Voilà une petite rue qui, bien que n'ayant pas à raconter d'histoires extraordinaires, est typiquement montmartroise
Elle a été ouverte sur des terrains occupés par de pauvres constructions de bric et de broc aux confins du maquis, en 1897, année où triomphe la pièce qui va devenir la préférée des Français "Cyrano de Bergerac" d'Edmond Rostand.
Mais le nom qui lui est donné rend hommage, non pas au héros romantique de la pièce mais à l'écrivain Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655), libertin qui n'a rien de gascon étant tout ce qu'il y a de parisien. Rostand s'inspira avec beaucoup de liberté de ce que l'on savait de lui ! Parmi ses œuvres les plus novatrices, on cite bien sûr son roman de science-fiction dont le langage audacieux et poétique séduit aujourd'hui encore : "Les Etats et empires de la lune et du soleil".
Notre courte rue va sur une centaine de mètres de la rue Francœur à la rue Marcadet avec au premier tiers un escalier qui lui confère son côté montmartrois.
A l'angle avec la rue Francœur, un restaurant italien "In bocca al lupo" et un autre restaurant réputé pour ses brunches "Les Inséparables".
"In bocca del lupo" est une formule superstitieuse pour les Italiens et son équivalent français serait notre mot de Cambronne, ce qui pour un restaurant est assez culotté!
Le 1 et le 3 vont jusqu'à la rue Jouy. Immeubles construits comme toute la rue pour une petite ou moyenne bourgeoisie qui ne peut s'offrir les appartements post-haussmanniens de la rue Caulaincourt voisine. Aucun immeuble de la rue ne porte, gravé sur sa façade le nom de son architecte. La plupart sont dans le même style, vaguement renaissance avec leur appareillage de briques et pierres.
Palais de l'Industrie (Atget)
Un article du Figaro de 1901 nous apprend qu'une partie des immeubles des rues Cyrano, Jouy, Francoeur et Caulaincourt ont utilisé les pierres de l'immense Palais de l'Industrie de l'exposition universelle.
Le pan coupé du 3 nous réserve une petite surprise.
Un ancien commerce en rez de chaussée a été transformé en appartement, avec sur le trottoir un jardinet et un gardien à poils qu'il ne faut pas toucher comme l'exige un avis écrit sur une feuille!
Le 2
Le 2 a conservé la ferronnerie qui portait une enseigne disparue. modeste vestige d'un commerce disparu.
Le 4
Le 4 est un bâtiment qui fait partie de la FEMIS. C'est tout un pan de la culture française qui s'élève en cet endroit et on ne peut qu'être ému en pensant aux chefs d'œuvre qui furent tournés dans les studios Pathé qui occupaient un hôtel particulier et des bâtiments industriels, la plupart rue Francœur.
Parmi plus de cent films parmi lesquels "le déjeuner sur l'herbe" de Renoir, "Pépé le Moko" de Duvivier, "les Dames du bois de Boulogne" de Bresson, je ne peux m'empêcher de privilégier Carné et ce chef d'œuvre absolu que sont "les Enfants du paradis". C'est donc là que Garance-Arletty avec son accent parigot répondit en se moquant de Frédérick Lemaître qui la draguait et craignait que Paris soit trop grand pour la retrouver si elle ne donnait pas son adresse : " Paris est tout petit pour ceux qui s'aiment comme nous d'un aussi grand amour"!
L'escalier vers Marcadet
Nous tombons ensuite sans nous faire de mal sur l'escalier d'où l'on a une vue complète sur le reste de la rue jusqu'à la rue Marcadet. On peut voir que le lotissement s'est fait rapidement, ce qui confère à la rue son unité (et sa monotonie).
L'escalier vers Francoeur
Ici et là tout au long de la rue des cartons incitent les passants à utiliser poubelles et cendriers afin de ne pas réciter le poème de Prévert et sa contrepèterie : "Je vous salis ma rue".
C'est une initiative sympathique et citoyenne qui parfois ne rencontre pas l'adhésion de tous, apparemment...
Contre l'escalier, un panneau peint en mai 2020 rappelle le premier confinement
Il porte les dates de début et de fin de l'épreuve infligée par le virus perfide. Le blason a pour armes une guitare et une palette tandis que le chien noir du jour et le loup blanc de la nuit veillent sur le "village" Cyrano de Bergerac. Sur le fond, on chante au balcon, on applaudit les soignants "vous n'êtes pas seuls, on vous aime"
Couleurs vives, goût de vivre... un beau partage qui donne envie de boire une flûte de champagne avec les villageois!
L'oeuvre est signée Rupert Shrive, artiste britannique qui vit entre Londres et Paris.
Les immeubles n'ont pas la même imagination!
Côté pair :
Les 6 et 8
Le 10
Le 12
Le 12 en pierres de taille est un peu plus cossu, comme le sont souvent les immeubles à pan coupé.
Côté impair :
Le 7
Le 9
Le 11
Les 11 et 12 en partie rue Marcadet marquent avec leur pan coupé la fin de la rue Cyrano de Bergerac.
Une rue à flanc de Butte, assez loin du cœur de Montmartre pour n'avoir pas à subir les invasions touristiques, mais assez près pour en respirer l'atmosphère chère à Arletty!
Le cimetière Saint-Vincent est celui du vieux village...
Il en a gardé les proportions modestes et l'aspect tranquille.
Et pourtant!
Il raconte bien des histoires.
Il abrite des Montmartrois qui aimèrent leur village et participèrent à sa célébrité.
Cette première visite en annonce de nombreuses autres.
Elle nous mènera devant les tombes les plus célèbres, celles qui font partie du circuit minimal obligatoire!
Le lapin Agile vu du cimetière
Le cimetière fut créé sur un terrain en friche par Jacques Bazin (1762-1833) qui fut maire de Montmartre de 1829 à 1831. Il fut inauguré en 1831 par son adjoint qui lui succéda, Jean-Louis Véron.
Jacques Bazin mourut peu après, en 1833 et y fut enterré. Il n'est pas nommé parmi les personnalités du cimetière alors que sans lui ce lieu n'existerait pas! Sa tombe qui a perdu, depuis presque deux siècles, toute inscription, peut se voir division 12, 1ère ligne...
