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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 07:37
   Je voudrais vous présenter un poète qui au temps de sa jeunesse folle fréquenta Montmartre et connut quelques un des écrivains et des peintres qui aimaient se rencontrer et user les longues soirées de printemps et d'été à boire, fumer, polémiquer, recréer le monde et lancer des phrases et des idées comme des fusées de détresse ou des grenades.






















   Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de son histoire, de sa tentative après la défaite et l'avénement de Pétain de rejoindre l'Angleterre en volant un avion (celui de son colonel !)  ni de son crash dans les vignes du Médoc. Ses compagnons plus habiles ou plus heureux intégreront pour la plupart l'escadrille Normandie-NiemenNon, j'aimerais simplement vous proposer la lecture de deux de ses poèmes. Le premier, il l'a écrit alors qu'il avait à peine 20 ans et qu'il rêvait, dans sa ville bourgeoise d'Arras, d'envol libre et de grands espaces, avec déjà, bien ancré en lui, le sentiment de l'éphémère et du temps dévoreur.

                               Visages

     Je mélange et je bats ainsi qu'un jeu de cartes
     des visages figés que j'ai connus jadis.
     L'épicier de ma rue avait des cheveux gris
     il avait accroché dans sa chambre une carte
     d'Air France et son salon était bourré d'atlas.
     Il savait des pays que nous ne savions pas
     longtemps nous l'écoutions immobiles et sages
     dans l'arrière boutique aux vitres dépolies
     qui ressemblait à la cabine d'un navire.
     Odeur du thé, Ceylan et dattes de Palmyre
     Epices et marées, Sénégal Oubangui,
     Et quand il mourut, on apprit
     que ce grand voyageur n'était jamais parti.

     Elle est morte elle aussi la vieille "vieille fille"
     qui m'offrait des bonbons et m'embrassait parfois.
     Ses yeux bleus reflétaient des horizons tranquilles,
     Elle ne regardait en cousant que ses doigts.
     Etait-ce indifférence ou douloureux regrets
     Ou bien revivait-elle au loin par la pensée
     dans la refloraison de ses fièvres passées
     ce qui aurait pu être et n'avait pas été ?
     Dans un tiroir au bois usé
     des lettres d'amour se fânaient
     en petits paquets ordonnés
     que des rubans roses nouaient.

     Fillette aux cheveux blonds je vous ai bien aimée
     O naïve fraîcheur des premières amours
     quand on croit pour de bon qu'on s'aimera toujours.
     Sous mes baisers vous frissonniez
     et vos joues ressemblaient à des pommes d'amour.
     Fillette aux bras légers
     sur nos étés il a neigé
     Vous souvient-il de nos serments
     et de nos étreintes d'enfant ?
     Les hirondelles se croisaient
     la cloche à l'église tintait
     nos coeurs à son rythme battaient
     Je n'ai plus retrouvé de semblables baisers.

     C'était un très grand homme au parfum de lavande
     de vieille pipe et de bruyère
     qui connaissait bien des légendes
     et les contait comiquement
     en faisant cligner ses paupières.
     Sa barbe poussait rude et jaune
     elle était comme un champ de chaume
     quand le faucheur a moissonné.
     Il m'apprenait à braconner...

     Encor d'autres visages
     et puis d'autres encor
     comme des paysages
     paraissant sous mes yeux
     portraits jaunis et vieux...

     Je mélange et je bats, mais il manque des cartes
     Destin joueur et fol où les as-tu perdus
     ces visages brouillés qu'on bat comme des cartes
     Visages d'autrefois qu'êtes-vous devenus ?


   



















   Cet homme-là n'était pas fait pour la vie familiale et rangée. Il eut poutant sept enfants. Il ne connut jamais la haute mer mais passa sa vie professionnelle dans un bureau parisien. Après avoir écrit deux recueils : Sur fond de Gueule et  Le Passeur de Nuages, il continua dans l'espace de liberté que sa vie lui concédait à créer et à mettre en mots ses désirs et ses désillusions. Le deuxième poème que je vous propose, il l'a écrit un soir de solitude et l'a envoyé à ses enfants comme une bouteille à la mer.


