Les touristes qui montent à l'assaut de la Butte par la rue Tholozé, avec en toile de fond le célébrissime moulin de la Galette, ne peuvent passer sans remarquer…. le Petit Moulin...
Minuscule, à l'angle de la rue Durantin, il semble sorti d'un livre de contes pour enfant ou d'une bande dessinée naïve...
Van Gogh
Il a choisi de rendre hommage à son illustre confrère de la Galette qui fut peint et repeint par des Renoir ou des Van Gogh, en choisissant de s'appeler Petit Moulin!
Son enseigne un peu foutraque et rouillée représente un moulin de bric et de broc dont les ailes n'auraient aucune velléité de tourner dans le vent...
Il fut peint par Renoux, du temps où il était unicolore et où l'artiste de rue OJI n'avait pas habillé ses murs de fresques.
Les flamants roses d'OJI rue Berthe.
OJI, on le connaît sur la Butte avec ses flamants roses qui se plaisent rue Berthe où depuis des années, nul nettoyeur, nul tagueur sauvage ne les a outragés.
On les retrouve sur les murs du restaurant qui semble plus petit encore, entre les pattes de ces échassiers géants.
Ils sont accompagnés d'autres volatiles, goéland, toucan et rouge gorge...
… Et d'un canard-jouet, tel qu'on en vend plus bas sur le boulevard, pour les jeux érotiques!
Au rez de chaussée, les herbes tropicales évoquent un douanier Rousseau en cavale
Un regard d'enfant curieux semble suivre les touristes qui passent dans la rue Durantin. On retrouve cette importance du regard dans d'autres réalisations d'OJI....
Un bandeau intermédiaire entre le rez de chaussée et le premier représente la ville avec ses toits, ses tours et ses murs..
On peut y apercevoir l'artiste de rues en train de travailler….
Sur les murs pignons des immeubles mitoyens, une autruche attentive nous surveille!
Tandis que s'envole une montgolfière énigmatique avec la signature d'Oji et quelques flamants qui se posent des questions...
L'ensemble est une réussite par la couleur, la gaité, l'irruption dans la ville d'un monde fantastique qui fait la part belle à l'enfance…
OJI est connu dans le milieu de l'art de rues. Il est modeste et généreux je crois et c'est une chance pour nous qu'il ait pu métamorphoser ce coin de rues!
Avant les flamants ce furent des cochons tout aussi roses qui occupèrent l'espace, accompagnés du jeu de mot usé sur l'homophonie l'art et lard.
"De l'art ou du cochon"!
Remontons un peu plus loin… Je suis un assez ancien Montmartrois pour l'avoir connu du temps où il avait pour nom : Les Canons.
Un nom qui remplaçait l'ancien qui était….
"le Petit Moulin"!
On peut donc être et avoir été!
Les canons de Montmartre
Les "canons" jouaient sur le double sens du mot : petit verre de vin et pièce d'artillerie. On sait que la Commune commença le jour où les Versaillais vinrent reprendre aux Montmartrois qui les avaient payés les fameux canons destinés à défendre la Butte contre les Prussiens. Un autre restaurant, rue Paul Albert porta ce nom avant de devenir le Botak et dissimuler sous une vilaine tapisserie les fresques représentant les fameux canons et leurs défenseurs.
Mais revenons à nos moutons, à nos flamants roses plus exactement…. et allons boire un canon au Petit Moulin à la santé de ceux qui mettent de la couleur dans nos rue et aux utopistes de tout poil!
Statue de Berlioz. Square Berlioz. Place Adolphe Max.
La rue de Calais à partir de la rue Blanche.
C'est une courte artère qui va de la rue Blanche à la rue de Vintimille.
Elle a été tracée au milieu du XIXème siècle sur les jardins du Nouveau Tivoli (3ème du nom) apprécié pour ses montagnes russes, son labyrinthe et son tir aux pigeons vivants importé d'Angleterre.
On avance le chiffre de 300 000 pigeons tués pour amuser les bourgeois.
(Photo airedalesareafailure. wordpress.com)
Le massacre cessa en 1842 quand le jardin fut vendu pour qu'y soient construites les rues de Calais, Douai, Vintimille, Ballu et la place Adolphe Max dans un quartier que les artistes avaient mis à la mode et qui fut surnommé sans modestie "la Nouvelle Athènes".
Prise de Calais par François de Guise le 9 janvier 1558. (Picot)
La rue longue de 153 mètres (et large de 12) rappelle l'attachement du pays à la bonne ville de Calais qui après avoir été anglaise pendant deux siècles fut reprise à l'ennemi par les armées royales sous le commandement de François de Guise en 1558.
La rue s'ouvre avec à l'angle rue Blanche, un restaurant côté impair et un hôtel côté pair. Mais l'immeuble le plus "glorieux" est situé au 4
Dans ce bâtiment construit en 1856 a vécu pendant 13 ans, jusqu'à sa mort, un des plus grands musiciens français : Hector Berlioz.
La maison de Berlioz, rue Saint-Denis. (Mont-Cenis aujourd'hui).
Nous l'avons déjà rencontré sur la Butte, rue du Mont-Cenis (alors appelée rue Saint-Denis) où il avait loué une maison campagnarde et où il emménagea avec sa jeune femme Harriet Smithson. Ils aimèrent Montmartre, village paisible à l'écart de l'agitation parisienne; leur fils Louis y naquit et c'est là que fut composé "Harold en Italie".
En 1836 il fallut se résoudre à regagner Paris à cause de la fatigue des interminables transports entre la capitale et le village.
Harriet Smithson
Harriet reviendra vivre rue Saint-Vincent en 1848 jusqu'à sa mort et son inhumation dans le vieux cimetière Saint-Vincent (ses restes seront transférés plus tard au cimetière Montmartre dans le caveau de Berlioz).
Marie Recio. Un portrait sauvé de la destruction. Musée Berlioz, la Côte Saint-André.
Quand il vient habiter rue de Calais, le compositeur vit avec l'autre femme de sa vie, Marie Recio. Il déménage du 17 rue de Vintimille où il n'est resté que quelques mois et qu'il quitte à cause d'un loyer soudain augmenté. Toute sa vie Berlioz aura lutté pour trouver des logements au loyer abordable.
4ème étage du 4 rue de Calais
Il habite au 4ème étage de l'immeuble qui trop vite construit va nécessiter de sérieuses consolidations. Il sera obligé de descendre avec armes et bagages au 2ème pendant le temps des travaux.
"Notre maison était sur le point de s'écrouler tant elle était mal bâtie".
Pendant ces travaux, Marie Recio qui supporte mal le bruit et les poussières part chez une amie à Saint-Germain en Laye. C'est là qu'elle meurt, le 13 juin 1862.
Berlioz ne se remet pas de la disparition de celle qu'il avait épousée 20 ans plus tôt et qui au début, avant d'être conseillée et formée dans l'art du chant, "miaulait comme une douzaine de chats."
"Le coup a été affreux (…) Je ne sais comment je vais achever ma vie isolée"
Louis Berlioz
Le 4 rue de Calais n'aura pas été bénéfique, affectivement parlant. L'appartement n'est pas assez vaste pour que le fils de Berlioz, Louis, ait une chambre lorsqu'il lui rend visite entre deux expéditions. Louis qui au début avait voulu fuir ce père habité par l'amour exclusif de la musique, devenu marin puis capitaine, meurt de la fièvre jaune à la Havane. Et c'est rue de Calais que son père apprend sa mort alors que depuis quelques années leurs rapports s'étaient harmonisés et que Louis lui écrivait ces mots prémonitoires :
"Tu es mon Dieu, tu es tout ce qu'il est possible à l'homme de cœur et d'intelligence d'aimer. Il me semble que nos existences sont liées, elles sont les torons d'une corde, si l'un se brise, l'autre se brisera. Ils ne peuvent exister l'un sans l'autre, ils forment un tout."
Nous sommes en 1867, deux ans avant la mort de Berlioz.
Si les années de la rue de Calais furent terribles, elles furent aussi fécondes. Berlioz y écrit ses dernières œuvres dont l'ampleur impressionne : Les Troyens, Béatrice et Bénédict.
Il rédige Les Grotesques et la musique, A travers chants.
Il met un point final à ses Mémoires.
Il meurt le 8 mars 1869. Son service funèbre est organisé dans l'église de la Trinité inaugurée deux ans plus tôt.
Il est enterré au cimetière Montmartre (voisin lui aussi) où ses deux femmes passent avec lui leur éternité oublieuse.
Berlioz suffit au renom et à la gloire de la rue de Calais. On reste impressionné et ému devant le modeste logement du 4ème étage où le musicien des tempêtes, des révoltes, des tendresses vécut treize années.
Nous ne quittons pas le 4 où un autre musicien habita quelques années après Berlioz. Il s'agit d'Antonin Marmontel (1850-1907), bien oublié aujourd'hui. Il fut pourtant connu pour ses pièces pour piano et pour son enseignement au Conservatoire de Paris.
Son père, pianiste lui aussi est un peu plus connu par les élèves célèbres qui suivirent son enseignement : Bizet, d'Indy… et une fillette d'une dizaine d'années que son père allait immortaliser après qu'elle se fut noyée dans la Seine : Léopoldine Hugo.
Les immeubles de ce début de rue sont typiques de l'architecture du milieu du XIXème siècle, non pas celle de la haute bourgeoisie de style haussmannien opulent et inventif mais de celle de propriétaires soucieux de rentabiliser leur placement.