Il serait temps qu'une plaque rappelle que sans lui il n'y aurait à cet endroit que des immeubles semblables à ceux de la rue Caulaincourt!
Le cimetière était entouré de murs qui subsistent aujourd'hui mais l'entrée était alors située 40 rue Neuve Saint-Denis, à l'emplacement de la rue Saint-Vincent actuelle et non comme aujourd'hui rue Lucien Gaulard à proximité de la place Constantin Pecqueur ...
Une visite rapide nous mènera devant les tombes des "célébrités" locales
Nous aurons le temps (une éternité) de nous recueillir plus tard devant des personnalités moins connues mais qui ont joué un rôle dans l'histoire montmartroise.
Avenue transversale, le vieux calvaire
Voici par ordre alphabétique les "stars" auxquelles nous rendrons visite dans ce premier article :
Marce Aymé (10ème division)
Harry Baur (9ème)
Eugène Boudin (12ème)
Marcel Carné et Roland Lesaffre (4ème division)
Jules Chéret (5ème)
Dorgelès (13ème)
Dumesnil (8ème division)
Arthur Honnegger (8ème division)
Claude Pinoteau (3ème division)
Steinlen (14ème division)
Utrillo (4ème division)
Je rajoute en cette Toussaint 2020 Michou figure emblématique du Montmartre des cabarets (division 12)
Tombe de Marcel Aymé (10ème division)
Marcel Aymé (1902-1967)
Inutile de présenter cet écrivain à part, indépendant, libre de style et d'esprit!
Enfant on a pris plaisir aux Contes du Chat perché, plus tard on a souri avec sa Jument verte et malgré les critiques qui le considéraient comme un petit écrivain douteux, on s'est réjoui de son indépendance et de sa truculence.
N'oublions pas son combat contre la peine de mort (la Tête des autres, mise en scène par Barsaq au théâtre de l'Atelier, de l'autre côté de la Butte)
Place Marcel aymé. Le Passe-Muraille (Jean Marais)
Le "terrien" attaché à sa Franche-Comté a choisi de vivre à Montmartre.
Il a d'abord habité 9 ter rue Paul Féval, à quelques mètres du cimetière, puis 26 rue Norvins. La rue a changé de nom au niveau du 26 et s'appelle désormais place Marcel Aymé. Une sculpture de Jean Marais représentant l'auteur en passe-muraille veille sur le lieu...
Il se peut que la nuit Marcel Aymé passe à travers le marbre noir de sa tombe pour se balader dans le quartier qu'il aimait!
Tombe de Marcel Carné et Roland Lesaffre. (4ème division)
comment l'imaginer étendu sous ce marbre triste, lui le magicien de la lumière.
Avec Prévert il a réalisé quelques uns des plus beaux films du cinéma français : Drôle de drame, Le Quai des brumes, Hôtel du nord, Le jour se lève... et surtout le chef d'oeuvre absolu et indémodable : Les Enfants du paradis!
Les Enfants du paradis! Arletty et J.L. Barrault.
Sous le même marbre est enterré Roland Lesaffre (1927-2009) second rôle dans les films de Carné mais premier dans son coeur!
Au point d'être le légataire universel du cinéaste... et de passer la nuit infinie avec lui!
Roland Lesaffre (L'Air de Paris de Marcel Carné)
Tombe de Harry Baur (9ème division)
Sous un marbre noir sinistre, repose un acteur dont on imagine mal quelle fut la gloire dans la première moitié du XXème siècle.
Harry Baur (1880-1943) a investi de sa nature sensible et puissante des héros légendaires et populaires comme Jean Valjean ou Vidocq.
Il a tourné dans de nombreux films de metteurs en scène de son époque, Dréville ou Tourneur. Il a incarné Beethoven chez Abel Gance et Volpone (avec Jouvet) chez Tourneur.
La fin de sa vie fut tragique puisque, après avoir tourné (sans état d'âme) en 1942 à Berlin, il fut accusé par la presse française malodorante d'être Juif.
Il s'en défendit mais ne put éviter d'être arrêté et déporté avec sa femme. Après quatre mois d'enquête, les Nazis, convaincus qu'il n'avait pas commis le crime de naître juif, le libérèrent.
Mais l'épreuve avait atteint l'acteur en profondeur et il mourut 4 mois plus tard.
Tombe d'Eugène Boudin (12ème division)
Qu'elle est triste la tombe d'Eugène Boudin (1824-1898)!
Lui, l'homme du grand large, des ciels immenses, des météores.... il est enterré sous une pierre grise, à un endroit que caresse rarement le soleil!
Ce précurseur (involontaire et modeste) de l'Impressionnisme, cet amoureux de la mer (il fut mousse) et des plages immenses, lorsqu'il sentit la mort approcher, demanda qu'on l'emmenât à Deauville pour mourir face à la mer.
C'était par un jour lumineux du mois d'août, le 8. Il y avait des voiles blanches sur la mer et des amoureux sur la plage.
L'Impératrice Eugénie sur la plage à Trouville (Eugène Boudin)
Admiré de Baudelaire, de Zola, inspirateur de Monet... il fait partie de la grande histoire de l'art français.
Quel mystère que ce sombre carré où dort sous la terre celui qui a ouvert tant de fenêtres sur l'espace et le rêve!
Eugène Boudin
Dans la 5ème division un monument plus opulent avec des médaillons de bronze qui pleurent sur la pierre signale la tombe de Jules Chéret.
Jules Chéret (1836-1932) est un peintre connu pour son talent d'affichiste.
Il est un des premiers à avoir transformé un art mineur en art à part entière et il n'est pas étonnant que Toulouse Lautrec l'ait admiré et ait été influencé par lui.
Si on peut voir à Paris ses décors peints pour l'Hôtel de Ville ou pour le théâtre du musée Grévin, ce sont ses affiches qui constituent le meilleur de sa production.
Elles donnent l'image la plus éclatante de le Belle Epoque.
Elles sont "en mouvement" comme celles de Lautrec sans pour autant chercher à aller au-delà de la surface trompeuse des visages.
