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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 07:00

 

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C'est une des toiles les plus connues de Gustave Moreau, une des plus mystérieuses et des plus accomplies.

Elle attire et fascine. Elle séduit et questionne.

Il en est de cette oeuvre comme de tous les chefs d'oeuvre, il faut l'approcher et se laisser entraîner dans son mystère.

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Moreau s'inspire de l'amour tragique de Sémélé et de Jupiter. Junon, épouse éternellement jalouse, prend les traits de la nourrice de Sémélé pour la persuader de demander à son amant, comme preuve d'amour, de lui apparaître, non plus sous sa forme humaine mais dans sa gloire divine, sachant que nul ne peut supporter cette vue. Sémélé fait promettre à Jupiter de répondre à un voeu qu'elle formulera. Le dieu amoureux accepte sans se méfier et ayant donné sa parole doit s'éxécuter. Il se révèle dans sa puissance qui foudroie l'imprudente amoureuse.

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Au sommet de la toile, Jupiter, le visage grave, le regard fixe, trône, la tête rayonnante de flammes. Il ressemble à une divinité de l'hindouisme, au sommet des tours de pierres sculptées.

Il a les traits d'un jeune homme, d'un prince oriental et non de l'homme mûr et barbu que la tradition lui prête. Il est à la fois Jupiter, Apollon, Orphée et le Christ.   

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Sémélé saisie d'effroi est touchée à mort. Son corps en équilibre sur la jambe puissante du dieu se courbe, sa main droite s'accroche au vide. Elle perd la vie et elle perd l'amour qui lui donnait sens.

Un ange devant elle plane au-dessus du monde en se cachant les yeux.     Il est l'ange de l'amour et le fruit de l'amour.

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Il est l'enfant que Sémélé portait en elle, le fils que le dieu a arraché du flanc de sa mère afin de le sauver et de le protéger dans sa cuisse afin qu'il y termine sa maturation.

C'est Bacchus, fils de l'amour de Jupiter et Sémélé.

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Au pied du trône, devant l'aigle aux ailes dressées, "véhicule" de Jupiter, comme Garuda est "véhicule" de Vishnu, le dieu Pan est assis, avec entre ses jambes une semence de petits êtres blancs qui cherchent à se dégager de leurs liens.

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Pan entre Jupiter qui a la tête dans le ciel et Hécate au bas du tableau, se tient, grave et attentif, entre le monde de la lumière et celui de la nuit. Il est avec ses instincts de vie dans un corps encore animal, le témoin des hommes confrontés au désir et à la souffrance.

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A sa gauche se tient la Douleur, couronnée d'épines comme le Christ, une palme à la main. Elle est l'allégorie de la condition de l'humanité, le passage inéluctable. Son aspect christique donne une indication sur le sens profond du tableau. Ce passage peut être un passage vers une vie supérieure, vers ce ciel où rayonne le visage de la divinité. 

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A la droite de Pan, la mort drapée de violet tient le glaive sanglant. Elle ne triomphe pas, bien au contraire, elle est accablée, comme prise de compassion pour les humains qu'elle est chargée de tuer.

C'est une belle allégorie éloignée de la "Proserpine" antique et du squelette médiéval. C'est la mort telle qu'on la trouve sur les monuments funéraires de la fin du XIXème siècle. 

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De part et d'autre, debout, les ailes montant comme des flammes, la tête penchée vers les êtres souffrants, veillent les anges douloureux...

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Ces anges debout entre l'enfer et le ciel ont pour pendant, au bas du tableau les deux sphinx qui gardent le monde des ténèbres.

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Hécate, couronnée d'un croissant de lune se détache sur un univers indistinct d'ombres et de visages vagues ou inachevés. Son regard halluciné suscite l'effroi. Il s'oppose au regard du Dieu, au sommet de la toile. 

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 Les êtres de l'enfer sont pris dans un grouillement où se mêlent les teintes sombres qui attirent vers le fond et les rayons qui tentent de percer les ténèbres.

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En bas et au centre de la toile, trois créatures monstrueuses forment une trinité coiffée d'un rayonnement qui éclate dans cet univers de nuit...

Ce lourd rayonnement au pied du dieu Pan fait remonter le regard du spectateur vers l'autre rayonnement divin, en haut de la toile.

Et c'est ainsi qu'après avoir été, au premier regard, saisi par le couple Jupiter-Sémélé, après avoir parcouru la toile pour en atteindre le "fond" (comme on parle de fonds sous-marins), on comprend que c'est en remontant vers le ciel  de la toile qu'il faut voyager dans ce tableau.

De la nuit vers l'éternité céleste. 

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Au bas de la toile : le  monde encore informel, incréé, où des créatures incomplètes aspirent à la lumière.

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Au-dessus : le monde de l'humanité où douleur et mort sont présentes mais où la mort n'appartient plus aux enfers.

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En haut : Le couple céleste, le monde spirituel qui échappe au temps et ouvre les yeux sur l'éternité.

C'est alors que l'on se rend compte que le corps pâle de Sémélé qui semblait attiré par la pesanteur de la mort, garde la souplesse de la vie, se redresse peut-être, la mort franchie, pour rejoindre son amant éternel, pour devenir le lys qu'il tient dans sa main droite tandis que sa main gauche caresse la lyre d'Orphée.

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Il faut se laisser happer par ce tableau, en accepter les ombres et les lumières, en accepter le mystère.

Tout l'appareil critique, toutes les explications sont utiles mais réductrices.

Chacun l'interprétera comme il le ressentira.

Ce qui compte c'est la présence, l'évidente présence du peintre et du poète, de celui qui donne forme à la matière.

On est devant ce tableau comme au pied des temples de Maduraï ou des tours des cathédrales.

Croyant ou pas, on est impressionné par sa force et son mystère... 

Par la puissance de l'Art qui comme l'Amour est capable de triompher un moment (ou toujours ?) de la Mort.

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      La toile est visible dans le très beau musée qu'est la maison de Gustave Moreau, 14 rue de la Rochefoucauld, dans le 9ème arrondissement. (Métro Trinité, Saint-Georges, Pigalle)


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Autres articles sur Gustave Moreau : Liens :

 Prométhée foudroyé Gustave Moreau

Les rois mages Gustave Moreau.

Le christ et les deux larrons.Gustave Moreau.

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Tous les articles sur les peintres et les artistes de Montmartre :

Liste et liens: Peintres et personnages de Montmartre. Classement alphabétique.

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commentaires

Isabelle 11/10/2015 21:43

Bonjour,

j'ai découvert cette toile cet après-midi au Musée Gustave Moreau et je vous remercie pour votre commentaire qui l'éclaire de façon très intéressante.
Cela me donne l'envie de retourner voir l'oeuvre et tous ses détails.
Isabelle (www.maitriser-le-francais.com)

Alhambraz 11/05/2012 15:51


Une oeuvre foisonnante et énigmatique que vous me rendez lisible.

Joligueule 08/03/2012 09:36


C'est à la fois kitsch et moderne, confus et clair. j'aime;

Olivier 08/03/2012 07:55


comme ça la visite des musées devient une aventure. Avez-vous publié vos études de tableaux? 

Odilon75 06/03/2012 13:26


J'ai souvent regardé ce tableau et lu la notice du musée mais c'est avec votre étude que je le comprends enfin même si comme vous le dites il faut se laisser aller à sa profusion.

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