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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 07:40
Premier portrait de Victorine Meurent par Manet (1862). Museum of fine arts, Boston.

Premier portrait de Victorine Meurent par Manet (1862). Museum of fine arts, Boston.

     Elle a vécu dans le quartier de la Nouvelle Athènes, rue Bréda (aujourd'hui Henry Monnier) où elle inspira quelques grands peintres avant de réaliser son rêve d'adolescente : devenir peintre elle-même dans un monde qui laissait peu de place aux femmes.

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

     Victorine Louise Meurent (1844-1927) est connue dans le monde entier grâce à deux chefs d'œuvre qui ont marqué l'histoire de l'art : "Le Déjeuner sur l'Herbe" et "Olympia" de Manet. Deux tableaux où elle posa nue et qui eurent un retentissant succès de scandale!

 

     Les réactions outrées devant le "Déjeuner sur 'herbe" amusent aujourd'hui et prouvent que Manet avait vu juste en reprenant un thème classique et le modernisant. Il était sûr alors de choquer le bourgeois qui se repaissait de nus mythologiques grâce à  l'alibi culturel!

 

     Victorine Meurent est assise, nue, et regarde avec aplomb le spectateur tandis qu'à l'arrière-plan, un autre modèle, Alexandrine-Gabrielle Meley, représente une femme qui s'apprête à se soulager. Cette Alexandrine deviendra Madame Zola, épouse fidèle et tolérante de son écrivain de mari.

Olympia (Manet)

Olympia (Manet)

      Avec Olympia, tableau peint la même année mais exposé en 1865, le scandale fut plus grand encore. Les critiques ne reconnurent pas, comme pour le Déjeuner l'œuvre dont Manet s'était inspiré. Ils ne virent qu'une prostituée prête à recevoir l'homme qui lui envoie des fleurs. "Elle n'est pas jolie" dirent-ils! "C'est une cocotte dans toute sa vulgarité." Eh oui! pas d'alibi mythologique ou historique mais une femme de chair et d'os, une femme réelle qui a un nom réel : Victorine Meurent!

 

     Bien que la vie du célèbre modèle ait été romancée par des écrivains, américains pour la plupart, on ne connaît pas grand chose de sa jeunesse, sinon qu'elle est née à Paris dans une famille modeste, son père étant brunisseur de bronze et sa mère modéliste. 

Etude de Victorine Meurent (Stevens)

Etude de Victorine Meurent (Stevens)

    A 16 ans, elle travaille comme modèle dans l'atelier de Thomas Couture puis dans celui d'Alfred Stevens qui aurait été son amant. Le peintre belge la représente à plusieurs reprises.

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

                                  Le sphinx parisien (Stevens) 1867

     Deux de ses tableaux sont connus sous le même nom de "sphinx parisien". Le premier est peint en 1867 et le second en 1870 pendant la Commune de Paris. 

                                             Le sphinx parisien (Stevens 1870)

 

     Peu importe qu'elle ait été ou non la maîtresse de Stevens, comme on prétend qu'elle le fut de Manet, il y eut en réalité entre elle et lui une forte relation qui resta amicale et attentive bien après que Victorine eut cessé de poser.

                                                                Alfred Stevens

 

     Le peintre habitait un petit hôtel particulier rue Victor Massé, immeuble qui allait devenir célèbre en abritant le 2ème Chat Noir.

                                                 12 rue Victor Massé  

     Victorine vivait à deux cents mètres de là, 25 rue Bréda dans un petit immeuble qui a été détruit pour être remplacé par un opulent immeuble de style 1900 bourgeois, orné d'amours joueurs.

 25 rue Henry Monnier (emplacement du 25 rue Bréda où vécut Victorine Meurent)

 

    On admet en général que c'est dans l'atelier de Stevens qu'elle rencontra Manet et que le peintre belge proposa à son ami de la choisir pour modèle. Ce qui convenait à Manet à la recherche de figures féminines naturelles et non stéréotypées. Il ne fut pas arrêté par sa petite taille et son manque de rondeurs qui lui valurent d'être surnommée 'la crevette".