Lautrec est mouvement et mélancolie.
Chéret est mouvemen et insouciance.
Revenons à la littérature avec Roland Dorgelès (1885-1973) 5ème division.
Si un écrivain est à sa place au coeur de Montmartre, c'est bien lui!
On connaît les blagues qu'il aimait faire avec ses amis de la bohême et notamment la présentation au Salon des Indépendants d'une toile de Boronali peinte par l'âne Lolo, alias Aliboron, dont la queue avait été trempée dans des seaux de peinture! C'était juste de l'autre côté du mur du cimetière, au Lapin Agile!>
Il est ami des plus illustres Montmartrois : Carco, Mac Orlan, Utrillo, Max Jacob....
Il a eu plusieurs adresses sur la Butte ou dans le IXème arrondissement : rue Lepic, rue La Bruyère, rue Victor Massé ou rue Camille Tahan, près du cimetière Montmartre.
On lui doit des pages vives et nostalgiques sur notre quartier : "Au beau Temps de la Butte"
"Cet après-midi-là j'étais monté sur la Butte, promenade dont je ne me lasse pas. Parfois, c'est la joie qui m'entraîne, comme si je devais retrouver ma jeunesse là-haut; certains jours, en revanche, ce sont les regrets qui me poussent et je vais à Montmartre comme on se rend au cimetière."
"Les Croix de Bois" sont le plus connu de ses romans, oeuvre composite, kaléidoscope de destins où les hommes tiennent debout grâce à la camaraderie et sont spectateurs de l'horreur, symbolisée par ces croix hâtivement plantées sur les cadavres.
La tombe la plus spectaculaire se signale par un groupe de bronze remarquable en bordure de l'allée d'entrée du cimetière pompeusement appelée "Avenue Caulaincourt".
L'oeuvre du sculpteur Emile Bailly représente un ange qui invite avec tendresse une femme à se laisser prendre par la main et guider vers la lumière. Elle évoque un mouvement de danse.
Elle est à sa place sur la tombe d'un homme, René Dumesnil (1879-1967) qui consacra une partie de sa vie à étudier des oeuvres et des musiciens qu'il aimait.
Il fut aussi un grand spécialiste de Flaubert auquel il consacra plusieurs ouvrages.
Malgré la qualité de son travail, René Dumesnil serait sans doute ignoré de la plupart des visiteurs si le groupe de bronze qui danse sur sa tombe n'attirait leur attention.
Tombe de marbre rose d'Arthur Honegger (8ème division)
On n'enterre pas la musique sous le marbre, fût-il rose!
Arthur Honegger (1892-1955) est joué aujourd'hui dans le monde entier. Sa tombe simple et claire est souvent fleurie par des admirateurs.
L'homme est séduisant, généreux, humaniste. Bien que Suisse, il a adopté Paris, alors que des Parisiens fortunés choisissaient déjà le pays des banques sans morale!
Pendant l'occupation, il choisit de rester à Paris et de résister avec ses moyens, ceux de la musique.
Jeanne d'Arc au bûcher. Ingrid Bergman écrit : " Dans les bras de Honegger, la main sur le coeur de Claudel, où pourrais-je me trouver mieux?"
Parmi ses oeuvres les plus populaires, citons le Roi David (1921), Pacific 231 (1923), Jeanne d'Arc au Bûcher (1938) sur le poème de Claudel.
A Montmartre, il a aimé rencontrer Cocteau, Satie, Picasso...
Le petit cimetière Saint-Vincent se console avec lui de n'avoir pas été choisi par Berlioz qui habitait pourtant à moins de 100 mètres. L'inspiratrice de la Symphonie Fantastique, Harriet Smithson y fut quelque temps inhumée avant que Berlioz ne transférât le corps de celle qui avait été sa femme et la mère de son fils au nouveau cimetière de Montmartre.
Tombe de Pinoteau (3ème division)
Dans la 3ème division, repose depuis huit ans et demi un cinéaste populaire, Claude Pinoteau (1925-2012).
Peut-être aurait-il été plus à sa place au cimetière de Neuilly, ville où il vécut et mourut. Il est vrai qu'il y a peu de cinéastes à Saint-Vincent, à part le génial Carné et Méliès!
(Attention, il ne s'agit pas de Georges Méliès le magicien mais de son frère Gaston, lui même cinéaste aux Etats-Unis!)
La Gifle.Adjani, Girardot. (1974)
Ses films les plus célèbres restent "La Gifle" et "La Boum". g>
Pas sûr que dans un siècle on en parle encore!
L'ordre alphabétique garde pour la fin deux artistes emblématiques de Montmartre: Steinlen et Utrillo.
La tombe de Steinlen (1859-1923) dans un angle du cimetière est constituée de pierres à peine taillées, posées les unes sur les autres et disloquées par les racines d'un arbuste.
Elle convient à celui qui resta marginal et lutta toute sa vie pour les déshérités, les victimes d'un ordre social inique. Il habitait non loin de là, sur ce qui fut le Maquis et devint la rue Caulaincourt. Son Cat's Cottage était accueillant aux crève-la-faim et aux chats. Des dizaines de chats efflanqués y trouvèrent refuge et inspirèrent à leur bienfaiteur des croquis et des dessins qui restent inégalés.
Personne mieux que Steinlen n'a dessiné les chats! Il n'est pas étonnant qu'au premier rayon de soleil, ils viennent se coucher sur sa tombe!
A tout Seigneur tout honneur... une des plus belles tombes est celle d'Utrillo.
Inutile de présenter notre Montmartrois!
Rappelons qu'il est né rue du Poteau au bas de la Butte et qu'il a vécu longtemps au coeur du vieux village. Il a peint des dizaines de toiles représentant les rues et les places de notre quartier. Selon les périodes, ses oeuvres sont plus ou moins naïves, plus ou moins mélancoliques. Parfois les immeubles forment un décor de théâtre, sans acteurs, d'autres fois de petits personnages passent et disparaissent.
Utrillo n'est pas décoratif, il n'est pas pittoresque et quand il s'inspire des clichés, il donne à voir une ville où la tristesse suinte sur les murs malgré les couleurs. Son oeuvre est comme suspendue entre l'enfance et la mort.
