il les comprend peut-être, lui qui s'étonne de me voir aujourd'hui. Il
me dit que sa journée sera mémorable parce que je lui ai rendu visite. Je réponds qu'il en sera de même pour moi. Mais je suis triste et j'ai du mal à sourire et à chercher des sujets de
conversation. Il me paraît si fatigué, si découragé...Il me dit qu'il est très vieux, qu'il a 59 ans. Il me dit que la vie est étrange et qu'il désire écrire tout ce qu'il a connu, les bons et les
mauvais souvenirs. Je lui demande de me raconter un bon souvenir. Il sourit faiblement. Il ne dit rien. Je lui demande un mauvais. Il me regarde. "Il ne faut pas raconter les mauvais souvenirs". Il
ne dit rien de plus. Le repas qui s'éternise invite le silence. Il ne me gêne pas. il ne le gêne pas. Il mange avec application. 
Pour rafraîchir la mémoire des
spectateurs, un résumé des premiers actes est présenté avec accompagnement pianistique. La séquence est virtuose et drôle. Mine de rien, avec légèreté, elle nous introduit dans l'univers
tchékhovien : le temps inexorable qui bouffe toute jeunesse et tout espoir, le deuil impossible... mais elle le fait avec humour, avec clownerie même. Elle nous prépare à recevoir le
spectacle comme une comédie où l'on rit et l'on sourit, une comédie tragique qui ressemble à la vie.
Le 3ème acte fait de nous des voyeurs qui essayent de participer à la
fête en jetant un oeil entre les panneaux des paravents. Les panneaux s'entrouvrent et l'on surprend soudain une conversation, une confidence. On s'attache aussitôt à Andreevna revenue de Paris
ruinée par son amant et contrainte de vendre la Cerisaie de son enfance. Nul doute que la jeune actrice qui l'incarne fera son chemin si elle le désire. Elle est forte et fragile, rêveuse et
réaliste enfin...Elle incarne une Andreevna que je n'oublierai pas. 





J'ai aimé ces jeunes acteurs et je les ai trouvés beaux. J'aime Bruno mon
frère qui vit dans le théâtre comme dans un monastère où il entraînerait tous les novices dans la même prière et la même joie. A la fin du spectacle, c'est le public qui aurait dû se lever et
applaudir la jeune troupe et son professeur pour le pain et le vin qu'ils avaient partagés.


On oublie un moment la lourde locomotive qui nous entraîne et crache sa
vapeur sur le ciel. Plus tard ma vieille, plus tard l'inexorable voie de fer et son terminus de pleine terre.
Aujourd'hui on aime. ON AIME. ON S'AIME.