Le 5
Le 7
Le 9
Le 9 est un peu plus inventif bien qu'il reprenne les codes de l'époque romantique. Il est orné de macarons peu inspirés mais décoratifs!
Le 11
Le 11 a abrité une chanteuse qui fut célèbre à la Belle Epoque : Anna Thibaud (1867-1948). Elle avait commencé par un répertoire grivois comme on l'aimait alors avant de reprendre les succès d'Yvette Guilbert et de créer des chansons plus sentimentales.
Si sa grande période s'achève avec la guerre en 1914, elle n'en continua pas moins à se produire jusqu'à 70 ans. Certaines mauvaises langues (ou mauvaises oreilles) prétendent que son succès était dû à ses décolletés plongeants et aux clins d'œil coquins dont elle agrémentait ses romances.
Un de ses plus grands succès fut la chanson "Quand les lilas refleuriront" qui sera reprise sans discontinuité jusqu'à Tino Rossi, Guy Béart, Marie Laforêt….
"Quand les lilas refleuriront
Parfumant l'air de leur haleine,
Combien d'amoureux mentiront.
Quand les lilas refleuriront
Pour tous les baisers qui s'égrènent
Que de blessures saigneront…"
Toujours au 11, avant de déménager pour le boulevard Pereire, vécut Robert Planquette (1848-1903) qui est connu pour avoir écrit la célèbre marche le Régiment de Sambre et Meuse et pour de nombreuses opérettes presque toutes oubliées, à l'exception de Rip et surtout des Cloches de Corneville qui eurent en leur temps une carrière mondiale.
Les Cloches ne lui portèrent pas chance car c'est en revenant d'une répétition de cette opérette qu'il prit froid et mourut!
Le 12 est un hôtel particulier harmonieux que nous regardons afin d'avoir le courage de découvrir, en face le 13-15...
Le 13 -15! La catastrophe architecturale de la rue de Calais.
Plus laid, plus indigent, plus agressif tu meurs! Et dire qu'il n'est pas le seul de son espèce à avoir métastasé dans les vieux quartiers de Paris!
Au 16 se trouve l'ancien hôtel d'Auguste Perdonnet (1801-1867) qui fut ingénieur. Il participa à la réalisation de la ligne Paris-Saint Germain, au viaduc de Meudon. Nadar l'a photographié. Son cliché fait penser au tableau de Mr Bertin par Ingres. Même pose satisfaite, même sérieux autoritaire!
Le 20
Les 18 et 20 sont élégants et originaux tandis que le 19 plus opulent est un hôtel particulier.
Sur la façade du 21 une plaque rappelle que la première église de la Trinité construite par l'abbé Modelonde, premier curé de la paroisse, y était implantée. Elle était en bois polychrome et elle resta en service jusqu'à l'inauguration en 1867 de la nouvelle église voulue par Haussmann et construite sur les plans de Théodore Ballu (dont l'hôtel particulier est non loin de là, rue Ballu).
Les 22-26 qui terminent la rue abritèrent le Comité Central des Œuvres Sociales EDF-GDF créées par Marcel Paul. C'est un ensemble vigoureux, destiné à inspirer confiance dans la santé financière de ces entreprises. Il était en réfection quand je l'ai photographié, néanmoins il est possible d'en avoir une idée!
Les locaux furent occupés en 1951 quand l'organisation présidée par Marcel Paul fut dissoute par le gouvernement de René Pleven. Les salariés occupèrent alors les bâtiments avant d'être évacués manu militari par la police.
Au 4ème étage du 26, Edouard Vuillard eut son atelier avant de l'installer à quelques mètres de là, rue de Vintimille, à l'angle avec la place Adolphe Max.
Et maintenant nous quittons la rue de Calais pour découvrir quelques arbres, peut-être rescapés de l'ancien Tivoli. Le square porte le nom du grand homme de la rue de Calais, Hector Berlioz.
Une statue le représente, debout, tête levée vers le ciel …
Elle remplace l'originale due à Alfred Lenoir (auteur entre autres du monument à César Franck, square Rousseau, de la France de Charlemagne du pont Alexandre III et des médaillons des Goncourt au cimetière Montmartre). Elle fut enlevée par les Allemands sous le régime de Vichy pour être envoyée à la fonte comme des dizaines de ses consoeurs!
Statue de Berlioz par Alfred Lenoir.
On voit que la statue moderne a renoncé au très haut piédestal de l'ancienne. Est-ce pour rendre justice au musicien qui avait écrit :"Il faut collectionner les pierres qu'on vous jette, c'est le début d'un piédestal"?
Huit ans avant sa mort, Gustave Moreau peint cette toile, auto-portrait symbolique et crépusculaire.
Orphée pleure la mort d' Eurydice, la deuxième mort, la mort définitive.
La première fois Eurydice a été mordue par un serpent
Elle a été emportée dans le royaume des ombres
La deuxième fois, ressuscitée par le pouvoir de son époux, elle s'apprête à revenir à la lumière quand Orphée impatient, rompant le marché conclu avec Hadès, se retourne pour la voir... et la perdre définitivement.
Orphée ramenant Eurydice (Corot)
Le poète qui charmait les animaux sauvages et faisait se lever le soleil, abandonne tous ses pouvoirs.
Au pied d'un arbre foudroyé, il s'agenouille comme on le fait sur une tombe.
Sa lyre inutile est accrochée aux branches sèches.
La nature qui vibrait à son chant dépérit autour de lui. Les arbres entrent dans un automne mortifère. Leur feuillage rouge sombre se teinte de noir calciné.
Le fleuve stagne comme un marécage. Les roches se couvrent de mousse, de moisissure verte.
Orphéetourne le dos au monument de pierre érigé pour son épouse.
Il se laisse aspirer par la terre vers le gouffre où elle a été entraînée.
Sa tunique beue glisse sur lui. Son corps dépossédé de l'amour se dénude non plus pour les caresses mais pour la voracité de la mort.
On sait que la toile peinte en 1891 a été inspirée à Gustave Moreau par la mort en mars 1890 de celle qu'il appelait sa meilleure amie, Alexandrine Dureux.
Moreau considérait les femmes comme fascinantes et dangereuses. Leur corps blanc est attirant et fatal. C'est Salomé exigeant la tête de Jean-Baptiste, c'est Hélène flattée de son pouvoir sur les hommes, indifférente aux massacres qu'elle provoque.
Or dans ce tableau dont elle est absente la femme conserve son pouvoir de vie et de mort.Elle est celle sans qui le poète ne peut survivre, celle sans qui ses dons s'épuisent...
L'inspiratrice a emporté avec elle ce qui donnait au poète l'envie de chanter.
Mais c'est elle encore qui inspire cette toile...
Cet adieu à la beauté et à la création...
Ce chant du cygne.
Orphée inconsolable sera taillé en pièces par les bacchantes jalouses de l'amour qu'il continue de porter à Eurydice
Sa tête détachée du corps roulera au bord du fleuve avant d'être enterrée.
Même sous terre, là ou règne l'oubli, elle continuera de chanter le nom d'Eurydice.
....
Le peintre prête à Orphée une douleur qui n'est qu'en partie la sienne. Alexandrine n'est pas Eurydice. Elle est la confidente précieuse mais elle n'est pas l'amante et l'amoureuse qui donne sens à la vie de l'homme.
Moreau qui s'est représenté sous les traits d'Orphée pleure une femme qu'il est incapable d'aimer comme un amant. Il pleure une femme qui est intouchable comme le serait une mère. Il pleure la souffrance qu'elle provoque en lui, mêlée de ressentiment et de remords. Il s'abandonne, il pose devant lui comme ultime réparation sa voix qui fait lever le soleil.
Une voix qui continuera de chanter, séparée de son corps, comme les œuvres du peintre continueront d'enchanter après sa mort.
Le symbolisme trouve ici une de ses plus belles illustrations!
Sur les grilles du vieux réservoir de Montmartre (9bis rue Norvins) des photos sont fixées qui attirent le curieux et l'amusent car elles jouent avec les clichés et les mots.
C'est une invitation à entrer dans l'élégant bâtiment néo-Renaissance qui comme chacun sait, après avoir recueilli les eaux de l'Ourcq et de la Dhuys pour arroser les Montmartrois s'est reconverti en siège pinardier de la Compagnie du Clos de Montmartre. Illustre compagnie qui promeut le grand cru de la vigne voisine.
Une fois de plus, comme à Cana, l'eau s'est transformée en vin!
Sur la Butte tout est possible!
Avant d'entrer, prenons le temps de regarder les photos sur les grilles.... Comme je suis attiré par les chats, je commence par ce matou sur un livre ouvert. Le jeu entre le texte et la photo ne sera compris que par ceux qui ont vu "le Silence des Agneaux"!
.... Ce serment ne conviendra phonétiquement qu'aux gens du sud qui n'ont pas de paume mais une pomme de la main!
Un proverbe contestable aujourd'hui puisqu'en Macronie, les retraités qui n'ont que 1200 euros pour survivre viennent de se faire taxer d'une trentaine d'euros par mois!
On peut tondre un veuf!
A l'intérieur du Réservoir, les photos sont exposées sous les affiches des vendanges. Le photographe est présent, prêt à donner des explications aux touristes, notamment anglophones, qui traduisant mot à mot les expressions ou proverbes, restent perplexes!
Comment comprendre "the cups" c'est moi!
