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19 juillet 2008 6 19 /07 /juillet /2008 07:25

         (...)  Côte à côte serrés, sans plainte, sans murmure,
           Nos soldats grelottants écoutent l'âpre cri
           D'un rapace de nuit, là-haut dans la ramure.
           L'eau monte, envahit tout. Et l'implacable ciel
           Semble pleurer sans fin de la glace et du fiel.

                                                                     Bois des Caures, devant Flabas, le 13 novembre 1914

                 L'homme qui écrit ces vers dans les tranchées parmi les plus abominables de la Grande Guerre survit sans doute grâce à la poésie qui lui permet de s'élever au-dessus de la boue et de la peur. Il est alors au Bois des Caures, un endroit qui fut jadis idyllique et qui au début de l'offensive allemande est transformé en enfer de sang et de terre mêlés. En février, la violence de l'assaut sera telle que 90% des chasseurs français seront décimés après avoir vu tomber plus de 80 000 obus... 

                        Je suis celui qui vient du monstrueux carnage,
                     L'anonyme blessé que la mort a frôlé,
                     Celui dont les yeux clairs ont vu l'ardent mirage
                     Flamber dans la mitraille et le souffle et l'orage...
                  



     (Illustration d'Arthur Mayeur pour le recueil de Paul Wacrenier : Par les Sentiers de la Guerre.) 


      Il a raconté comment, grièvement blessé, il s'est retrouvé cloué au sol, empêtré dans un réseau de barbelés. On ne pouvait le secourir tant était nourri le feu ennemi qui abattait comme au casse-pipe tout ce qui se dressait au-dessus du sol. Il eut recours à la prière et il vit soudain tomber la nuit. Il crut que la mort déjà l'enveloppait et il ferma les yeux. Ce n'est que quelques jours après qu'on lui raconta comment le ciel soudain s'était obscurci et comment une pluie serrée s'était mise à tomber sur les tranchées, enlevant toute visibilité aux tireurs allemands qui ne virent pas s'approcher les brancardiers.


       

























                 Les poèmes de Verdun et des champs de bataille de Flandres et de Belgique évoquent la beauté des campagnes et des villes et par opposition le gâchis sanglant des destructions :

                                   Il était des sentiers d'ombre et de rêverie,
                                   Des sentiers parfumés, troublants, mystérieux,
                                   Et d'autres, lumineux, faits pour la griserie,
                                                Bordés d'herbe tendre et fleurie
                                                Où l'on marchait silencieux...

                                   (...)  Qu'êtes-vous devenus, là-haut, dans la fournaise?
                                           Quels informes débris gisent sous vos rameaux,
                                           Quel cauchemar rougit votre terre française,
                                                            sentiers où l'on cueillait la fraise
                                                            A l'ombre auguste des hameaux? 

              Parfois cet homme bon écrit des mots de haine qu'on ne peut comprendre si l'on n'a vécu comme lui et ses compagnons la boucherie de Verdun. Par ailleurs la haine du "boche" était bien ancrée au coeur des gens du nord qui avaient vécu massacres et destructions sans répit. La maison des Wacrenier avait été détruite pendant la guerre de 1870; la nouvelle demeure fut  anéantie en 1914  et le dernier refuge brûla sous les bombardements qui martyrisèrent Arras en 1940. Certains vers violents ne sont pas sans rappeler La Marseillaise si contestée aujourd'hui....
 

                                           Colère et pitié

                         Ces massacreurs d'enfants sont des hommes; des pères,
                         Ils ont une femelle et des jeunes là-bas.
                         Mais si le ciel est juste ils ne reverront pas
                         La vermine qu'ils ont laissée en leurs repaires
.

    Ou cet autre extrait d'un long poème écrit à la gloire des combattants sacrifiés et qui apostrophe l'Allemagne :


                   (...) Et toi, savante Germanie,
                         Dont les scandaleux attentats
                         Auréolent la félonie,
                         Toi qui déchires par manie
                         Les traités et les concordats,
                         Toi que le monde excommunie,
                         Toi dont la lourde tyrannie
                         A préparé notre agonie,
                         Que ta puissante ignominie
                         enfin se heurte à nos soldats.(...)