                                           Edouard Manet

Edouard Manet

    Manet l'apprécia et la représenta sur plusieurs toiles (outre le Déjeuner et Olympia). La première toile où elle apparaît, elle pose pour lui dans l'atelier de Stevens costumée avec des déguisements entreposés là par une troupe de théâtre madrilène de passage à Paris. Il s'agit de "Mlle V. en costume d'Espada" (1862).

Etrange tableau où la femme est tournée vers le spectateur, son épée pointée vers le vide, alors que le combat se déroule à l'arrière-plan. Elle attend le moment où le picador aura fait son sale boulot et affaibli la bête que le torero n'aura plus qu'à exciter une dernière fois avec sa muleta et à achever avec son épée.

Vous voulez du sang, vous allez en avoir! C'est ce que semble dire la femme en noir, comme pour inviter le spectateur à prendre la place du taureau!

 

La chanteuse de rue. (Musée des Beaux Arts de Boston)

La chanteuse de rue. (Musée des Beaux Arts de Boston)

     La même année 1862, toujours chez Stevens, Manet peint "La chanteuse de rue". Il aurait eu l'intention de faire poser une artiste de cabaret qu'il avait croisée quittant la nuit l'établissement où elle travaillait. Elle aurait refusé sa proposition et il se serait écrié, cachant sa déconvenue :  "Peu importe, j'ai Victorine!"

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

     C'est une œuvre forte, un moment de vie, un mouvement saisi et arrêté… La femme sort du cabaret, la guitare sous le bras, des cerises tenues dans l'angle du coude. Son visage est blanc, inexpressif. Il fait penser à un visage de madone qui tiendrait non pas un enfant mais une guitare et des cerises. La figure est à la fois hiératique et instable, la robe soulevée laissant apparaître le jupon. 

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

     En 1866, Manet peint "la Femme au perroquet", une de ses plus belles œuvres. Victorine Meurent dans un déshabillé rose se tient debout, hiératique et triste à côté d'un perroquet gris sur un perchoir.

Une fois encore la référence à la Vierge est présente. On songe à la Vierge de Van Eyck qui tient, comme le modèle de Manet un bouquet de violettes à côté d'un perroquet.

                                                    Détail de Van Eyck.

La lecture. Manet (1865). Suzanne Manet (Leenhof).

La lecture. Manet (1865). Suzanne Manet (Leenhof).

  Dans les mêmes années, Manet travaille avec d'autres modèles, et l'un d'eux, Suzanne Leenhof devient sa concubine puis son épouse (1863). Comme celle qu' a choisie Zola, elle a toutes les qualités: égalité d'humeur, tolérance, acceptation des infidélités de son mari!

Cependant c'est bien Victorine qui est la principale inspiratrice du peintre dans ces années déterminantes.

                                       Le Chemin de fer (1870)

Le Chemin de fer (1870)

     En 1870, Manet peint pour la dernière fois celle qui a participé à plusieurs de ses chefs d'œuvre. Il s'agit  du "Chemin de fer". C'est un adieu à la femme qui l'a inspiré et qu'il a sans doute aimée. Elle est habillée en bourgeoise et tient sur les genoux un petit chien endormi, bien différent du chat étonné et sensuel d'Olympia. La grille barre le tableau. L'avenir est de l'autre côté, dans la direction des fumées du train que regarde l'enfant. Cet autre côté où va s'éloigner Victorine qui quitte Paris pour vivre quelques années aux Etats-Unis. Son regard une fois encore est tourné vers le spectateur qui est aussi le peintre. Comme sur un quai, on regarde aussi longtemps que possible celui que l'on quitte.

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

    Victorine Meurent passe plusieurs années loin de la France. Il y a peu de traces de son séjour aux Etats Unis et de ce qu'elle y fit. Le mystère qui entoure cet épisode de sa vie a inspiré des écrivains américains qui ont tenté d'imaginer sa biographie. Parmi ces derniers, on peut citer Eurice Lipton, "Alias Olympia" (1992), Debra finerman, "Mademoiselle Victorine" (2007), V.R. Main "A woman with no clothes on" (2008)…. sans oublier l'écrivain irlandais George Moore qui fait d'elle un des personnages de son roman "Memoirs of my dead life" (1906) où elle vit une passion lesbienne avec un courtisane célèbre.

