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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 09:30

 dad 003

Il y a un an commençait la passion de mon père. Elle allait durer trois mois. Disparition dans la nuit...déménagement...chute et fracture...agonie.

J'ai reçu hier cette lettre de ma petite soeur Sylvie. C'est une lettre en croix. Une croix d'ébène incrustée de nacre, comme celle qui veilla sur les dernières années de mon père.

Avec l"agrément de Sylvie, je la publie aujourd'hui, en ce temps de Toussaint où le soleil tente vainement de passer les nuages.

 

Lettre de Sylvie

 

Instant volé

 

Je cherche à débusquer en moi l'endroit où j'ai si mal. Le mal à vivre, le mal à dire, le mal d'écrire de ce point-là, enfoui en moi et qui use mes os. Tenir debout, avancer, marcher pas à pas, sanglot après sanglot, depuis ce mois de janvier où tu as décidé de t'en aller pour de vrai.

Pour moi, le départ se passe le samedi 30 janvier et mon corps tout entier se souvient de chaque instant. J'ai cru mourir et je n'avais pas peur, mais la douleur a pénétré si fort dans mon coeur que les battements se sont emballés et que la tension qui monte ne s'arrête plus de déglinguer ma respiration. J'étouffe des silences que tu m'as imposés. J'ai perdu mes mots, l'envie de partager et de rire. Pas un jour, pas une heure sans que ma marche ne titube.

C'était ce jour-là de ce mois de janvier où le téléphone a sonné. Un frère, loin de la ville où je tente d'habiter, dit simplement : "Papa est à l'hôpital. Ils ne feront rien pour le réanimer. C'est la fin."

J'ai couru, j'ai sauté dans un train, seule, si seule et si proche de toi. Je me suis assise comme une somnambule en retenant mes larmes. J'arrive Papa, j'arrive. Attends-moi, s'il-te-plaît, encore un instant.

Je regarde ma montre. Je n'avais jamais remarqué combien les aiguilles tournaient lentement. A 15 heures, j'appelle ma petite Emilie, la fille de ma soeur mal chérie et partie avant même que je ne lui aie murmuré à l'oreille tous les mots de l'enfance (...)

Emilie! Je suis dans le train pour Paris! Papa est à l'hôpital. Il va mal!

-Sylvie... Il est mort...

Je ne sais comment s'est passé le reste du voyage mais si Dieu existe, il m'a envoyé un signe. Jamais je n'ai vu un ciel aussi beau, des nuages blancs comme la neige au soleil et soudain un nuage noir, profond, obscurcissant le monde. Je n'ai rien perdu de ces toutes petites secondes... 

Gare de Lyon. Le monde. Le bruit. Mes pas titubants jusqu'au RER emprunté si souvent pour venir jusqu'à toi. Et ces aiguilles du temps qui ne tournent pas rond... Pourtant je suis calme, étrangement calme. Est-ce la douleur qui paralyse?

Les stations défilent. Les gens me regardent bizarrement. Je m'aperçois que les larmes mouillent mon visage.

Arrivée Massy. Arrivée?

Je suis arrivée trop tard. même si je le savais, je le mesure à cet instant précis. J'entre dans ta chambre. Je ne vois rien ni personne. Je ne vois que toi, toujours aussi beau. je pose les mains sur drap. j'ai peur papa.

Je suis seule. Je soulève le drap pour tenir entre mes mains tes si belles mains, si chaudes encore. Je te parle. Je prie parce que rien d'autre que la prière ne vient jusqu'à mes lèvres: Je vous salue Marie, accueillez aujourd'hui Louis, mon papa qui a toujours été si près de vous, protégez-le du vent et du froid, serrez-le dans vos bras, emportez-le jusqu'à Dieu le père tout puissant, pour qu'il se repose enfin, en paix. Il a payé si cher, si fort, sa venue sur la Terre. bercez-le tendrement, Marie, amenez-le là où la douceur, les couleurs vont lui permettre de dormir et de veiller sur ceux qui l'ont accompagné. Je vous salue Marie, je vous confie mon papa, pardonnez-lui Marie tout ce qu'il n'a pas dit, pas fait, emportez-le au chaud, près de votre Seigneur.

Je l'ai embrassé doucement.

J'ai quitté la chambre où il n'était plus...

Le temps a passé!

Comme les aiguilles continuent de tourner lentement!

Un matin je me suis réveillée, épuisée, cassée par l'arthrose, par la tension qui continuait de monter dangereusement. Et j'ai pensé au poète Edgar Poe, à la Lettre Volée. j'ai pensé à Lacan, à Derrida qui avaient repris cette nouvelle. J'ai compris! 

Ce n'est pas une lettre qu'on m'a volée! C'est ta mort! c'est cet instant précis dont je me suis sentie dépossédée.

J'ai beaucoup réfléchi depuis, je me suis souvenue des nuages, et comme la lettre volée bien en évidence pour qui sait regarder, j'ai vécu cet instant avec toi papa, et avec mon grand frère!

J'en ai pour preuve un texte écrit quelques jours après ton départ. Il s'appelle "chanson pour Sylvie" et il me disait: la lettre n'a pas été volée, cet instant ne t'a pas été volé, petite, tu l'avais devant toi mais tu ne le voyais pas.!

Alors pourquoi cet endroit que je ne trouve pas? Cette douleur que je n'identifie pas? Ce silence entré en moi qui ne désarme pas? Que me faut-il parcourir encore pour le trouver, cet endroit?

Je sais que jamais je n'y arriverai. Car cet endroit s'appelle LE MANQUE, L'ABSENCE. 

Le chemin, aujourd'hui, c'est de laisser ce manque en moi naviguer, danser, chanter, parce que j'ai eu cette chance de te rencontrer, de t'aimer, d'être aimée, et maintenant je vais l'apprivoiser cet endroit-là qui est en moi.

Même si c'est long, très long, trop long, quelle chance d'avoir connu cet endroit-là!

 

 

Sylvie.

sylvie 004

Lien.  Poème. Chanson de Sylvie.

 

 

 

....

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Published by chriswac - dans WACRENIER
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commentaires

Martial 13/11/2010 13:21



Les mots sont remède. La lettre pas plus que les lettres n'a été volée. C'est bien.



Hermine 12/11/2010 09:25



Sylvie, j'ai vécu cette mort de mon héros. Mais est-il mort? Mes cellules ne sont-elles pas ses cellules? Mes défauts, mes qualités, en partie les siennes? Va ton chemin, tu verras qu'il est là
malgré les apparences.



Risette 11/11/2010 09:40



On ne se remet pas, on doit vivre avec... mais ce qui reste, subsiste avant la nuit définitive, c'est cet amour, comme les sommets des montagnes.



Timonier 10/11/2010 19:11



C'est un beau texte qui dit la douleur du coeur et la réaction du cerveau et de l'intelligence pour tenir à distance la trop grande émotion.



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