   Parfois la poésie est visionnaire et semble décrire celui qui moins de trente ans plus tard imposera au monde sa folie sanguinaire. Hitler a alors 25 ans, tout comme celui qui écrit ces vers :
                                    
                       Pourquoi?
                       Pour qu'un gredin maboul et sanguinaire
                       Puisse offrir à sa bande  un monstrueux butin.
                       Pourquoi?
                       Pour qu'un sinistre et vaniteux crétin
                       Puisse tenir en laisse un peuple mercenaire.
                       Pourquoi?
                       Pour qu'un rapace emporte dans son aire
                       En insultant le Ciel, la Vie et le Destin,
                       Les informes débris d'un rêve millénaire....

  Le blessé est emmené loin du front dans une école d'Alès transformée en hôpital militaire. Il subira plusieurs opérations et sa convalescence sera longue. Avant de subir sa première intervention, il voit s'approcher une belle infirmière portant sur un plateau un verre de rhum. Il n'y avait à ce moment là rien d'autre à proposer à ceux qui allaient être opérés. L'infirmière était pâle et le verre tremblait sur le plateau de métal. Le blessé s'adressa à elle et la pria d'avaler un alcool dont visiblement elle avait un besoin plus urgent que lui-même. Je ne sais si l'infirmière s'exécuta mais ce qui est sûr, c'est que quelques mois plus tard elle épousera ce poète un tantinet fanfaron. Il lui dédie un poème, prélude à bien d'autres : Fiançailles :



                            Un jour, je fus guéri ; je vous parlai tout bas,
                            J'entendis votre voix qui me disait : Peut-être...
                            Et tout à coup je vis où me portaient mes pas.

                            J'admirai la Bonté tendre du Divin Maître
                            Et je m'agenouillai, plein de trouble et d'émoi.
                            Un radieux bonheur envahit tout mon être :

                            Votre main se tendit, tremblante... Et ce fut Toi ! 

   Le mariage eut donc lieu à Alès et deux garçons naquirent dans cette même ville : Charles et Louis. Tout à fait guéri et ayant terminé ses études de droit (ce qui lui valut l'animosité temporaire de son père, chemisier dans le Nord et qui tenait à ce que son fils reprît l'entreprise familiale. Mais Paul avait été très jeune choqué par les injustices et par la condition difficile des paysans et des mineurs et avait décidé de consacrer sa vie à essayer de les aider). De retour dans sa région, il aura deux autres enfants : Jean et Aline.

























      Il eut le temps avant de mourir en 194O de se consacrer à ceux qu'il voulait assister de ses conseils. Il fut surnommé à Arras, l'avocat des pauvres et il fut plus souvent payé avec des pommes de terre et des poules qu'avec des espèces sonnantes et trébuchantes ! Il ne cessa d'écrire des vers qu'il dédia souvent à ses compagnons de combat. Comme tous ceux qui avaient vécu le temps des tranchées, toute sa vie en fut comme obsédée. Il présida cependant les Rosati,cercle de poètes artésiens où un certain Robespierre lui même natif d'Arras taquina la muse avant de se lancer dans la tourmente révolutionnaire. 

    Je vous propose, avant de quitter Paul Wacrenier, un poème différent où apparaît sa sensibilité et son inquiétude :

                                           Sonnet


                                                             A mon père, à ma mère, à ma soeur.


                        Viens mon âme, c'est là que tu rêvais naguère...
                        Ne reconnais-tu pas la mousse et le gazon
                        Du chemin préféré que hantait ta chimère
                        A l'heure où les oiseaux chantent leur oraison ?

                        Le crépuscule monte avec un long frisson....
                        Voici le vieux lilas où m'attendait mon père,
                        Et l'on vient d'allumer l'antique reverbère
                        Dont la clarté blanchit le mur de la maison....

                        La fenêtre vers nous glisse un rais de lumière.
                        Rien n'est changé; le pont léger, sur la rivière,
                        S'offre à nos pas tremblants pour guider notre émoi...

                        Entrons par le jardin... On nous attend peut-être...
                        Et nous allons pleurer, et nous allons renaître...
                        Oh! Grâce! Assez d'horreur... ô mon âme... tais-toi!
































  


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Published by chriswac - dans WACRENIER
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commentaires

Fernando 27/04/2012 20:51


Il me rappelle mon grand père qui haïssait les allemeands, les boches comme il disait et avec ce qui se passe actuellement je crois qu'il avait raison.

Augustin 27/04/2012 18:21


Une poésie datée mais forte. Une époque où on aimait le verbe et le lyrisme pour lutter contre la barbarie


 

Gaston 26/04/2012 09:08


Un de ces hommes d'exception comme il y en avait dans cette première moitié de siècle;

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