Dans l'atelier du peintre (Etienne Leroy)

Dans l'atelier du peintre (Etienne Leroy)

     De retour à Paris, Victorine qui avait observé pendant des années les peintres qui se servaient d'elles, se lance à son tour dans la peinture. Elle prend des cours à l'Académie Julian, dans l'atelier d'Etienne Leroy et commence à réaliser plusieurs œuvres.

Dans la Serre. (Manet) 1879

Dans la Serre. (Manet) 1879

     Le plus étonnant, elle voit un de ses autoportraits accepté au Salon de 1876 alors que Manet y est refusé!

Elle participera ainsi à quatre salons : en 1879 avec "Une bourgeoise de Nuremberg au XVIème siècle", en même temps que Manet qui est cette fois accepté avec "Dans la serre". Les deux toiles sont dans la même salle, celle des "M".

     Artiste appréciée par la critique, elle prend sa place dans la vie artistique et elle fait partie en 1903 de la "Société des Artistes Français"

Victorine Meurent. Modèle et peintre. Femme libre et artiste. Manet, Stevens...

     Malheureusement il est difficile aujourd'hui d'avoir une idée juste de son talent car la quasi totalité de ses œuvres ont disparu. On sait seulement qu'elle était classique, plus proche d'Ingres que de Manet. La seule toile qui subsiste, "Le jour des Rameaux", est aujourd'hui au musée de Colombes.  

    Si elle cesse de poser pour Manet qui s'est éloignée d'elle, elle le fait pour  Norbert Goeneutte dont l'atelier est situé dans l'immeuble où elle habite, 21 rue Bréda.

                                       Boulevard de Clichy (Norbert Goeneutte)

Victorine Meurent (Norbert Goeneutte) 1884.

Victorine Meurent (Norbert Goeneutte) 1884.

    Elle vit désormais librement ses amours féminines. Sa grande amie au début du XXème siècle est Marie Dufour, professeur de piano. Elles quittent Paris pour habiter dans un pavillon à Colombes. Victorine pour mieux gagner sa vie se spécialise dans la peinture d'animaux de compagnie qui était alors fort prisée de la bourgeoisie. Elle donne également des cours de guitare, instrument qu'elle n'a jamais quitté et dont elle jouait pour ses amis.

     A la mort de Manet, elle écrivit à sa femme afin de réclamer un don que le peintre lui aurait promis. En effet, comme il ne payait pas cher ses séances de pose, il lui aurait dit à plusieurs reprises que si un jour les toiles où elle était présente avaient du succès et se vendaient bien, elle recevrait une juste rétribution en signe de reconnaissance. Elle ne reçut aucune réponse de la veuve...

 

Sans doute voulait-elle en recevant ce cadeau avoir l'impression d'être associée au-delà de la mort, à celui dont le génie avait utilisé son corps, son visage, son regard qui pour toujours nous interpelle.

Liens:

Montmartre: artistes, peintres, célébrités.

Montmartre, les rues.

Hommage moderne à Victorine et Manet, ce portrait de Macnaughton

Sur le conseil d'un lecteur pertinent, je reproduis la signature de Victorine… Qui sait? Un chineur découvrira t-il enfin une de ses toiles?

 

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commentaires

Aymeric-roc 06/09/2018 13:32

Elle a un physique très moderne et une liberté itou. Manet a été inspiré par elle car elle est sur qq unes de ses plus belles toiles. Merci pour ce "cours" passionnant. On apprend avec plaisir!

Nell 06/09/2018 10:18

Magnifique!!! je viens de passer, grâce à toi, un moment magique. Quelle belle femme et je comprends combien elle a dû faire tourner des têtes. Elle a énormément de talent. Un grand merci pour ton passage, Christian. Belle journée.

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