Son monument funéraire est adossé au mur qui le sépare de la rue des Saules et du Lapin Agile qu'il a souvent fréquenté et peint.
Rue Saint Vincent, le Lapin Agile et les murs du cimetière.
Et voilà en ce novembre 2020, le plus jeune des hôtes célèbres du cimetière. Il s'agit de Michou que tous les Montmartrois connaissaient appréciaient et aimaient.
Ce picard venu à 20 ans à Paris où il pouvait vivre plus aisément son homosexualité dirigera un cabaret de drag-queens talentueuses aptes à se métamorphoser en Bardot, Dalida, Vartan...
Il a imposé sa personnalité avec sa veste bleue, ses lunettes démesurées et sa chevelure hyper oxydée.
Son originalité ne dissimulait pas un cœur plus gros que lui et beaucoup sur la Butte peuvent témoigner de l'attention qu'il portait aux personnes âgées ou isolées. les invitations qu'il leur adressait pour venir partager champagne et repas dans son cabaret faisaient partie de ces moments de gaité et de partage qui mettent du soleil dans la grisaille.
Il est mort le 26 janvier 2020, un mois et demi avant le grand confinement.
C'est une petite rue qui va de la rue Condorcet à la rue Pétrelle et qui, si elle n'a pas abrité d'artistes remarquables ni de célébrités, est intéressante par son architecture de la fin du XIXème siècle, véritable catalogue de grands architectes représentatifs de la transition entre Haussmann et l'art nouveau.
C'est le plaisir des amoureux de Paris de se balader dans une ville toujours surprenante, toujours nouvelle dont la beauté évoque Baudelaire "Je suis belle ô mortels comme un rêve de pierre"!
La pierre ici forme les falaises entre lesquelles coule la rue pavée. Ce ne sont ni les vents ni les pluies qui les ont façonnées mais des architectes et des sculpteurs qui sans se connaître ni se concerter se font écho, se répondent, se distinguent...
La rue est construite sur des terrains qu'occupaient les fameux ateliers Godillot disparus dans l'incendie de 1895.
Elle porta d'abord le nom d'Alphonse Poittevin, ingénieur chimiste et photographe, considéré comme aussi important dans l'histoire de la photo Niepce et Daguerre.
En juin 1897 Poittevin est éclipsé par le lieutenant colonel Jean-Louis Lentonnet (1840-1895)
Nous sommes dans la grande période colonialiste de la France qui tente d'égaler la Grande Bretagne, championne toutes catégories! Lentonnet s'est illustré à Madagascar et c'est sur le navire qui le ramène au pays qu'il meurt. Il est immergé dans la Mer Rouge.
Début de la rue Lentonnet. Les deux immeubles au lion
Tout commence avec deux immeubles qui se font face avec leurs pans coupés originaux. Ils forment une entrée harmonieuse dans la rue Lentonnet.
Le 1 rue Lentonnet
Nous les avons déjà rencontrés lorsque nous explorions la rue Condorcet sur laquelle l'un des deux (le 16) a son entrée tandis que l'autre a préféré être le premier numéro de la rue Lentonnet.
Lion du 1 rue Lentonnet
Ils ont été construits en 1895 par l'architecte A. Wolfrom. La partie sculpture est l'œuvre de Rousseau. Un sculpteur qui a de commun avec le Douanier du même nom d'avoir aimé les lions!
Le 1 rue Lentonnet avec son lion et ses décors se retrouve presque identique à l'autre bout de la rue, au 9 avec le dernier immeuble qui donne en partie sur la rue Pétrelle (mêmes architecte et sculpteur).
Le 9 rue Lentonnet
Le pan coupé du 9 avec son lion superbe et généreux...
Sans doute était-il prévu à l'origine que les deux immeubles de début de rue et les deux derniers soient semblables.
Le 16 (Maechler)
Un lion pourtant, un seul manque à l'appel, au 16. Le dernier immeuble en effet est dû à un autre architecte (L. Maechler) qui tout en respectant l'aspect général de celui qui lui fait face n'a pas eu la chance de connaître Rousseau. Son pan coupé est donc vierge de lion!
Les 3 et 5
Le 5 détail.
Les 3 et 5 (le trois était caché par des échafaudages mais je le photographierai quand il sera sorti de sa chrysalide) sont la réalisation du même architecte : Philippe Lobrot (1845-1907).
5 rue Michelet.
Cet architecte a créé de nombreux immeubles dans la capitale : 27 et 28 rue La Boétie, 60 rue Saint-Lazare, 24 rue Mogador...
Le 4, élevé en 1897 est l'œuvre de E. Hennequet. Il est plus simple et laisse peu de place à la sculpture. L'architecte a réalisé plusieurs immeubles dans le quartier, notamment avenue Trudaine et rue Condorcet.
Le 6 (1897)
Et voilà le 6 !
Le plus "moderne" en cette fin du XIXème siècle et aussi le plus original, le plus beau...
Le 6 (1897)
Le 6 (1897)
Il est de l'architecte Jules Lombard, plus audacieux et plus novateur que bon nombre de ses confrères parisiens. Il est vrai qu'il est l'un des fondateurs de l'Ecole de Nancy, alors à l'avant garde de l'Art Nouveau (parmi ses membres Daum, Majorelle, Gallé!)
Immeuble Lombard à Nancy
Le 7 construit en continuité avec son voisin le 5 : larges fenêtres, puissantes consoles… une certaine monotonie dans une façade très longue.
Le 8 et le 10 ont le même architecte G. Farcy. Ces deux jumeaux assez classiques se distinguent cependant par une belle ferronnerie.
Pour le 12 de style Louis XIII, je n'ai pas trouvé le nom de l'architecte (appel au lecteur!)
Le 14
Le 14 est moins mystérieux puisqu'il porte, gravé, le nom de son auteur, Maechler que nous avons déjà rencontré avec le dernier immeuble privé de lion, le 16.
Il est plus original que son voisin et il a gardé au-dessus de son entrée une marquise qui se déploie comme un éventail ...
Un autre nom apparaît sur la façade : F. Bondennet et fils, sculpteurs.