Ces jeux de mots et de photos sont bien dans l'esprit gouailleur et créatif de Montmartre. Bernard Nicolau Bergeret m'a confié que le hasard avait été à l'origine de son travail. Alors qu'il rentrait chez lui après être passé à la boulangerie, il vit sur la table les bols de riz que sa compagne avait préparés pour le repas. Il posa le pain sur la table à côté des bols. Or il s'agissait de deux baguettes!
La première photo et la première légende s'imposèrent alors...
Je pense donc j'essuie
Un voile pour magnifier la création divine! Pas sûr qu'il soit plus accepté dans nos rues que celui qui la dissimule!
... Du Monde diplomatique de surcroît!
Courbet doit esquisser un sourire....
Emile Goudeau qui a donné son nom à la place du Bateau Lavoir, avait lui aussi joué sur son nom en créant le "Club des Hydropathes". Lui qui aimait la dive bouteille, choisit d'appeler son assemblée de joyeux lurons, Club de ceux qui se soignent avec de l'eau pour tout remède!
.... Le photographe me pardonnera la qualité moyenne de mes reproductions qui sont des photos de ses photos. Les curieux courront voir l'exposition qui ne dure que jusqu'au 31 mai.
A vous de jouer. Quelle pourrait être la légende de cette photo?
Un dernier sourire : tout le monde connaît le tableau de Magritte avec sous une pipe parfaitement représentée, la légende : "Ceci n'est pas une pipe".
Une photo d'un des albums de Bergeret a pour légende "Ceci est une pipe"... et je vous laisse deviner ce que représente la photo que je ne peux reproduire ici sous peine de censure!
Son nom a été donné à un cap, un détroit, une île, une rue de Londres, une rue de Paris et.... un cratère sur la lune!
J'avoue à ma grande (n'exagérons pas) honte que j'ignorais tout de cet illustre personnage.
Mémorial à Joseph-René Bellot. Greenwich.
C'est en visitant le cimetière de Rochefort que je suis tombé sur un des plus étranges et des plus poétiques cénotaphe qu'on puisse rencontrer, celui de cet homme veillé par les ours....
Le gisant protégé par des animaux débonnaires qui portent une chaloupe renversée comme un couvercle de sarcophage, n'est pas le prince d'un conte ni le héros d'un roman de Jules Verne... ou peut-être est-il les deux à la fois....
Il s'agit de Joseph-René Bellot, né à Paris, à l'époque du romantisme (1826) et mort à 27 ans dans l'archipel arctique...
Rendons à Rochefort ce qui revient à Rochefort, c'est dans cette ville, non loin du cimetière, que sa famille débarque en 1831 avec leur fils âgé de 5 ans. C'est donc dans cette ville claire et tracée au cordeau qu'il grandit avant d'entrer à l'école Navale de Brest où il se montre l'un des plus brillants élèves.
Sa carrière est marquée par des participations à des expéditions franco-britanniques, en 1844 à Madagascar où il est blessé, en 1848 en Amérique du sud. C'est cette collaboration avec les Britanniques qui caractérise sa carrière et lui vaudra de mourir à 27 ans!
John Franklin
Il est en effet très apprécié pour ses initiatives et son dévouement, proche des hommes et toujours en avant.
C'est en 1851 que son destin prend forme lorsqu'il participe à une expédition britannique chargée de retrouver le corps de John Franklin disparu dans l'Arctique canadien quatre ans plus tôt.
Erebus et Terror, les navires de John Franklin
John Franklin est un explorateur célèbre qui a sillonné plusieurs fois l'Arctique. Sa dernière expédition qui avait pour but de découvrir le passage Nord-Ouest pour le détroit de Béring, a été catastrophique. Les conserves à bord des deux navires, l'Erebus et le Terror sont inconsommables, contaminées par le plomb. Les navires pris par les glaces hivernent avant que les 128 hommes gagnent l'île du Roi Guillaume où ils périssent en tentant de gagner à pied le Canada.
Bellot
L'Amirauté britannique lance une expédition (financée par Lady Franklin) pour ramener le corps de John Franklin et trouver trace des disparus. Bellot en fait partie. Le navire, "le Prince Albert" est à son tour pris par les glaces pendant onze mois. Bellot et le capitaine, William Kennedy profitent de cette longue immobilisation pour partir en traîneau tiré par des chiens pour une exploration de près de 2000 kms.
Bellot et ses hommes
Pendant le long hivernage de la goélette (septembre 1851 à août 1852) il rédige le "Journal d'un voyage aux mers polaires" témoignage précieux de la vie de l'équipage. Il décrit les rudes journées, par moins 40° parfois où pour survivre il faut s'envelopper dans des peaux de buffle. Il raconte les chasses aux animaux sauvages quand les réserves viennent à manquer. Quelques ours blancs apparaissent dans son récit. Le réchauffement climatique ne les menaçait pas comme aujourd'hui de disparition totale.
Bien que quelques uns d'entre eux aient été chassés et dépecés par Bellot et les marins, les ours peu rancuniers acceptent, dans le cimetière de Rochefort de veiller, pour l'éternité, sur le gisant de leur prédateur!
Le Prince-Albert rentre au pays en 1852 sans avoir trouvé trace de John Franklin. Mais les Britanniques sont têtus et la veuve de Franklin qui avait financé la première expédition, ne veut pas perdre espoir. En 1853 une nouvelle expédition est lancée.
Le Phoenix (peint par Edward Inglefield)
Elle est menée par Edward Inglefield... explorateur qui n'en est pas à sa première campagne et qui a cartographié des côtes jusque là inexplorées...
... Son navire, le Phoenix atteint le détroit de Barrow. Bellot part en éclaireur sur la banquise. Il glisse soudain avant de disparaître dans les eaux glacées du canal de Wellington, le 18 août.
Mort de Joseph-René Bellot
Sa disparition émeut tous ceux qui l'ont connu et qui ont admiré son courage et sa générosité dans les rapports humains. Il émeut également les Anglais qui, une fois n'est pas coutume, rendent hommage à un Français, lui élevant un obélisque et donnant son nom à une rue de Greenwich.
Les "Frères" rochefortais, eux non plus n'oublient pas l'explorateur qui faisait partie de leur loge francs-maçonnique. Ce sont eux qui lancent une souscription pour élever un cénotaphe en son honneur.
Le monument est inauguré en 1862. Il a été dessiné par Alphonse Bourgeat et sculpté par Jean Sporrer qui s'enorgueillit d'avoir été élève de Rude immortalisé par sa Marseillaise guidant le peuple sur l'Arc de Triomphe!
L'œuvre est étonnante, quasi surréaliste avec ses divinités animales et cette barque renversée au-dessus de l'homme qui repose sur un lit de glace.
Elle évoque à sa manière le "passage" , la barque de Charon ou celle des Egyptiens. Mais elle est tenue par les 4 ours qui ne sont pas des porteurs de cercueil, comme dans les cérémonies traditionnelles, mais au contraire de silencieux compagnons qui empêchent le couvercle de retomber et d'enfermer pour toujours dans la nuit l'homme qui dort.
Beau monument qui semble glisser dans l'espace et le temps avec le jeune homme endormi comme dans un conte...
Je reviens au refuge des Pachats après six mois montmartrois pendant lesquels ce sont les chats du square Louise Michel qui ont reçu mes visites!
Juliette de Montmartre
Le refuge du Château d'Oléron est comme toujours au maximum de son accueil. Les humains pour la plupart se soucient peu des animaux. Par chance on trouve ici ou là des havres de générosité et de dévouement...
Car il en faut du dévouement pour venir chaque jour nettoyer les litières, laver les enclos, nourrir les chats, les soigner, donner un peu de tendresse à ces petits êtres qui quémandent en vous fixant intensément de leurs yeux ronds et profonds un peu d'attention et de caresses.
Depuis novembre quelques nouveaux pensionnaires sont arrivés. Plusieurs appartiennent à de vieilles dames qui, frappées par la maladie, ont été contraintes de les laisser au refuge, le cœur brisé.
Petits compagnons de vie, ils perdent leurs repères, leurs cachettes, leurs jeux. Il perdent les genoux où ils se lovaient en rond, le lit où ils se blottissaient la nuit contre leur vieille amie.
Celui-là, Roméo, s'était caché le jour où sa maîtresse a été emmenée à l'hôpital. Elle a demandé à ses voisins de le nourrir en attendant que soit prévenu le refuge.
Quinze jours après quand Cosette, la responsable du Refuge qui n'avait pu se libérer plus tôt, étant elle-même malade, est arrivée dans le village où vivait ce chat, elle l'a trouvé d'une maigreur impressionnante, prostré dans un coin, n'attendant plus rien. Les voisins charmants l'avaient "oublié".
Il a été emmené au refuge où il a repris des forces. Quand sa vieille maîtresse l'a appris, elle n'a pu retenir ses larmes. Elle sait qu'il est là, en sécurité, en attention, et qu'un jour elle le reprendra.
Celui-là aussi a vu partir sa maîtresse qui perdait la mémoire. Combien d'années de vie commune, de secrets, de connivence, de câlins qui semblaient éternels font maintenant partie de sa mémoire et de ses rêves? Les chats ne sont pas comme nous, ils ne se plaignent pas, ils ne racontent pas à tout venant leurs problèmes. Ils continuent de vivre, minute après minute, unis par un lien mystérieux et invisible à leur passé.