                                   A mes enfants

     Inéluctablement avec le crépuscule
     Je vois autour de moi s'insinuer la mer,
     Submergeant lentement d'ombre et de ridicule
     Epaves et déchets et souvenirs amers.

     Seul et sans le secours de tous ceux que j'aimais,
     J'attends l'enlisement préludant au naufrage
     Tandis qu'à mes pieds l'eau vient signer sur la plage
     Le destin que jamais je n'ai pu dessiner.

     Ah! que soudainement tout devient dérisoire
     Quand on croit voir au ciel un peu d'éternité,
     Quand la mer sourdement vient noyer la mémoire
     Mêlant à ce qui fut ce qui n'a pas été.

     C'est le temps où la solitude
     Se fait douce au coeur fatigué
     Où l'on cesse d'être Latude
     Où meurt l'envie de s'évader.

     Le temps des rendez-vous perdus
     A guetter ceux que l'on espère
     Ceux qu'on aime ne viennent plus
     Viennent ceux qui nous indiffèrent.

     Le temps où ressurgit l'efance
     Sans les espoirs qu'elle portait
     Où prisonnier de l'impuissance
     Il faut apprendre à s'accepter.

     C'est le temps de la nuit des temps
     Que les ans lentement délaissent,
     Où l'on n'a, marcheurs hors d'haleine,
     Plus le temps de perdre son temps.

     Enfants tant bien aimés, poucets que j'ai perdus
     Dans les rets de la nuit, les chemins de traverse,
     Saurez-vous pardonner au vieux berger fourbu
     Qui dans tous vos chagrins bien malgré lui vous laisse ?

     Faites que son amour, comme fit Véronique,
     Se grave dans vos coeurs en un reflet unique,
     Que sa prière à Dieu soit votre sauf-conduit
     Inscrit avec ces mots qu'à vous il n'a pas dits.

    Comme l'albatros de Baudelaire tombé sur le plancher,  il est aujourd'hui dans une maison de retraite où un rongeur sinistre s'attaque à sa mémoire.
     Je voudrais te dire que je t'admire et que je t'aime, mon père.


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Published by chriswac - dans WACRENIER
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commentaires

gaëlle 25/08/2013 18:13


Bonjour


J'ai cherché des informations sur Louis Wacrenier sur internet parce qu'aujourd'hui je mettais en ordre un dossier laissé par ma mère Genevieve Ingold au sujet de son cousin Charles Ingold
aviateur ayant rejoint l'angleterre et décédé accidentellement dans son avion  pendant la guerre (16 décembre 1941).


Louis et Charles ont été de très bons amis (à l'âge de 20 ans) et ma mère a demandé un témoignage à Louis parce qu'elle voulait écrire au sujet de Charles. C'était en 1966. J'ai lu ce témoignage
de trois pages magnifiquement écrit et très émouvant. Si vous le souhaitez je peux vous en envoyer une copie....


Sincères salutations


Gaëlle Andriot-Vincent

chriswac 26/08/2013 20:41



bonjour


Je suis très touché par votre message et la proposition que vous me faites de m'envoyer une copie du témoignage de mon père. Le nom de Charles Ingold, nous l'avons toujours entendu à la maison.
Jusqu'à ce qu'il perde la mémoire, mon père aimait raconter cette amitié, la plus forte de sa jeunesse, et l'admiration qu'il avait pour cet ami mort en héros. Son grand regret était d'avoir
échoué dans sa tentative de rejoindre l'Angleterre où il devait le retrouver.


Mon adresse : chris.wac@orange.fr


Encore merci 



bruno 19/04/2008 20:44

Christian, merci et puis merde à toi.
L'heure est venue déjà des regrets et des larmes
le coeur saigne et les doigts tremblent
la nuit crépusculaire est venue
le temps d'aimer est révolu
il faut marcher pour ne pas oublier
il faut

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