Avec le 16 de L. Maechler s'achèvent les 118 mètres de la rue Lentonnet, musée vivant de l'architecture des cinq dernières années du XIXème siècle. Rien de spectaculaire ni d'exceptionnel sinon la variété, l'imagination, l'ostentation et la créativité des architectes et des sculpteurs qui ont fait de Paris cette ville où toute balade est découverte.
Rien ne nous consolera de la destruction sauvage du cirque Médrano qui fut indépendamment de son architecture remarquable un lieu historique que fréquentèrent quelques uns des plus grands peintres qui vivaient alors à Montmartre...
Picasso
Aucun amoureux de paris ne se consolera du vandalisme des années Pompidou qui écrasa les Halles de Baltard, le Palais de marbre rose, les quais historiques…
Les promoteurs connurent avec ce président agrégé et amateur d'art leur âge d'or!
Le cirque est l'école de la fraternité.
Sur l'indigent immeuble qui a pris la place du cirque Médrano, une fresque a été peinte, côté rue des Martyrs. Elle rend hommage à ce que fut ce lieu sans prétendre le remplacer.
L'enlaidissement irrémédiable de notre ville!
La mairie du IXème a confié la réalisation à deux artistes, sur le thème de la fraternité. Audrey Feuillet et Oscilia Glé sont ces ceux magiciennes qui eurent l'idée pour illustrer ce thème de rendre hommage au cirque disparu en imaginant un monde réconcilié où les hommes et les animaux vivraient en bonne amitié.
Beaucoup d'humour dans la représentation des artistes et des animaux, tous occupés, face au public, à faire leur numéro ou à flemmarder en regardant la piste.
Sur la droite, Monsieur Loyal est un cheval qui annonce l'entrée des artistes...
Tandis qu'à côté de lui trois castors aux yeux brillants sont bien décidés à "buller"...
Les bulles irisées qui réjouissent les enfants sont partout présentes dans la fresque, comme autant d'invitations à la légèreté et au rêve.
L'éléphant spectateur est assis sur les gradins d'un cirque en plein ciel, en plein voyage sur un fond de ciel et de carte du monde avec les océans et les continents...
Les enfants des écoles ont participé par leurs suggestions à la réalisation et c'est sans doute pourquoi l'éléphant tient des pop-corns sur les genoux. Les insupportables pop-corns qui envahissent les salles de cinéma….
L'hippopotame, le zèbre, la girafe et le lion, côte à côte dans un monde où il n'y a ni prédateur ni proie… Le lion n'oublie pas qu'il est le "roi" et roupille sur le dos à l'abri de la girafe!
Il n'est pas intéressé par les deux acrobates-cyclistes qui unissent leur adresse et leur couleur...
Les orangs-outans font leur cinéma et la ramènent en rappelant à tous le secret du bonheur : Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire...
Au centre de la piste, un lion-dompteur fait passer un homme à travers le cerceau. Inversion de la tradition qui veut que ce soit l'homme qui exploite les animaux et non le contraire. Y aurait-il un message dans ce numéro?
Le clown et le cochon. Et pas n'importe quel clown!
Il s'agit de Boum Boum! Géronimo Médrano. Ici avec un cochon dressé d'après une photo. Clin d'oeil au célèbre clown qui dort pour l'éternité au cimetière de Montmartre et à un animal intelligent, plus que le chien.
Le prestidigitateur ne fait sortir que des bulles de son chapeau tandis qu'il est porté par le lapin blanc qui habituellement prend la place des bulles!
L'ours n'est plus l'animal cruellement dressé par un montreur de foire mais un spectateur attentif à qui un enfant offre des ballons.
Le crocodile va à la pêche!
Le tigre fait des bulles...
Personne ne fera la peau au jeune phoque qui se roule dans les nuages...
Il ne reste plus à nos trapézistes qu'à jouer avec l'espace tandis que le grand rideau rouge s'ouvre pour nous laisser voir un pays où la fraternité concerne toutes les créatures, un monde idéal comme nos rêves!
...et où c'est un minuscule oiseau qui aide à écarter les tentures, rappelant à chacun l'histoire du colibri qui lorsque l'incendie dévore la forêt, va et vient porteur d'une simple goutte d'eau dans son bec: "je fais ma part" dit-il.
Ici il s'agit de promouvoir la fraternité, chacun y a sa part!
6 juin. Montmartre 1942 rue Androuet. Décor de "Adieu monsieur Haffman".
7 juin. Rue La Vieuville.
8 juin Miss Tic rue Lepic-Véron.
9 juin. Retour au cimetière Montmartre.
10 juin. La statue fait des petits.
11 juin. Rue des saules. Glissade immobile.
12 juin. A pleine voix place Emile Goudeau.
13 juin. Pandémie terrassée… Ravignan-Goudeau.
14 juin. La ville qui navigue. Parvis du Sacré-Coeur.
15 juin. La petite fille-modèle. Place du Tertre.
16 juin. Les cheminées de la rue Gabrielle.
17 juin. Place Emile Goudeau.
17 juin. Rue Poulbot.
18 juin. La rue Nobel en noir et en couleur!
19 juin. Secrets. Square louise Michel.
20 juin. Musicien en herbe. Place des Abbesses.
21 juin. Fête de la musique. Rue André Del Sarte. Le rappeur Réta.
22 juin. Sportifs sauteurs sur les marches du parvis.
23 juin. Le lotus. Jardins Renoir rue Cortot.
24 juin. Les amants de St-Jean. Rue Utrillo.
25 juin. 35° à Paris. Le point d'eau place Valadon.
26 juin. "Amour aveugle" collage de Levalet rue d'Orsel sur le mur du théâtre de l'Atelier
27 juin. Repos avant l'ascension de la rue Foyatier!
28 juin. Le jour naissant...
Et voilà! Le mois s'achève avant la fin! Demain c'est le départ pour Oléron avec les chats. Depuis octobre nous n'avons pas quitté notre perchoir… Il est temps de respirer l'océan et de passer des moulins de la Butte à ceux de l'île aux cent moulins!