Il y a parfois des histoires plus douloureuses comme celle de cette chatte qui aimait son maître d'une manière si exclusive et si jalouse que lorsqu'il a adopté un chaton, elle s'est blessée à force de se gratter et de se mordre. Elle a développé une dermite qui la ravage. Son maître n'ayant pas les moyens de la soigner l'a ramenée au refuge d'où elle était venue. Et maintenant il faut toute l'attention des bénévoles pour la soigner et lui redonner confiance.
Dernière photo de la petite chatte atteinte de calicivirose.
Parmi les tristes nouvelles, il y a celle de la mort de plusieurs chats atteints de calicivirose. Des mois et des mois de soins avant de se résoudre à l'inéluctable. Saphir, le beau Saphir a quitté le refuge. Ce chat magnifique aux yeux de ciel avait été recueilli et soigné jour après jour car il souffrait lui aussi d'une maladie de peau. A force de pommade à l'argile, il avait été guéri. Et puis quelques années plus tard, il a attrapé ce sale virus...
Il a été accompagné jusqu'au bout du chemin. Cosette le tenait dans ses mains quand il a été piqué. Ce matin, elle m'a raconté cette mort, sans pouvoir retenir ses larmes.
Parce que dans ce refuge, chaque chat est nommé, connu et aimé. Chacun existe. Petite vie qui a droit à la considération et au respect.
Mais en ce jour de soleil, il y a aussi toutes les belles histoires, celles des chats heureux qui se roulent dans l'herbe, celles des chats qui ont retrouvé le goût des poursuites et des jeux.
Celles des rescapés, ramassés blessés ou affamés sur le bord des routes, celles des abandonnés dans des cartons près des poubelles....
Soigné pour un problème intestinal, ce "pacha" reprend des forces dans l'infirmerie.
Bien sûr un refuge n'est jamais idéal quand on connaît la sensibilité, les désirs d'espace et de liberté, les besoins de tendresse et de chaleur, le goût du luxe et des belles étoffes, des chats...
Mais il leur offrent un espace de vie où ils sont à l'abri de la peur et des menaces, à l'abri des chasseurs qui aiment s'exercer sur eux, des imbéciles qui les caillassent, des sans-coeur qui les abandonnent...
Espace généreux qui redonne confiance, un peu, en notre espèce.
Liens: De nombreux articles sur ce blog, depuis des années:
Si vous entrez dans l'église par la porte de gauche, vous vous retrouvez devant la loge de l'accueil installée dans la chapelle de la Mort et de la Résurrection. L'endroit est si détérioré, si sinistre que l'on craint un instant que la Mort l'ait emporté!
La résurrection artistique est de l'autre côté, vers la porte de sortie, dans l'or et le bleu de la chapelle des Baptêmes récemment restaurée!
Il s'agit d'un ensemble remarquable qui prend place dans l'histoire de la peinture du XIXème siècle à Paris....
N'en déplaise à ceux qui font la fine bouche devant les fresques religieuses de cette époque!
Quand il fallut décorer l'église, dans un quartier en pleine expansion, apprécié des artistes et des femmes légères qu'on appellerait bientôt "lorettes", la peinture de trois chapelles, après concours, fut confiée en 1832 à des peintres de renom qui formaient une école picturale appelée Ecole des Nazaréens.
Chapelle de la Vierge (Victor Orsel)
Chapelle de l'Eucharistie (Alphonse Périn)
Il s'agit de Victor Orsel (chapelle de la Vierge, aujourd'hui dégradée), Alphonse Périn (chapelle de l'Eucharistie) et Adolphe Roger (chapelle des Baptêmes).
Seule a été restaurée celle des Baptêmes grâce à un fonds américain : le World Monument Fund, notre pays ne faisant pas toujours de la préservation de son patrimoine une priorité absolue!
Les trois peintres étaient amis et admiraient les Nazaréens allemands qui, comme eux, avaient fait le voyage en Italie pour étudier les Primitifs qu'ils considéraient comme leurs maîtres. Les sujets religieux étaient pour eux symboliques de la condition même de l'homme et susceptibles de concerner tous les hommes, même incroyants. La Vierge et son enfant pouvait représenter toute maternité humaine et le Christ en croix toute agonie.
Adolphe Roger (1800-1880) choisit de représenter les rites du baptême en mettant en valeur les protagonistes, sans que l'œil soit attiré par un paysage d'arrière plan. En cela il est influencé par les icônes byzantines plus que par les peintres primitifs qui, en rupture avec leurs prédécesseurs, introduisirent la nature, montagnes, fleuves, arbres dans leur composition.
Le fond d'or semble fait de plaques du métal précieux...
De part et d'autre, Adam et Eve sont représentés. A gauche sous l'arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, après avoir mangé le fruit défendu, et à droite au moment où ils sont chassés du Paradis....
La composition est symétrique... D'un côté l'arbre et le serpent, la branche s'élevant au-dessus du couple, de l'autre le bras de l'ange. D'un côté Adam et Eve, parallèles, dans une position identique de repli sur eux-mêmes, de l'autre s'en allant, douloureux, vers l'inconnu.
La tête penchée sur la main droite, ils se ressemblent et pourtant, la bouche d'Eve reste ouverte tandis qu'Adam la recouvre du poing comme s'il voulait effacer ce moment où il a mordu dans le fruit ...
La bienséance du temps a conduit le peintre à cacher la nudité du couple. Eve est recouverte de ses cheveux et d'une inutile ceinture de feuilles, la même que l'on retrouve sur Adam.
De l'autre côté, les voilà déjà vêtus de peaux de bêtes. Adam se dissimule toujours, tête baissée tandis que sa femme lève la tête. On pense à la fresque de Masaccio où l'homme se cache le visage dans les mains tandis que la femme se tourne, visage nu et comme aveugle vers le ciel...
Les deux fresques sont, selon moi, les réalisations les plus belles de la chapelle...
La scène du baptême est plus convenue. Au centre le Christ, les bras écartés et qui semblent devoir s'élever jusqu'à leur position sur la croix.
A la droite du Christ, Jean Baptiste accomplit le rituel, entouré par des anges un tantinet inexpressifs.
Au-dessus de la scène, la Trinité, Père, fils et Esprit couronnent l'âme du nouveau baptisé qu'ils accueillent dans leur lumière. L'ensemble est assez convenu mais c'est la couleur franche et la clarté de la composition qui frappent. Adolphe Roger a retrouvé ici quelque chose de la magie naïve et savante des primitifs.
Parmi les autres décorations de la chapelle, les plus originales représentent les rites du baptême ( certains aujourd'hui tombés dans les oubliettes).
Le SEL...
Dans la bouche de l'enfant étaient déposés quelques grains de sel, élément vital qui protège de la corruption.
L'EAU...
A l'origine le baptisé était plongé dans l'eau, symbole de la mort de l'homme ancien et naissance de l'homme nouveau.
Le SOUFFLE... ou exorcisme...
Le prêtre souffle sur la tête du bébé afin de chasser au loin le mal ...
Le peintre a représenté au-dessus l'ange du Mal, un serpent enroulé autour de lui, poursuivi par le bon ange qui tape dans les mains comme s'il voulait effrayer une vulgaire vipère!
Et comme souvent (j'allais écrire "toujours") le mal a plus d'allure, plus de caractère quant il apparaît sous le pinceau des peintres que le bien, fade et conventionnel!
LA SALIVE...
Le prêtre mouille son doigt de salive et touche les oreilles et les narines de l'enfant.
Le rite porte le nom d'Ephpheta, ce qui en araméen signifie "Ouvre-toi".
LE SAINT CHRÊME....
Avec l'huile sainte, le signe de croix est tracé sur le crâne de l'enfant.
On comprend, à voir l'étendue des surfaces peintes qu'il ait fallu plus de quatre ans à Adolphe Roger pour les réaliser. Notons ici qu'il innova dans la technique puisqu'il mit au point avec Orsel un procédé "à la cire froide" qui associait les qualités de la fresque (vivacité, naturel des coloris) à celles de l'encaustique ou cire chaude (vertus hydrofuges). Malgré ces précautions, les deux peintres ne purent éviter "l'irréparable outrage" des années!
D'autres scènes ornent les piliers. Elles rappellent des baptêmes célèbres et des conversions de populations lointaines.
... Tout d'abord le baptême de Clovis et Clotilde par Saint-Rémi... avec intervention volatile de l'Esprit Saint qui bénit le Saint chrême et l'ampoule qui servira à oindre les rois de France!
... Le baptême des Péruviens avec l'ange et le saint évangélisateur François Solano qui avait des dons divinatoires puisqu'il sut prédire la date de sa mort et le tremblement de terre qui dévasta le Pérou!
... Le baptême de l'empereur Constantin qui selon nombre d'historiens ne lui aurait été administré que sur son lit de mort.
La légende veut qu'après avoir vu des signes miraculeux apparaître dans le ciel avant une bataille décisive, il eût décidé de se faire chrétien et eût été baptisé par Saint Sylvestre.
... Enfin, le baptême des Ethiopiens par Saint Philippe (qui fait allusion à un passage des Actes des Apôtres où Philippe baptise un eunuque éthiopien).
L'aspect académique de ces scènes peut lasser mais la couleur, le relief des personnages sur le fond bleu, la simplicité des visages peuvent nous toucher.
