Le trajet pour aller à Sceaux est devenu pour moi comme un chemin de pélerinage vers un lieu sacré.
Pour accéder au Sacré-Coeur, à deux pas de chez moi, il me faut gravir trois cents marches.
Pour m'approcher de mon père, de son coeur de père, il me faut emprunter le RER B avant de débarquer dans la lumière printanière.

Sous le soleil, à la sortie de la gare, me reviennent les paroles d'Aragon:
Il fait beau à n'y pas croire
Il fait beau comme jamais
Quel temps! Quel temps sans mémoire...
Un temps sans mémoire pour un vieil homme qui a perdu la sienne et pour moi qui essaye d'en grappiller encore quelques miettes dans les mots qu'il me donne.

Je vois son studio, au troisième étage. Le store qu'une bourrasque a détérioré il y a deux mois n'a toujours pas été réparé. Il est inutilisable et pour se protéger de la chaleur et du soleil,
mon père doit baisser le rideau métallique qui plonge sa pièce dans l'obscurité. Inutile de se plaindre, de réclamer. Voilà Quatre mois qu'il n'a plus de serrure à sa porte et que n'importe qui
peut entrer à n'importe quel moment chez lui, alors le store.... Pensez donc!

Je vais dans son studio. Il n'y est pas. j'en profite pour y mettre un peu d'ordre et faire le lit. Une rose fanée trempe dans un flacon d'eau de Lourdes. Des papiers sont éparpillés sur le
sol.
Je vais chez son amie. Il est là. Il a mis deux chemises l'une sur l'autre malgré la chaleur et il porte autour du cou un foulard rose surprenant.Il se lève et m'embrasse en me disant qu'il est
heureux de me voir enfin parce qu'aucun de ses enfants ne lui rend visite. "Mais Dad, Vincent vient te voir chaque semaine!
- Ah bon!
-Et moi aussi!
-Oui. J'ai de la chance d'avoir des fils comme vous. Tu es un de mes préférés.
-Comme tu as trois fils aujourd'hui, chacun de nous est un de tes préférés!"

Son amie me dit qu'il ne faut pas laisser sa porte sans serrure car il y a des vols fréquents dans la résidence. Il dit qu'il n'y a rien à voler chez lui. Elle s'étonne : Tu n'as rien de
précieux?
Il répond que si, il a ses enfants et il l'a, elle.
Nous descendons au restaurant.
Au bras de son amie, il ne s'égare pas dans les interminables couloirs.
Pendant le repas, il ne parle presque pas. Une seule fois, il me pose une question : As-tu des nouvelles de notre bonne ville d'Arras?
Ce sont les plus anciens souvenirs, les plus forts qui remontent à la surface quand la maladie balaye les souvenirs récents. Arras, c'est son enfance, ses parents, ses amis. J'essaye de retrouver
des noms, de les lui donner. Il sourit quand je lui parle de son père. Avec lui, il retrouve des images, des moments : la maison familiale, les soirées de poésie, les Rosati..
Je souris avec lui.
Un chat vient nous regarder à la fenêtre. Un loubard sans doute à en juger à son oreille déchirée! Mon père le regarde. Le chat le regarde.
"Je devrais le prendre pour ta mère!
-Tu as déjà recueilli un chat à Oléron, tu te rappelles? C'est Minouche. Elle fait équipe avec maman.
- Oui, ta mère aime les animaux. "
C'est tout ce qu'il dit pendant les deux heures du repas. Il me paraît presque toujours absent, anesthésié par le flot intarrissable des considérations ésotériques ou philosophiques que déverse
son amie qui parfois me pose une question piège pour vérifier que je suis attentif.

Quand je suis enfin avec lui, seul à seul, je lui donne des nouvelles des uns et des autres. Je ne suis pas sûr qu'il comprenne ce dont je lui parle, mais il réagit aux noms de ses enfants
et trouve quelque chose de gentil ou de tendre pour chacun d'eux.
Papa, garde-nous quelque temps encore dans un recoin de ta mémoire. Et quand nous n'y serons plus, ne crains rien, c'est dans ton coeur que tu nous retrouveras.
Lien:
Visite à mon père. Alzheimer. 9 avril.














Lui, il a senti la trace d'un bichon femelle qui aimait taquiner Marlamin, le chat de la
Duchesse.
Les arbres qui n'oublient rien bruissent de confidences. Mais pour
entendre leur langage, il faut être un enfant, un animal ou un vieillard.
Il les comprend peut-être, lui qui s'étonne de me voir aujourd'hui. Il
me dit que sa journée sera mémorable parce que je lui ai rendu visite. Je réponds qu'il en sera de même pour moi. Mais je suis triste et j'ai du mal à sourire et à chercher des sujets de
conversation. Il me paraît si fatigué, si découragé...Il me dit qu'il est très vieux, qu'il a 59 ans. Il me dit que la vie est étrange et qu'il désire écrire tout ce qu'il a connu, les bons et les
mauvais souvenirs. Je lui demande de me raconter un bon souvenir. Il sourit faiblement. Il ne dit rien. Je lui demande un mauvais. Il me regarde. "Il ne faut pas raconter les mauvais souvenirs". Il
ne dit rien de plus. Le repas qui s'éternise invite le silence. Il ne me gêne pas. il ne le gêne pas. Il mange avec application. 
Pour rafraîchir la mémoire des
spectateurs, un résumé des premiers actes est présenté avec accompagnement pianistique. La séquence est virtuose et drôle. Mine de rien, avec légèreté, elle nous introduit dans l'univers
tchékhovien : le temps inexorable qui bouffe toute jeunesse et tout espoir, le deuil impossible... mais elle le fait avec humour, avec clownerie même. Elle nous prépare à recevoir le
spectacle comme une comédie où l'on rit et l'on sourit, une comédie tragique qui ressemble à la vie.
Le 3ème acte fait de nous des voyeurs qui essayent de participer à la
fête en jetant un oeil entre les panneaux des paravents. Les panneaux s'entrouvrent et l'on surprend soudain une conversation, une confidence. On s'attache aussitôt à Andreevna revenue de Paris
ruinée par son amant et contrainte de vendre la Cerisaie de son enfance. Nul doute que la jeune actrice qui l'incarne fera son chemin si elle le désire. Elle est forte et fragile, rêveuse et
réaliste enfin...Elle incarne une Andreevna que je n'oublierai pas. 





J'ai aimé ces jeunes acteurs et je les ai trouvés beaux. J'aime Bruno mon
frère qui vit dans le théâtre comme dans un monastère où il entraînerait tous les novices dans la même prière et la même joie. A la fin du spectacle, c'est le public qui aurait dû se lever et
applaudir la jeune troupe et son professeur pour le pain et le vin qu'ils avaient partagés.

















Je garde mes larmes pour tout à l'heure.