Levalet est un des plus doués et des plus originaux des artistes qui se font connaître en décorant les rues de leur collage. On se rappelle comment il avait transformé la rue Véron en galerie surréaliste.
Il nous offre aujourd'hui en ce mois de juin déconfiné une fable amoureuse à la fois élégante et pleine d'humour.
Il faut se dépêcher d'aller la voir avant que les tags ne la recouvrent et les nettoyeurs ne la liquident!
Une des voies les plus pittoresques de Montmartre est aujourd'hui fermée aux visiteurs comme aux amoureux de la Butte. Depuis une dizaine d'années on ne la voit plus qu'à travers des grilles et on reste sur le trottoir si on ne connaît aucun des riverains ou si on n'a pas réservé une chambre dans l'hôtel de grand luxe qui s'y taille la part du lion!
Cet hôtel qui a trouvé un nom très original : "Hôtel Particulier Montmartre" est un immeuble Directoire harmonieux qui fut la propriété de la famille Hermès. Il possède un beau jardin de 900 m2 et garantit grâce à la privatisation du passage une paix royale à ses clients.
Selon une légende tenace il aurait abrité une vieille dame de noir vêtue qui sortait de sa solitude pour poursuivre avec son balai les poulbots qui aimaient organiser des courses entre l'avenue Junot et la rue Lepic avant de se retrouver autour du rocher pour fêter avec force cris le vainqueur.
Il n'en fallait pas plus pour qu'elle devînt pour les enfants la sorcière du lieu.
Encore une histoire montmartroise sans doute inventée par un chansonnier de la Butte! Il paraît plus vraisemblable que le rocher étrange et raviné comme une vieille dent cariée qui occupe le centre du passage ait été une fontaine qu'on appelait "la sourcière" avant que l'eau ne fût tarie.
Ce rocher qu'on aperçoit à travers les grilles donne à l'endroit un aspect mystérieux qui a conduit quelques rêveurs à en faire une météorite tombée au sommet de la Butte en des temps très anciens. Si vous regrettez de ne pas pouvoir vérifier de plus près, il y a dans le square Louise Michel des falaises et des rocailles qui vous consoleront.
Le maquis
Quand ce côté de la Butte était encore un vaste terrain sauvage où se réfugiaient les pauvres gens et les artistes bohêmes, une cabane de bric et de broc abrita des artistes circassiens.
La cabane survécut avec ses planches disjointes avant d'être détruite, risquant de blesser les gamins du quartier.
Vous verrez sur certains sites qu'elle est attribuée à Footit et Chocolat, le célèbre duo de clowns qui inventa la dramaturgie du clown blanc et de l'Auguste. Rien n'atteste ce qui une fois encore a toute chance d'être une galéjade de Montmartrois qui n'ont rien à envier aux Marseillais.
Footit, marié et à l'aise vivait en famille et si Chocolat, marié lui aussi, fut dans le besoin quand il sombra dans l'alcool, ce n'est certes pas dans un maquis qui n'existait déjà plus qu'il se serait réfugié.
Ce qui n'est pas une légende en revanche, c'est l'existence, contre vents et marées d'un boulodrome qui s'est installé sur ce coin arboré en 1972. Il a eu chaud lorsque, en 1990, les promoteurs voulurent créer un parking au 23 avenue Junot. Il fallut quatre années de lutte et de mobilisation des Montmartrois autour de leurs boulistes pour que le parking soit enterré (!)
La pétanque est une vieille tradition de la Butte (encore un point commun avec nos amis marseillais). Des photos et des cartes postales en attestent.
Aujourd'hui le boulodrome, classé, est fier de ses neuf pistes, de ses habitués divers et variés, hommes, femmes, enfants, de toutes les origines, de tous les milieux. Des gens qui ont la tête bien faite et ne perdent jamais la boule.
…. Un jour peut-être la sorcière se réveillera t-elle et d'un coup de balai enverra promener les grilles qui emprisonnent ce passage. Tout est possible à Montmartre et ce n'est pas le passe-muraille qui me contredira!
Un square qui avec Vincent Delerm et Modiano est entré dans la poésie et la littérature!
7500 m2 au pied des falaises d'immeubles construits entre 1909 et 1919 par l'architecte Georges Debrie puis Adolphe Bocage pour abriter des familles modestes.
Entrée du square rue Joseph de Maistre. En arrière plan les immeubles Weill.
Alexandre Weill crée sa fondation en 1905 dans un but philanthropique. Plusieurs immeubles sont érigés grâce à elle notamment boulevard Berthier.
L'ensemble de la rue Marcadet est remarquable par son souci de luminosité et ses nombreux balcons. On souhaiterait que nos logements sociaux actuels aient toujours un tel souci esthétique et de confort!
Le porche monumental 205 rue Marcadet porte les trois lettres d'Alexandre et Julie Weil.
Du côté de la rue Carpeaux se développe la splendide façade de la caserne des pompiers, achevée en 1900 par l'architecte Paul Héneux. C'est là que fut organisé en 1937 pour le 14 juillet un bal populaire qui eut tant de succès qu'il fut repris par de nombreuses casernes du pays pour devenir avec les années une fête populaire "traditionnelle".
Le square s'étend sur un terrain qui fit partie jadis du cimetière Montmartre, le cimetière Nord et qui en 1879 fut désaffecté.
Jean-Baptiste Carpeaux (Soumy)
Il reçoit le nom de Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) pour honorer ce sculpteur considéré comme l'un des plus importants du XIXème siècle.
Napoléon III (Carpeaux)
Homme du nord, de Valenciennes qui recevra selon sa volonté une bonne partie de ses œuvres, il est aussi lié au 2nd Empire, apprécié de Napoléon III et bénéficiaire de commandes officielles.
Ses réalisations sont célèbres et il est difficile de faire un choix. Pour un parisien, le groupe de la danse de l'Opéra reste sans doute son chef d'œuvre, tant il est vivant, vibrant et solaire.
Sa dernière réalisation est la fontaine des 4 parties du Monde dans le jardin de l'Observatoire qu'il termina quelques mois avant sa mort à 48 ans d'un cancer de la vessie.
