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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 16:21

Un beau jour d'hiver au soleil clair, la gare de Sceaux... Je vais voir mon père, avec joie, avec tristesse. La petite gare est familière. "Voyageur déjà de tant de voyages sans valise..." Les gares fussent-elles de banlieue génèrent une mélancolie douce. Dans quelques jours je serai au Laos. Je ne verrai pas mon père pendant trois semaines. Bien que je sache qu'il oublie ma visite une minute après mon départ, je ne me débarrasse pas d'une inquiétude diffuse. Il paraît que Mishima, avant de se faire hara-kiri a écrit quelques mots sur une feuille : "une vague inquiétude..."

Le studio est inondé de soleil. Mon père est là, dans son fauteuil. Il semble heureux. Heureux et inquiet. Depuis des mois, cette frayeur légère, une ombre, un éclat me frappe quand je le regarde dans les yeux. Sylvie ma soeur dit qu'il est beau. Elle prend sa main tachée de rouille et elle dit qu'elle est belle. Aujourd'hui je sais qu'elle dit vrai.

Bientôt 90 ans! Les années ont emporté en passant sur ce visage, la vivacité, la fierté, la certitude. Elles ont fait apparaître le plus profond, le plus indestructible : la douceur. La vulnérable douceur. Le dernier rempart des plus faibles contre l'agressivité et la hâte du monde.

Sur les murs, les quelques tableaux qu'il a gardés avec lui après tant de déménagements et de dons. Ce dessin d'un moine canadien que Jean-Loup son fils aîné avait connu et apprécié. Il le lui avait offert, lui qui avait si peu pour vivre. Mon père suit mon regard et me demande ce que ça représente. Mais papa, c'est l'ange de la résurrection qui vient réveiller les morts!
Ah! bon! c'est une bonne idée!
Papa c'est Jean-Loup qui te l'a offert.
Ah! Il faudra que je lui écrive pour le remercier!
Comme il aurait aimé en recevoir des lettres de son père, Jean-Loup qui fit appel à son amour et à son aide jusqu'à son dernier jour. Il ne le sentit pas cet amour pourtant bien réel.

Une croix marquetée de nacre. Il ne sait plus d'où elle vient. Elle a pourtant sa place dans notre famille. Elle a appartenu à un arrière grand-oncle, missionnaire en Chine et torturé à mort avec Chapdeleine et ses compagnons, tous béatifiés par Jean-Paul II. Sa mort fut horrible. c'est celle qu'on inflige aujourd'hui aux chiens dans ce beau pays de Chine; La strangulation lente : Dans une cage, le condamné est suspendu, la tête passée dans une planche, le corps pendant dans le vide, jambes lestées de plomb. Le malheureux essaye de respirer, de prendre appui sur sa nuque mais il étouffe peu à peu, une dizaine d'heures en général. Les chiens, eux sont écorchés vifs alors qu'ils luttent contre l'étouffement. Je préfère que tout cela soit sorti de la mémoire de mon père!
Un peu de douceur avec cette icône que je lui ai rapportée du Liban, du monastère de Mar Yacoub, à côté de Tripoli. La religieuse qui l'a peinte a écrit son nom derrière le panneau de bois. Elle lui souhaite longue vie. Elle a été exaucée.
Pendant le repas, mon père est comme un enfant. Il écoute, parle à peine. Mauricette me dit comme s'il n'était pas présent que la veille, vers 21 heures, il avait voulu sortir en pantoufles dans la neige et le froid glaçant, qu'il avait fallu le retenir de force et l'emmener dans son studio qui n'a toujours pas de clé. Elle me dit qu'elle s'inquiète de plus en plus. Soudain, elle change de conversation; Elle a perdu une de ses boucles d'oreille. Mon père plonge sous la table, il ramasse des miettes qu'il pose sur la nappe. Il finit par émerger, piteusement et il lui promet de lui en acheter une autre.
Dans le couloir, alors que je le reconduis à son studio, nous croisons une femme de ménage dont le grand sourire me paraît exagéré. Nous lui disons bonjour. Elle se met alors à rire, d'un rire éclatant, infini. Elle parvient à prononcer entre deux rafales : "Bonjour monsieur Wacrenier". Son rire nous poursuit dans le couloir.
Est-il devenu la risée de tous ?

Quand je l'embrasse, il me répète que nous sommes, nous ses enfants, ce qu'il a de plus précieux au monde. Il me dit qu'il priera pour moi quand je serai au Laos. Je l'embrasse. Je sais que dans cinq minutes, il ne saura plus que je suis venu le voir.

J'éprouve le besoin de marcher, de passer par le jardin de la Ménagerie. Je regarde l'urne sous laquelle la Duchesse du Maine enterra son chat adoré. Sur la pierre on peut lire : "Ici repose Marlamin, le roi des animaux".
Et je trouve ça très gai et très réconfortant!


Alzheimer. Un poème. (2)





Lien : Visite à mon père. alzheimer. 2juin.


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Published by chriswac - dans WACRENIER
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commentaires

Güther Martine 02/07/2011 22:51



J' ai trouvé beau ce partage intime...Merci...



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