Pour terminer la visite de la chapelle, il faut lever les yeux au ciel et découvrir la coupole bleue avec ses étoiles. Les grandes figures qui tournent avec elles bien qu'assises sur leur trône, s'envolent dans un bruissement rose et blanc, couleurs mystiques.
"Un soir fait de rose et de bleu mystique" (Baudelaire.)
Grâce à cette belle restauration, Adolphe Roger va peut-être retrouver sa place dans l'histoire de la peinture du XIXème siècle.
Parmi les peintres proches du courant nazaréen, seul Ingres n'est pas tombé dans l'oubli et c'est dommage.
... Il y a dans son œuvre, servie par la science de son art, une naïveté qui le rapproche de ses maîtres Primitifs. Sur le ciel d'or ou sur le ciel bleu, les visages graves ou sereins sont ceux d'hommes et de femmes qui, délaissant un instant leurs soucis quotidiens, entrent de plain pied dans une légende, un conte de fées pour les uns, une vérité religieuse pour les autres!
Van Gogh. Vue de Montmartre, carrières et moulins. 1886.
Tout a été dit ou presque sur ce géant... mais on a tendance à privilégier ses périodes les plus géniales, celles de Provence et d'Auvers, en n'insistant pas sur ses années montmartroises, celles qui ont été décisives et où il est devenu le peintre de la lumière tourmentée et de "l'explosante fixe"!
Van Gogh. Le jardins de Montmartre 1887.
Car c'est bien ici, à Montmartre qu'il est devenu Van Gogh! C'est ici qu'il a laissé sa mue de peintre du nord, adepte de Rembrandt et de sa sombre lumière, compagnon des peintres de son pays habitués des intérieurs et des besogneux...
Il ne reste que deux années à Montmartre, de 1886 à 1888. Et quelles années! Quelles amitiés! Quelles rencontres! Quelle métamorphose!
Van Gogh. Montmartre. Carrières et moulins 1887.
C'est en mars qu'il débarque (certains parlent de février, mais quelle importance?) sur l'invitation de son frère Théo qui travaille chez Goupil, le fameux marchand d'art plus attiré par les peintres à la mode que par les novateurs.
Théo Van Gogh.
Théo qui avait été embauché par Goupil pour être responsable de sa succursale de La Haye (Goupil et Cie est un des plus importants marchands d'art européen) est appelé sur sa demande à Paris où il rêvait de vivre pour rencontrer les peintres nouveaux qui écrivaient sans que les gens de goût s'en rendissent compte, l'histoire de la peinture moderne.
Goupil et Cie boulevard Montmartre.
En 1881 il devient gérant de la succursale du boulevard Montmartre qui s'intéresse à ces novateurs alors que la maison Goupil, pour satisfaire sa clientèle continue de vendre rue Chaptal les peintres pompiers qui sont alors à la mode. Un Edouard Detaille par exemple, peintre de scènes militaires, se vend 50 000 francs (125 000 euros) alors qu'un Monet, s'il trouve preneur, part à 680 francs (1650 euros)!
Edouard Detaille. Commandant Berbegier.
Théo admire son frère et tient, après la mort de leur père, à le faire venir à Paris où se joue la modernité. Quand Vincent arrive, il a déjà 33 ans et il s'est affirmé, enfermé, dans une tradition qui ne lui convient pas.
25 rue Victor Massé. Première adresse de Vincent (chez Théo) à Paris.
Théo habite alors 25 rue Victor Massé et c'est donc là que débarque Vincent, dans cette rue où au n°12 le cabaret du Chat Noir s'était installé en 1885. C'est un des plus beaux immeubles de la rue, de style Louis-Philippe Renaissance, construit par Davrange et Durupt. Le plus beau des immeubles parisien où Vincent séjournera. Pour peu de temps! Trois mois!
54 rue Lepic. 2ème adresse de Vincent chez Théo.
La deuxième adresse de Vincent, toujours chez Théo, sera un peu plus haut sur la Butte, au 54 de la rue Lepic. C'est là qu'il passera la plus grande partie de son temps parisien (de 1886 à 1888) jusqu'à son départ pour la Provence.
3ème étage (volets fermés).
L'appartement était au troisième étage et la fenêtre de Vincent donnait vers le sud-ouest, sur les immeubles d'en face et le mur pignon qu'il a peints à plusieurs reprises.
Atelier de Cormon, 10 rue Constance.
Les premiers mois, Vincent fréquente l'atelier de Cormon, non loin de la rue Lepic, 10 rue Constance.
Cormon se décourage vite de corriger un étudiant qui n'a plus l'âge ni le caractère de recevoir ses conseils.
Le harem (Cormon)
Il est alors à la mode et parmi ses élèves, Van Gogh va faire la connaissance de plusieurs jeunes peintres, attentifs aux leçons du maître, comme Emile Bernard qui va devenir un véritable ami et un confident.
Emile Bernard (Autoportrait)
Il est le vrai "copain" de Vincent et lui rend fréquemment visite rue Lepic. Ils vont ensemble chez le père Tanguy et font tous deux son portrait :
Le père Tanguy par Bernard (gauche) et Van gogh (droite)
Le père Tanguy est un personnage haut en couleurs (c'est le cas de le dire!). Ouvrier broyeur de couleurs puis marchand lui même, cet ardent communard est un admirateur des peintres novateurs qui se rencontrent dans sa boutique 14 rue Clauzel et voient dans l'arrière salle les toiles qu'il expose et qu'il essaie de vendre. Pissaro, Monet, Renoir, Gauguin, Lautrec et Vincent font partie de ses clients et amis!
Le portrait de lui le plus célèbre est celui que Vincent a peint sur fond d'estampes japonaises qui provoquaient son admiration et dont on sait quelle influence elles eurent sur son art.
Vincent découvre peu à peu l'importance de la couleur et de la lumière. C'est pas à pas, jour après jour que la mutation s'accomplit. Parmi les artistes qu'il admire, il y a un peintre dont on parle peu et qui a eu sur lui une influence considérable, c'est Monticelli dont les toiles sont vendues rue de Provence, chez Debarbeyrette et dont Théo sur les conseils de son frère fait l'acquisition d'une d'entre elles.
(Monticelli)
Un peu plus tard, une fois dans cette Provence qui est le pays de Monticelli, Vincent écrira à son frère : "Je suis sûr que je continue son œuvre, ici, comme si j'étais son fils ou son frère (...) reprenant la même cause, continuant la même œuvre, vivant la même vie, mourant la même mort."
Il me semble pourtant que ce peintre a une touche lourde et peu lumineuse. Peut-être représente t-il pour Vincent une transition entre les deux époques de sa propre peinture, un sas vers la liberté du geste et l'audace.
Parmi les autres peintres que Vincent rencontre à Paris, Gauguin, son aîné aura une importance toute particulière. Il est le maître quand Emile Bernard est le compagnon! Gauguin, comme Van Gogh est fasciné par les Japonais que l'on découvre alors.
Sur ce cliché exceptionnel pris à l'initiative d'André Antoine (debout) dans son théâtre Libre de la rue Blanche, on peut voir à l'extrême droite Gauguin, à l'extrême gauche Emile Bernard et à côté d'Antoine, la pipe à la bouche Van Gogh.
La photo a été pris en décembre 1887. Un an plus tard, après une dispute, Vincent se tranchera l'oreille, à Arles. On distingue sur la table le fameux bonnet en lapin avec lequel il se représentera avec les pansements qui entourent son visage.
Pendant les quelques mois qu'il vit à Paris, Van Gogh, comme Gauguin et quelques autres peintres fréquentent les mêmes lieux parmi lesquels un restaurant du boulevard de Clichy, le Tambourin.
Le cabaret des Quat Z' Arts en 1893, à l'emplacement du Tambourin.
Aujourd'hui des dessous féminins remplacent le restaurant!
Imaginez que pour payer sa pension dans ce restaurant sans prétention, Vincent s'était engagé à fournir deux à trois toiles par semaine, des natures mortes, que la dame du lieu espérait vendre (en vain)!
Cette dame est un ancien modèle professionnel (peint par Manet ou Corot), la Segatori. Nous avons d'elle deux portraits réalisés par Van Gogh :
La Segatori (Van Gogh 1887)
L'Italienne (Van Gogh) 1887
Elle a été sa maîtresse dès leur rencontre au printemps 1887. Leur "passion durera quelques mois et elle reste la femme qui a le plus compté pour lui lors de son séjour parisien.
C'est dans son établissement qu'il expose ses toiles sans succès. C'est encore là que ses amis Emile Bernard et Louis Anquetin, ayant plus de chances, vendent leur première toile lors d'une exposition collective avec lui et Gauguin.
Louis Anquetin. Le Mirliton (chez Bruant) 1886-7
Le restaurant périclita et la Segatori dut se résoudre à brader pour quelques sous les dizaines d'œuvres de Vincent qu'elle possédait!
C'est chez elle qu'il avait exposé des dizaines de gravures japonaises achetées avec Théo rue Chauchat, chez Siegfried Bing, un fou de Japon!
Maison Bing, rue Chauchat.
L'influence des artistes japonais sur les Impressionnistes est connue mais il importe, pour comprendre la peinture de Van Gogh, de se rendre compte à quel point il fut marqué par cet art. Ce sont ses peintures provençales qui en seront les plus évidentes preuves, à tel point qu'il écrira à Théo que si les Impressionnistes allaient dans le midi c'était qu'ils y trouvaient "l'équivalent du Japon"!