Dans le square deux sculpteurs ont été sollicités pour deux statues. La première représente Carpeaux avec une austérité qui ne rend pas justice à l'aspect original et quasi baroque de ses œuvres.
La statue est de Léon Fagel (1851-1913) sur une stèle de Henri Bans. Elle date de 1929. Fagel est né à Valenciennes comme Carpeaux et comme lui il y est enterré.
Parmi ses réalisations les plus connues figurent le buste de Carpeaux ainsi que les sculptures de la façade du Petit Palais sur les Arts et métiers (avec J. B. Hugues). On lui doit encore la statue de Lamarck dans les jardins du Museum.
Sans oublier son groupe le plus célèbre, le monument de Wattignies à Maubeuge.
Monument de la victoire de Wattignies à Maubeuge.
Sur la stèle de pierre qui porte la statue du sculpteur sont fixés deux médaillons de bronze. Le premier représente Charles Carpeaux, le fils du sculpteur qui participa aux fouilles d'Angkor et au dégagement du Bayon.
Le second médaillon représente Louis Carpeaux fils cadet du sculpteur et qui fut capitaine de l'Infanterie coloniale.
Pas de médaillon pour Louise Carpeaux, la fille de la fratrie, artiste et sculptrice. Il faut croire que les femmes n'avaient pas la même valeur que les hommes!
La deuxième statue du square fut appréciée des Parisiens qui aimaient poser devant elle.
Il s'agit de "La Montmartroise" parfois appelée "La Parisienne" représentant une grisette, main sur la hanche, portant un tambour.
La statue installée en 1907 est due à Théophile Camel (1863-1911) qui bien que né à toulouse a été un artiste montmartrois, bien oublié aujourd'hui. Elle représente la femme telle que l'idéalisent les peintres à une époque pas vraiment féministe. Elle est couturière, lingère, élégante naturellement et accueillante comme le suggère le petit amour qui l'accompagne.
Montmartre est présent encore par le moulin en voie d'effacement sculpté sur le tambour et la palette qui suggère que la jeune femme posait volontiers pour les peintres de la Butte.
La Montmartroise a été vandalisée et il lui manque l'avant-bras droit et une partie de la main. Il serait grand temps de la restaurer et de lui rendre toute sa grâce!
Avant de quitter ce square, comment ne pas évoquer la chanson de Vincent Delerm "le baiser Modiano."
"C'est le soir où près du métro
Nous avons croisé Modiano (…)
(…) Et le baiser qui a suivi
Sous les réverbères sous la pluie
Devant la grille du square Carpeaux
Je l'appelle Patrick Modiano."
Et comme Paris est une ville enchantée... Modiano qui n'avait jamais parlé de ce square fut surpris au point de croire que Delerm avait fait une enquête et découvert que lorsqu'il avait 20 ans et habitait près du boulevard de Clichy, il aimait s'y promener et s'asseoir sur un banc près de la Montmartroise...
P.S : Un commentaire reçu après l'écriture de cet article me signale que le film de Michel Gondry "La Science des rêves" a été en partie tourné dans le square Carpeaux.
Le square serait donc propice aux rêves et aux apparitions!
Il y a des rues de Paris qui présentent une telle unité architecturale qu'elles sont comme un musée à ciel ouvert. La rue Ziem et la rue Armand Gauthier sont de celles-là!
Nous sommes dans le quartier des Grandes Carrières, dans cette partie de Montmartre livrée à la spéculation immobilière au début du XXème siècle. Les programmes immobiliers s'adressent à une bourgeoisie aisée, comparable à celle qui investit dans les quartiers chics de l'ouest parisien.
Les carrièree en 1804 (Lefranc)
À l'emplacement des carrières de gypse exploitées depuis le Moyen-Âge, subsistaient de petites maisons populaires faciles à exproprier. Un architecte se voit confier le lotissement de ces deux rues. Il s'agit d'Armand Gauthier.
Son nom a été donné à la courte rue, terminée en escalier (nous sommes à Montmartre) où il vécut, satisfait sans doute d'ouvrir ses fenêtres sur ses réalisations! Il est le seul personnage un peu connu qui ait habité cette voie qui aujourd'hui s'apparente à un musée qui lui rend hommage.
Nous sommes dans la première décennie du XXème siècle. Chaque immeuble porte la signature de Gauthier ainsi que sa date de construction, 1906 ou 1907.
La rue Gauthier va de la rue Ziem à la rue Eugène Carrière. Elle suit une courbe harmonieuse et se termine par un escalier.
Ces falaises de pierre claire seraient semblables à beaucoup d'autres sans le rythme et l'ornementation de leurs façades. Gauthier n'est pas un génie de l'Art Nouveau mais il concilie habilement la tradition haussmannienne et les tendances nouvelles.
il sait que ses "clients" soucieux de leur image n'ont pas envie d'investir dans des immeubles de style "nouille" comme ils appellent l'art nouveau trop audacieux pour eux.
Mais il a le sens de l'harmonie, il sait épouser la courbure du terrain et il sait aussi varier le décor de ses immeubles même s'il fait appel à des sculpteurs sans audace.
Le 2
Le 4
Le 6
Côté pair les 2, 4 et 6.
Le 2 donne d'un côté rue Gauthier, de l'autre rue Ziem.
Côté impair, le 1 est le seul immeuble qui ne soit pas de Gauthier. Il est le seul également qui combine la souplesse de l'Art Nouveau avec des décors floraux typiques de cet art. Il est dû à Paul Marteroy et a été édifié en 1907. Cet architecte avait un plus grand renom que Gauthier. Il était architecte en chef de la ville de Paris et on lui doit plusieurs réalisations dans divers arrondissements.
Les 3, 5 et 7. Une belle unité et un sens de l'harmonie… cette rue Gauthier aussi calme qu'une impasse est un havre paisible à deux pas de l'animation du boulevard de Clichy….
L'artère débouche sur la rue Ziem dont tous les immeubles sont l'œuvre d'Armand Gauthier.
La rue porte le nom de Félix Ziem (1821-1911) un peintre qui fit partie de l'école de Barbizon avant de consacrer l'essentiel de son œuvre à Venise dont il fut amoureux. Il y a dans ses toiles une lumière onirique et on comprend en voyant certaines e ses toiles qu'il ait pu être considéré comme un des précurseurs de l'Impressionnisme.
