la nouvelle exposition du musée de Montmartre (20 mars-13 septembre 2026) m'a permis, je l'avoue de découvrir des peintres que je ne connaissais pas et qui ont vécu quelque temps à Montmartre, à l'époque où la Butte accueillait des artistes qui allaient prendre place parmi les plus grands de l'histoire de la peinture
L'exposition retrace la vie de ces deux Hollandais, en rupture avec leur société, qui s'aimèrent follement et voulurent vivre dans la liberté et la créativité. Ce qui frappe tout d'abord c'est l'aspect fusionnel de ce couple mais peu à peu, à travers les salles, on constate que s'il y a un lion et une lionne, la part du lion est pour le moins prépondérante.
Broderie d'Adya ; "Dieu avertit" avec Eve au centre et Adam à droite. 1929
La dernière salle qui se veut féministe nous rappelle qu'en ces temps passés qui paraissent à des années lumière, la femme n'avait pas une place égale à celle de l'homme. Ce qui expliquerait que les oeuvres d'Adya eussent été moins recherchées, moins collectionnées.
Otto et Jean Luc
Soit. Mais il me semble que la raison principale vient tout simplement de la différence de talent créatif entre les deux amoureux. les toiles d'Otto m'ont paru plus fortes et plus achevées que celle d'Adya.
Adya et les deux filles
Adya cousant à la machine. Bateau Lavoir. 1905. Otto Van Rees
Adya et Otto se rencontrent en 1903, tous deux peintres. Otto débarque à Paris en 1904 et grâce à Picasso trouve un logement atelier au Bateau Lavoir où Adya le rejoint.
Otto au Bateau Lavoir. 1905. Adya van Rees
Le début de l'exposition nous montre quelques oeuvres de cette époque, notamment Adya peinte par Otto au Bateau Lavoir et parallèlement, Otto peint par Adya. Il me semble qu'alors la femme, de 8 ans son aînée, est plus expressive, plus originale.
Si l'on excepte un long voyage en Italie, les Van Rees partagent leur année française en deux, six mois à Montmartre et six mois à Fleury en Bière, près de Barbizon où ils reçoivent de nombreux artistes.
Adya allaitant. 1906. Otto Van Rees
Une première fille naît en 1906, Aditya dont on verra l'importance tragique qu'elle eut dans leur vie.
Aditya au berceau. 1906. Adya Van Rees
Une 2ème fille, Magda naîtra en 1910 et enfin un garçon plus tard en 1917. La famille a des convictions libertaires et élève les enfants dans un climat d'affection et de liberté. Malgré leurs convictions anti conventionnelles, les parents décident de se marier, pour ne pas compliquer la vie de leurs enfants.
Ils passent beaucoup de temps à jouer avec leurs filles comme le montrent les photos des été heureux à Fleury en Bière. Ils leur fabriquent des jouets.
Pour l'anniversaire d'Aditya Otto peint ses jouets avec, témoignage de son admiration pour les estampes japonaises, des poupées geishas et l'oiseau de l'immortalité, la grue. Le soleil rouge également dans lequel sont inscrits le nom et l'anniversaire de la fillette tant aimée.
Adya au lit. 1909. Otto van Rees
L'un et l'autre commencent à être reconnus. Otto expose chez Berthe Weill et Adya au Palais Galliera.
Portrait d'Otto. 1908. Adya van Rees d'Utilh
En 1911 ils quittent Montmartre pour Montparnasse.
Ils continuent de faire de nombreuses rencontres et de nouer des amitiés avec les peintres les plus novateurs. Otto entre dans une période qu'on peut appeler "cloisonniste". Il réalise alors, à mon avis, quelques unes de ses meilleures toiles
Adya au chapeau. 1909. Otto.
Nu sous un parasol. 1909. Otto.
Le paradis. Otto.
Cette période dure peu de temps et l'influence de leurs amis cubistes (Juan Gris, Braque, Picasso) devient manifeste. Le couple qui poursuit sa vie amoureuse et artistique comme deux égaux, sans attribuer une quelconque prééminence à l'un ou à l'autre, entre en cubisme!
Baigneuse. 1911. Otto
Une période où à quelques exceptions près, leurs oeuvres sont, soit trop proches d'originaux, soit trop édulcorées. J'avoue ne rien retenir ou presque de ces années cubistes, sauf peut être un petit tableau funèbre d'Adya représentant la maison mortuaire de Léon Bloy qu'elle avait rencontré et dont elle aimait la lecture sociale de l'Evangile comme les violentes diatribes contre les puissants et ceux dont la foi hypocrite est oublieuse de la priorité à donner aux plus démunis.