Vincentcommence par reproduire fidèlement les œuvres qu'il admire (notamment celles de Hiroshige)
Le pont sous la pluie (inspiré d'Hiroshige). 1887. Van Gogh.
Prunier en fleurs (1887) Van Gogh
A Montmartre, à l'instar des Impressionnistes, il va poser son chevalet en plein air. Le "village" lui plaît, avec ses terrains vagues, ses jardins qui résistent encore à la grande spéculation immobilière.
Un de ses thèmes de prédilection est le moulin de la Galette. On sait que le meunier-homme d'affaires Debray donna ce nom à deux moulins. Tout d'abord à l'ancien Radet, transporté à l'angle des rues Lepic et Girardon, puis à l'ancien Blute-Fin et sa terrasse sur tout Paris.
Vincent encore "hollandais" dans sa peinture commence par peindre l'ancien Radet. Trois toiles le représentent dans une tonalité sombre, assez sinistre.
Il suffit de quelques mois pour que le virus impressionniste ait fait son chemin et lorsque Vincent peint l'ancien Blute Fin, la couleur, la lumière, l'atmosphère ont changé! Du ciel, de l'air, des courants de soleil vont vibrer ses paysages.
Potagers et moulins à Montmartre
Le Blute-Fin (moulin de la Galette)
La terrasse du Blute-Fin 1887
Le Blute fin. 1886
Les restaurants et les cabarets montmartrois fréquentés par Vincent sont évidemment nombreux mais ils ne font pas, sauf exception, le sujet de ses peintures.
Nous avons vu le Tambourin où il a peint la Segatori. Il a également peint le jardin des Billards en Bois, rue Saint Rustique (aujourd'hui "La Bonne Franquette").
Le lieu était apprécié des peintres qui s'y retrouvaient fréquemment. Toulouse Lautrec y invite Vincent pour y siroter la Fée Verte, l'absinthe...
Croquis de Van Gogh pour "la Guinguette".(1886)
Vincent y peint une toile "la Guinguette" aujourd'hui exposée à Orsay.
C'est le plus souvent en se promenant autour de la rue Lepic qu'il trouve son inspiration, dans ce Montmartre où les potagers entourent les moulins, où les carrières ouvrent des brèches dans le paysage, où le maquis continue d'attirer les pauvres et les originaux. Ce Montmartre d'après la Commune dont les amoureux de notre quartier ne cessent de rechercher les vestiges.
Chemin en pente à Montmartre (1886)
Scène de rue à Montmartre. Le moulin à poivre.
Parmi les tableaux qu'il réalise alors, on trouve cette "Scène de Montmartre :
Le moulin à roues servait de support publicitaire, quant au moulin à Poivre, entre les drapeaux tricolores il avait été construit en 1830 près du moulin de la Galette. Il servait à moudre les grains et les pigments pour les couleurs. Il a été détruit en 1911 pour permettre le percement de l'avenue Junot.
Le tableau de Vincent est remarquable par son apparente naïveté qui annonce Utrillo, par ses couleurs franches et par ce ciel tourmenté.
Quelques fois, Vincent peint le boulevard de Clichy
Boulevard de Clichy
Ou la ville qui apparaît mouvante, immense depuis les hauteurs de Montmartre.
Bientôt il va prendre la direction du sud et c'est là que son génie va éclater, c'est là qu'il va dépasser tout ce qu'il a appris à Paris, s'émanciper de ceux qui l'ont impressionné pour devenir le peintre unique, celui qui déjà se représentait par touches rapides, par éclats de couleurs comme un soleil en expansion , en risque de dissolution...
Son histoire avec Montmartre n'est pas tout à fait terminée cependant. Le 17 mai 1890, il revient à Paris, chez Théo qui a changé d'adresse et habite 8 Cité Pigalle, au troisième étage.
Vincent Van Gogh est né le 31 janvier à cette adresse!
Oui, Théo a eu un fils avec sa femme Johanna et c'est le prénom de Vincent qu'il a choisi!
Ce choix ne plaît pas au peintre qui souffre d'avoir reçu en 1853 le prénom de son frère mort l'année de sa naissance en 1852. Mais dans cette famille les "Théo" et les "Vincent" se donnent de génération en génération!
Vincent ne reste que trois jours à Pigalle avant de partir pour Auvers.
Cité Pigalle
Sur l'invitation insistante de Théo, il revient à Pigalle le 5 juillet 1890. Il devait y rester une semaine mais il part le jour même après avoir rendu visite à Tanguy rue Clauzel, être allé chez un brocanteur où Théo avait remarqué un Bouddha intéressant, avoir passé un moment chez Lautrec et avoir déjeuné en famille Cité Pigalle.
Il ne reviendra pas à Montmartre.
Son coeur cessera de battre à Auvers, deux jours après le coup de pistolet qu'il se tirera le 27 juillet dans la poitrine, peignant de rouge sa chemise et faisant s'envoler les oiseaux.
Ce n'est pas à Montmartre mais à Auvers qu'il sera enterré.
Théo mourra quelques mois après lui dans une clinique psychiatrique d'Utrecht.
En 1914, Johanna le fera inhumer à côté de son frère.
La vigne rouge. Le seul tableau de son frère que théo parvint à vendre.
C'est pourtant ici, à Montmartre, que s'est joué son destin de peintre, grâce à ce frère attentif et amoureux qui l'invita à se lancer dans une des plus grandes aventures artistiques du XIXème siècle.
1er mars. Stalactites rue d'Orchampt et mimosa allée des Brouillards! C'est le premier jour du printemps météorologique!
Allée des Brouillards
2 mars. L'hippocampe et le trompettiste, rue du Calvaire, devant la maison de Nagui!
3 mars. Le passe muraille veut caresser le feuillage. Place Marcel aymé. (statue par Jean Marais)
4 mars. "Monsieur s'il vous plaît! Une crêpe au chocolat!" Rue du Mont-Cenis.
5 mars. Moderne solitude. Rue Antoine.
6 mars. Théâtre d'ombres. Rue du Mont-Cenis.
7 mars. Le rêve. Un ange chaussé de Nike passe au-dessus....
8 mars. Sœurs Sourires. Parvis de l'église Saint-Pierre.
9 mars. Rue du Chevalier de La Barre.
9 mars. Place Dalida. Les yeux dans les... yeux!
10 mars. Rue Norvins. Retraite d'un poulbot...
11 mars. Pique nique sur les flancs de la Butte. (Emplacement des canons de Montmartre!)
11 mars. Petit chien en bandoulière.
12 mars. Le violoniste et les pigeons mélomanes. Escaliers du Sacré-Coeur.
13 mars. Paris en bleu.
14 mars. La pente est raide rue du Calvaire!
15 mars. Danser pour le Triton. Fontaine de Gasq. Square Louise Michel.
16 mars. Femme papillon rue Girardon.
17 mars. Le Passe-muraille a besoin d'amour. Place Marcel Aymé.
18 mars. Singing in the snow. Square Louise Michel.
La "tortue"! Place jean Marais
19 mars. Retour de la neige. Blancs bonnets sur le Fontaine des Innocents. Square Louise Michel.
19 mars. Rue Paul Albert.
20 mars. Soleil sur les valises. Marches du Sacré-Coeur.
21 mars. Marche nuptiale rue Yvonne le Tac.
22 mars. Evangile laïque rue Ramey.
23 mars. Méduse et son compagnon médusés par Paris. Esplanade du Sacré-Coeur.
23 mars. Oui mais il parle aux oiseaux. Place du Tertre.
Au lendemain de l'attentat de Trèbes. Rue Paul Albert.
24 mars. Week-end du Sidaction. Rue Paul Albert.
25 mars. Sur la tombe de Steinlen, le dessinateur amoureux des chats! Cimetière Saint-Vincent.
26 mars. Au poil!
L'éphéméride photographique de Montmartre s'arrête aujourd'hui pour le mois de mars car en amoureux infidèle je quitte la Butte pour quelques jours, direction le Siam.
"Mars qui rit malgré les averses (de neige) prépare en secret le printemps"
Nul doute qu'il sera là à mon retour ce sacré printemps qui met des couleurs dans le cœur et des fleurs sur les cerisiers!
Une amie m'ayant demandé de jouer les guides chenus pour des étudiantes croates du lycée bilingue de Zagreb, j'ai composé ce parcours que je crois "idéal" pour saisir l'essentiel de notre Butte et peut-être ressentir l'envie de revenir...
Il faut compter deux heures pour le réaliser et pour attraper au vol un peu de cet air montmartrois fait de souvenirs, de fantômes, de réalités...
Le point de départ est le métro Anvers, la station de Guimard avec son décor floral qui fait penser à des mantes religieuses
Nous sommes sur le boulevard de Rochechouart où se dressait la fameuses barrière dite "des Fermiers Généraux" qui entourait paris et dont le franchissement par les octrois ne pouvait se faire qu'en payant des taxes sur les marchandises.
Information qui n'est pas sans importance car elle explique pourquoi, avant la destruction de ces barrières, les Parisiens venaient dans les bistrots de Montmartre où le vin était moins cher, étant donné qu'il n'avait pas eu à payer l'octroi!
En 1860, Montmartre est rattaché à Paris. bistros et bals, entourés de jardins, battent leur plein!
Nous avons devant nous l'Elysée Montmartre et un peu plus loin le "Trianon" et "La Cigale", rescapés plus ou moins estropiés de la transformation spéculative à outrance de Montmartre.