Entre le 2 (à droite) et le 1
Le début de la rue entre le 1 et le 2 a fière allure avec ses immeubles comme des proues de navire!
2 bis
Le 4
Le 6
Le 8
Le 8 est un des plus beaux avec ses sculptures plus originales, ses consoles florales et animales à la fois.
Le 12
Le 12 est le dernier immeuble côté pair. Il est théâtral et termine en beauté ce côté.
On voit que tous ses immeubles au décor varié sont assez sages par rapport au délire poétique du modern style. Mais ils sont aujourd'hui un témoignage du goût d'une époque qui considérait que la beauté des façades était une obligation, un hommage à la ville, à tous les passants occasionnels.
Coté impair, les 3, 5, 7 et 9.
La rue avant de se jeter dans la rue Eugène Carrière, se termine par la place Nattier (Jean-Marc Nattier, portraitiste du XVIIIème siècle).
Nous arrivons ensuite dans le rue Eugène Carrière, peintre lui aussi, spécialiste de la mère et de l'enfant, dans une palette ocre et trouble. Il a sa statue sur la place qui s'appelle depuis un an place Nougaro.
Mais c'est un étrange personnage qui nous dit aurevoir au moment où nous nous éloignons de ces rues harmonieuses et cossues.
Pierre Jacob! Peu de gens hors de Montmartre connaissent son nom.
Quand un visiteur passe rue Lepic et qu'il lève la tête sur la façade du 53, il découvre une plaque commémorative…..
Il apprend que cet homme fut chansonnier et qu'il écrivit la "célèbre chanson rue Lepic".
J'avoue que je ne connaissais pas cette célèbre chanson! je l'ai écoutée et l'ai trouvée charmante et conventionnelle. Sans doute pas au point de mériter un tel excès d'honneur… (Bruant au secours!)
Elle a été chantée par Yves Montand et par Patachou. Les paroles de Pierre Jacob ont été mises en musique par Michel Emer. Que dit cette romance qui a assuré à son auteur la célébrité (relative)?
Voici le début de ce chef d'oeuvre :
Dans l'marché qui s"éveill'
Dès le premier soleil,
Sur les fruits et les fleurs
Vienn'nt danser les couleurs
Rue Lepic
Voitur's de quatr' saisons
Offrent tout à foison
Tomat's roug's raisins verts
Melons d'or z'et prim'ver's
Au public,
Et les cris des marchands
s'entremêl'nt en un chant
Et le murmur' des commèr's
Fait comme le bruit d'la mer
Rue Lepic
N'est pas Rimbaud qui veut! Plus modestement n'est pas Bruant qui veut! Il y a fort à parier que sans la gouaille charmeuse de Montand, la chansonnette serait tombée dans l'oubli!
Pierre jacob, heureusement, ne s'est pas contenté de nous donner cette seule chanson. Il avait d'ailleurs en arrivant à Montmartre le désir d'y devenir Peintre. Il dessina au fusain de nombreuses vues du vieux Paris mais il se rendit compte très vite que là n'était pas sa vocation. Son frère Jean Germain assuma pour la famille cette carrière de peintre!
Il illustra lui aussi la rue Lepic avant de lui préférer les lumières de Venise.
Pierre Jacob fait ses débuts en 1925 au cabaret de La Vache enragée dont l'enseigne, une vache folle, reprend le totem des célèbres défilés carnavalesques de Montmartre, les vachalcades.
La Lune Rousse en 1904
En 1921 le cabaret qui était situé rue Lepic avait changé d'adresse et s'était installé place Constantin Pecqueur où il laissa carte blanche à Pierre Dac, Raymond Souplex...
Mais l'essentiel de la carrière de Pierre Jacob se passe au cabaret de la Lune Rousse...
C'est un haut-lieu de l'impertinence montmartroise. Quand Pierre Jacob rejoint l'équipe des chansonniers-poètes, le cabaret "historique" surnommé "la Comédie Française de la Chanson" a quitté le boulevard de Clichy pour le 58 rue Pigalle.
C'est là que Pierre Jacob acquiert une honorable renommée de chansonnier un peu Pierrot, pas vraiment méchant, auteur de chansons sympathiques qui ont oublié le mordant et l'insolence de ses prédécesseurs.
Il a du charme, il plaît aux dames et notamment à l'une d'elles, artiste un peu connue, Josia Saint Clair.
Il l'épouse et vit avec elle rue Lepic. Catherine Lara à qui on demandait ce qu'elle remarquait en premier chez un homme répondait "sa femme"!
On serait tenté de faire de même. Josia Saint-Clair est une femme sensuelle et roucoulante. Elle chante avec talent et enchante le Vieux Logis 33 rue Lepic, non loin de son appartement 53 rue Lepic.
Le Vieux Logis aujourd'hui
Elle chante des chansons de son mari ou de quelques autres comme Jean Lumière...
Elle survit à son chansonnier de mari pendant plus de 30 ans et elle arrosa en 2010 son centenaire en même temps que celui de la Pomponnette où elle fut fêtée par le tout Montmartre:
Ce qui a contribué au renom de Pierre Jacob et de sa "célèbre" chanson, c'est le moyen métrage que le réalisateur anglais Christopher Miles tourna en 1968 sur la rue Lepic en filmant la "Course au ralenti" créée par Pierre Labric (maire de Montmartre en 1929 et le premier à avoir descendu à bicyclette les 220 marches de la rue Foyatier).
Pierre Jacob, à bord d'une Torpille Renault de 1911 gravissait la Butte accompagné de sa passagère Vanessa Miles à laquelle il racontait ses souvenirs montmartrois, sur fond musical de sa chanson! (voir le livre de Roussard "Les Montmartrois".
La course au ralenti primait le véhicule qui arrivait le dernier au sommet de la Butte après avoir franchi la distance considérable de 580 mètres!
Nous donnerons à Pierre Jacob le dernier mot, ou plus exactement le dernier couplet de sa célèbre chanson malgré ses clichés et les inévitables moulins !