La maison funèbre de Léon Bloy. 1917. Adya Van Rees d'Utilh
La partie réservée au cubisme est la plus vaste et la plus étoffée de cette exposition. Les cubistophiles s'en réjouiront sans doute.
Tête de femme. 1910. Otto
Nous préférons ne pas nous attarder et monter au 2ème étage, pour, après avoir jeté un regard toujours ému sur la chambrette d'Utrillo et l'atelier de Suzanne Valadon, retrouver nos deux peintres dans une salle surprenante car soudain rien n'y subsiste ou presque du cubisme et tout confirme un retour à la figuration.
Otto avant ce retour et la naissance de leur fils, avait rejoint l'armée de son pays où il ne resta pas longtemps, ses dessins et ses collages ayant été selon les autorités militaires signes de déséquilibre mental! Bizarrement (ou non) c'est pour la même raison que les Nazis exposeront en 1937 certaines de ses oeuvres et de celles d'Adya dans l'espace dédié à "l'art dégénéré".
Adya et les trois enfants. 1918. Otto
En 1919 alors que la famille est en route vers l'Italie, leur train percute avec violence l'Orient Express. Leur wagon est broyé et Aditya est tuée tandis qu'Otto grièvement blessé est transporté à l'hôpital.
La famille. 1918. Toile inachevée après la mort d'Aditya. Otto
La toile "La famille" qu'Otto avait commencée pendant les jours heureux prend toute sa dimension pathétique. Elle est l'image d'un bonheur révolu. Elle ne sera jamais achevée.
Adya ne se remettra pas totalement de la mort de sa première fille. Il faudra plusieurs années avant qu'elle puisse peindre de nouveau.
Quelques autres toiles figurent dans ces salles.
La maison bleue. 1926. Otto.
Chez Remy. 1927. Adya
Lors d'un court séjour en Belgique, Adya parvient à reprendre les pinceaux et cette vue de la plage sous un ciel tourmenté, ce paysage qui se disloque, ce cheval blanc, seul être vivant, sont comme un paysage intérieur et tragique.
Comme ces dahlias (1926) qui jettent leurs dernières teintes automnales dans un pichet d'étain.
La blessure qui ne se referme pas est sans doute en partie responsable de la séparation du couple en 1934. Otto part vivre aux Pays Bas et Adya reste à Paris et vit parfois en Suisse.
Coin d'atelier. 1944. Otto
Otto a une liaison avec une autre femme, Micha, mais lorsqu'il veut l'épouser, Adya refuse de divorcer.
Nature morte au pichet blanc. Otto
Ce n'est qu'en 1951 que le couple se reformera, comme si leur amour et leur parcours artistique avaient été trop forts pour disparaître.
Dieu avertit. Broderie de laines. Adya
Adya est alors presque aveugle et ne peut plus broder, comme elle l'avait fait, de grandes tapisseries.
Otto meurt à 74 ans, son vélo ayant été renversé par un taxi.
Il y a quelque chose de la fatalité dans cette vie marquée par un premier accident qui provoqua la mort de sa fille et ce dernier qui provoqua la sienne.
Adya survivra deux ans avant de mourir.
Adya brodant. 1911. Otto
La dernière salle insiste sur le peu de reconnaissance qu'elle avait eue alors qu'elle avait participé avec Otto à l'effervescence créatrice du début du XXème siècle et qu'elle avait fait partie comme lui du mouvement Dada.
Il est mentionné qu'elle reçut enfin une juste reconnaissance, à partir de 2010!
Adya. 1910. Otto
Peut-être les oeuvres d'Adya exposées à Montmartre ne sont elles pas les plus achevées de sa création et ce serait alors regrettable de n'avoir pas eu l'occasion de découvrir pleinement cette artiste.
L'exposition se termine avec une de ses broderie, assez terne à côté de portraits faits par Otto dans les meilleures années, colorés, amoureux.
En conclusion je trouve cette exposition intéressante car elle nous entraîne dans une aventure qui traverse quelques grands moments de la création picturale. Elle nous permet surtout de connaître une femme et un homme exceptionnels.
Côté moins euphorique, je ne suis pas sûr que ces peintres restent importants pour moi. Quelques oeuvres mises à part, toutes de la période figurative, ils ne m'ont pas vraiment touché. Peut être leur recherche constante, leurs adhésions successives à différents courants explique t'elle l'impression que l'on peut avoir d'une dispersion et la difficulté de trouver un style propre, une voie personnelle et affirmée.