L'Elysée Montmartre était un bal populaire dont les jardins s'étendaient sur un terrain qui irait aujourd'hui jusqu'à la place Saint Pierre. Nous le voyons tel qu'il fut reconstruit en 1897 avec les structures du pavillon de France de l'exposition de 1889 dont Eiffel avait été l'architecte.
La danseuse du fronton est une exilée qui vient du bal Mabille. Il s'agit d'une danseuse de quadrille qui deviendra bientôt le cancan. C'est ici que la danse mythique verra le jour et non au Moulin Rouge qui en revendique la paternité! Valentin le Désossé commence ici sa carrière montmartroise. La Goulue fait partie de la troupe. Toulouse Lautrec nous en donne une vision vivante et humoristique .
A l'Elysée Montmartre (Toulouse lautrec)
Nous empruntons la rue de Steinkerque, encombrée de joueurs de bonneteau et bordée de boutiques de souvenirs made in China!
Nous entrons dans le square Louise Michel par la porte de gauche, juste avant le funiculaire.
Nous prenons l'allée qui serpente et passe devant la Fontaine que les Montmartrois appellent des Innocents mais qui n'avait pas de nom. Elle rend hommage à Rabelais dont une citation tirée de Gargantua est gravée dans la pierre : Mieux est de ris que de larmes escrire.
La suite, comme chacun sait est : Pour ce que rire est le propre de l'homme.
Elle est l'œuvre d'un sculpteur que l'on redécouvre aujourd'hui : Emile Derré (1867-1938).
Anarchiste, pacifiste, il sculpte l'amour et la joie de vivre. Nous le retrouverons plus haut, après avoir atteint la grande fontaine des Tritons de Gasq .
Nous allons sur la droite et empruntons la deuxième allée en escalier sur la gauche.
Nous découvrons le pont rustique qui donne sur une falaise qui abrite un couple d'amoureux enlacés, de Derré. Jadis une cascade l'abritait derrière un rideau léger mais aujourd'hui elle est tarie et le ruisseau qui cascadait jusqu'à la grotte, en bas du jardin, reste désespérément à sec.
Derré qui avait fait scandale en sculptant un monument aux morts de 14-18 représentant un soldat français et un soldat allemand enlacés, connut à l'approche de la deuxième guerre un tel dégoût et un tel désespoir qu'il se suicida
Réconciliation (Derré) Sculpture disparue aujourd'hui
Nous remontons et grimpons jusqu'au parvis du Sacré-Coeur, là où pendant la Commune étaient entreposés les fameux canons de Montmartre. Nous regardons l'imposante basilique dont les parties sculptées sont dignes d'intérêt, mais nous ne nous attardons pas. L'esprit de Montmartre n'est pas au rendez-vous dans cette église, aussi imposante et orientale qu'elle pût être.
Le square Nadar sous la neige (7 février 2018)
Par la gauche, rue Azaïs, nous passons devant le square Nadar et la statue du Chevalier de la Barre. Nous nous arrêtons un instant et enlevons notre béret, ou casquette, ou bonnet, devant ce jeune homme, le chapeau vissé sur le crâne, fièrement tourné vers la basilique.
Ce n'est pas un Montmartrois, mais un gars du Nord, de Valenciennes qui au XVIIIème ne croyait ni en Dieu ni en diable et qui aimait chanter des refrains libertins. Il n'ôta pas son chapeau devant la procession du Saint Sacrement. Il fut arrêté, torturé, on lui arracha la langue, on lui coupa la main et on le brûla.
Il devint pour Voltaire et les libres penseurs, le martyr de l'obscurantisme religieux. Voilà pourquoi, quand se construisit la basilique, les Montmartrois qui avaient gardé le souvenir de la Commune, obtinrent que sa statue fût placée devant la basilique érigée pour rendre grâce à Dieu d'avoir protégé Paris pendant ces mois de guerre et de révolte. Le Sacré-Cœur a pour adresse 35 rue du Chevalier de la Barre!
L'esprit de Montmartre est au rendez-vous!
(Pour information, notons que la statue d'origine, placée face au Sacré-Coeur, a été fondue sous Vichy et que celle que nous voyons aujourd'hui (œuvre d'Emmanuel Ball) a été inaugurée en 2001.)
Nous apercevons contre le square la fontaine Wallace, petit monument parisien s'il en est. La plupart de ces fontaines ont été financées par un philanthrope anglais, Richard Wallace, habitant Paris et ayant été horrifié, pendant la Commune et le siège, de la misère du peuple privé d'eau. Les quatre cariatides dessinées par Lebourg, représentent les 4 saisons.
Nous montons vers la place Jean Marais devant la vieille église.
Nous jetons un coup d'œil sur la place du Tertre, ancien centre du vieux village, aujourd'hui envahie par des peintres qui vous tirent le portrait pour une centaine d'euros. Puis nous entrons dans l'église, la plus vieille de Paris après Saint-Germain.
Elle a été construite au XIIème siècle, Louis le Gros étant roi de France et sa femme Adélaïde de Savoie étant reine! Son tombeau était placé dans le chœur et la pierre tombale réemployée a été récupérée et dressée à côté de la sacristie.
Nous ne nous attardons pas dans cette belle église dont nous admirons les vitraux de Max Ingrand...
La marche sur les eaux (étonnante composition avec les pieds vus par dessous...
... les colonnes des temples romains de part et d'autre du buffet d'orgue et dans le chœur, le seul chapiteau sculpté rescapé des différents avatars subis par l'édifice.
Ce rescapé représente la luxure! Un homme à tête de renard chevauche à l'envers un cheval dont il tient la queue.
Rue Saint Rustique
Nous sortons de l'église et prenons sur la droite la rue du Mont-Cenis. Nous passons devant la rue Saint Rustique, une des artères du vieux village qui est restée telle qu'elle était du temps des moulins et des vignes.
Rue Cortot
Nous tournons, à droite, dans la rue Cortot, une des plus intéressantes de Montmartre. Au n° 6 une petite maison a de 1890 à 1898, abrité Erik Satie qui y a composé quelques chefs d'œuvre comme les Gymnopédies. Il habitait au deuxième étage un minuscule appartement avant d'occuper, les deux dernières années, une pièce plus petite encore (9 mètres2) qu'il appelait son "placard".
Il habitait encore rue Cortot quand il tomba amoureux fou en 1898 de Suzanne Valadon.
Après la première nuit passée avec elle, il se mit à genoux et proposa de l'épouser. Valadon refusa et après une liaison intermittente de 5 mois, le quitta définitivement, non sans avoir peint le portrait le plus connu de son "amant".
Satie s'enferma dans la souffrance et l'humiliation. Il composa un OVNI musical, intitulé "Vexations", une pièce qui doit être jouée 840 fois. Inutile de dire qu'elle a été peu donnée! John Cage est un des rares à l'avoir jouée, pendant 20 heures...
Musée de montmartre
Voisin de la maison de Satie, nous trouvons le Musée de Montmartre. Nous n'y entrerons pas puisque nous avons limité notre circuit à deux heures. Mais si vous avez le temps de revenir sur la Butte, je vous le conseille. Vous y verrez l'atelier de Suzanne Valadon et le petit appartement où elle vécut avec Utrillo et Utter (reconstitués sur les lieux mêmes)
Musée de Montmartre, l'atelier de Renoir.
Vous y découvrirez le bâtiment où Renoir peignit le fameux bal au Moulin de la Galette.
Le musée est composé de l'hôtel Demarne du XVIIIème siècle ...
...et de la maison du Bel Air (où vécut Rosimond, acteur de Molière) ....
...des collections permanentes et des expositions font revivre le Montmartre de la grande époque.
Dans les jardins, Renoir peignit la fameuse balançoire, Van Gogh le père Tanguy (marchand de couleurs qui habitait la loge du rez de chaussée)... etc...
C'est un des hauts lieux de Montmartre.
A l'étage la fenêtre aux forts barreaux était la chambre d'Utrillo qui ne pouvait sauter dans la rue pour aller au bistro.
Descendons la rue Cortot...A l'angle avec la rue des saules une grande maison bourgeoise a remplacé la maison villageoise où vécut Aristide Bruant, le poète emblématique de la Butte. Ses chansons ne cessent de résonner dans les rues...
"Son p'tit fichu sur les épaule
Elle rentrait par la rue des Saules
Rue saint Vincent...."
Germaine (Picasso)
Nous voilà, à l'angle entre la rue de l'Abreuvoir et de la rue des Saules devant la célèbre maison rose immortalisée par Utrillo, restaurant bon marché où venaient les peintres fauchés, tenu par Laure Germaine qui fut un des modèles de Picasso pendant sa période bleue et dont il fut amoureux.
En face de la maison rose, dans les jardins préservés, on aperçoit la Folie Sandrin. Ce petit château élevé, comme c'était alors à la mode, dans la nature et sous les arbres, portait le nom de "folie" parce qu'elle était dans les feuilles (une feuillée).
Le hasard voulut que cette "folie" fut rachetée par un aliéniste, le docteur Prost, puis par le docteur Blanche afin de recevoir des poètes, écrivains, artistes qui auraient risqué d'être internés dans des hôpitaux psychiatriques et privés de toute liberté. Ils avaient pour théorie que pour soigner ceux qui souffraient de troubles mentaux, il fallait leur donner un cadre chaleureux, naturel et surtout ne pas les priver de liberté.
Le plus célèbre des hôtes de la folie est certainement Gérard de Nerval qui y séjourna en 1841 et la décrira comme une "maison fashionable et aristocratique". Il aima Montmartre où il revint pour y séjourner quelques mois au Château des Brouillards.
Descendons sur une centaine de mètres la rue des Saules pour voir un carré de vignes qui rend hommage à celles qui couvraient la Butte jusqu'à la Chapelle et qui appartenaient aux Abbesses. Elles donnaient un vin blanc de bonne réputation "la goutte d'or" dont un quartier voisin perpétue le souvenir! Elles ne sont pas d'origine, plantées plein nord mais elles donnent l'occasion chaque année à des festivités, vendanges, défilés, bals qui redonnent à Montmartre un peu de sa vitalité bon enfant.
Plus bas, à l'angle avec la rue Saint Vincent, le Lapin Agile est toujours là, tel qu'il apparaît sur les toiles des peintres et les vieilles cartes postales.
Ce fut un des hauts lieux de la vie de bohême montmartroise. Ancien cabaret des Assassins, les Montmartrois à l'esprit narquois lui donnent le nom de Lapin à Gill, puis Lapin agile, quand André Gill peint pour sa façade un joyeux lapin sautant d'une casserole.
En 1902, Bruant le rachète et en fait un lieu de rencontres et d'humour, entre chansonniers, poètes et peintres. Picasso, Modigliani, Utrillo le fréquentent. L'âne Lolo fait partie de sa légende.
On lui trempa la queue dans des pots de peinture, on approcha de son postérieur une toile et on vit naître "le coucher de soleil sur l'Adriatique" qui fut exposé avec succès au salon des Indépendants sous le nom de Boronali (anagramme d'Aliboron).
Nous remontons la rue des Saules et prenons la rue de l'Abreuvoir devant la maison rose. Le buste de Dalida sur la placette qui porte son nom nous rappelle que la "Diva" avait choisi Montmartre pour vivre et pour mourir.
Des fans n'hésitent pas à caresser la poitrine de bronze qui sous l'effet de cette douceur brille comme de l'or. Les Montmartrois vous diront que cet hommage à la chanteuse porte bonheur en amour. Ce qui est un peu téméraire quand on connaît la solitude et les tragédies de la vie de Dalida!
L'allée des Brouillards, un matin d'hiver.
Donnant sur la placette, l'allée des Brouillards a un air provincial avec ses petites maisons qui ont été construites sur les cabanes du Maquis.
Il y avait au XVIIème siècle à leur emplacement le parc du Château des Brouillards que nous pouvons admirer de l'autre côté de l'allée.
Ce château est une folie du XVIIème siècle dont le nom vient des brumes qui s'élevaient de la fontaine du But, située en contrebas et qui servait d'abreuvoir aux animaux.
En 1850 le parc fut sacrifié et plusieurs dépendances détruites. A la fin du siècle une partie de l'ancien château était louée et c'est là que Renoir vint habiter avec sa petite famille après avoir vécu rue Cortot. Son fils Jean, le futur cinéaste de génie y voit le jour.
Gabrielle et Jean
Pour s'occuper de lui, Aline Renoir fait venir de sa province, Gabrielle qui servira de modèle au peintre et que l'on voit sur ce tableau peint au Château des Brouillards.
Continuons rue Girardon jusqu'à la place Marcel Aymé où le passe-muraille sculpté par Jean Marais à la ressemblance de l'écrivain, évoque la nouvelle où un personnage falot comme son nom, Dutilleul, découvre son pouvoir de traverser les murs. Ce qui lui permettra de s'enrichir par le vol, de s'évader des prisons et de rendre visite à sa maîtresse rue du Mont-Cenis. C'est là que voulant s'en aller et passant par le mur, il reste prisonnier, son pouvoir l'ayant abandonné!
Selon le temps dont vous disposez, je vous propose une petite extension sur l'avenue Junot que vous descendez sur une centaine de mètres...
Maison de Poulbot
Pour saluer Poulbot, le plus montmartrois des montmartrois. La maison qu'il fit construire au 13, grâce à son succès est là, énorme, opulente. Elle s'est élevée sur les cabanes du Maquis où il avait passé tant de jours à dessiner et à rencontrer les enfants joyeux et misérables. Toute sa vie il s'est occupé d'eux et il ne faut pas l'oublier devant cette grosse maison où il a fait poser des mosaïques de quelques gosses qu'il avait dessinés.
Mitoyenne de sa maison, on trouve celle de Tristan Tzara, un des instigateur du mouvement Dada, ami de Breton et d'Aragon. Son architecte est célèbre, il s'agit d'Adolf Loos qui en pleine époque Art Nouveau, prône le dépouillement et l'utilisation la plus pratique de l'espace. Un de ses ouvrages porte un titre assez clair : "Ornement et Crime"! Il influence Le Corbusier et toute cette école dépouillée et brutale qui a trop marqué hélas l'architecture de la deuxième moitié du XXème siècle.
En descendant sur une trentaine de mètres l'avenue Junot, nous tomberons sous le charme très british de la Villa Léandre. Elle ne date que de 1926 et elle n'a pas grand chose à nous dire sinon qu'au 8 bis fut arrêtée la célèbre espionne, la Chatte! Quelques acteurs y vécurent. Piccoli y acheta une maison pour Greco qui ne voulut jamais quitter Saint-Germain des prés.
Moulin de la Galette n°1 angle rue Girardon
Retour au début de l'avenue devant le cinéma 13 de Lelouch. Nous voyons le Moulin de la Galette avec son jumeau un peu plus bas rue Lepic.
Ce sont les seuls rescapés des dizaines de moulins qui faisaient tourner leurs ailes sur la Butte.
Moulin de la Galette n°2 rue Lepic
Celui qui a porté le premier ce nom est celui qui est à l'angle de la rue Girardon et qui à l'origine était situé plus haut et s'appelait le Radet. Il date de 1717 et a été racheté par le meunier Debray qui plus tard acquit le deuxième moulin, plus bas, qui s'appelait le Blute-Fin et qui datait de 1622.
Moulin de la Galette rue Lepic, ancien Blute-fin.
Le bal se déplaça vers ce deuxième moulin qui possédait une terrasse sur tout Paris. Debray en fit un lieu de fêtes où peintres et rupins aimaient se délasser. Parmi les peintres qui aimèrent et peignirent ce moulin, on peut citer Renoir, Van Gogh, Signac, Picasso....
Moulin de la Galette par Van Gogh.
Notre balade est bientôt terminée. Il nous reste à prendre la rue d'Orchampt, face au 1er moulin et passer entre les trottoirs les plus étroits de Paris!
Nous jetons un œil sur l'imposante maison de Dalida, là où elle vécut plus de vingt ans et choisit de se donner la mort en mai 1987.
Maison de Dalida rue d'Orchampt.
Nous suivons la rue jusqu'à la rue Girardon et prenons à droite, place Emile Goudeau. C'est la place, célèbre entre toutes, ancienne place Ravignan où l'on trouve le Bateau-Lavoir.
Ateliers (ancien Bateau-Lavoir) côté rue d'Orchampt
Place Emile Goudeau. Le Bateau-Lavoir
Une partie des bâtiments fragiles sont partis en fumée mais la façade modeste reste la même. L'ancienne fabrique de pianos avait été aménagée en ateliers peu couteux appréciés des peintres fauchés.
Ils furent nombreux à y vivre et y peindre mais le plus célèbre est Picasso qui arrive à Montmartre alors qu'il n'a que 19 ans.
L'homme à femme plutôt macho sera aidé par Fernande Olivier qu'il peint à de nombreuses reprises.
C'est au Bateau-Lavoir qu'il finit sa période bleue, peint l'essentiel de sa période rose et surtout qu'il réalise ce qui sera le manifeste du cubisme : "Les Demoiselles d'Avignon".
Nous descendons la rue Ravignan et prenons à gauche la rue des Abbesses, la rue la plus vivante et la plus commerçante de Montmartre, pour arriver sur la place des Abbesses, devant l'église Saint-Jean.
Eglise remarquable qui choqua par sa modernité et que les Montmartrois surnommèrent Saint-Jean des briques. Elle a été construite par Anatole de Baudot, architecte audacieux qui éleva ce premier bâtiment en ciment armé.
Le décor de grés émaillé reste dans l'esprit Art Nouveau orientaliste.
Ce contraste et cet accord entre structure révolutionnaire et décor 1900 est une grande réussite.
Sur la place, nous entrons dans le square Jehan-Rictus pour découvrir le mur des "Je t'aime", devenu une curiosité incontournable.
La phrase magique y est écrite en 311 langues ou dialectes, tandis que les éclats rouges d'un cœur attendent d'être enfin réunis dans cette Babel qu'est le monde!
C'est devant ce mur de l'Amour, opposé à tous les murs de haine et de frontière que nous terminons notre balade dans Montmartre.
Une balade qui s'est voulue légère, sans la prétention de tout dire!
Si elle vous a donné envie de revenir pour connaître d'autres rues secrètes, d'autres légendes, pour visiter le musée, pour descendre jusqu'au Moulin Rouge et pour entendre au détour d'une placette ou dans un escalier, résonner les vieilles complaintes de la Butte, alors le guide d'une demi-journée que j'aurais été, se réjouira et vous dira "A Bientôt!"
.... Et n'oubliez pas... Le vrai Montmartre, c'est l'esprit de poésie et de jeu, c'est le goût de l'anarchie et du plaisir... Alors....